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BARRAGES - Chapitres 30 et 31

21 Février 2021 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #barrages

Sommaire de publication. 

 

 

30.

 

La rentrée a vu la tension monter chez les première année, désormais focalisés par le concours de la fresque. Il régnait une atmosphère de guerre froide dans les couloirs de l'école, ou chaque étudiant essayait d'en apprendre sur le projet des autres sans s'épancher sur le sien. Les bons sentiments prônés par Ferrot en septembre ? Balancés à la benne.

 

Comme ma chambre était minuscule et que je ne pouvais rien entreposer dans le local à côté de l'atelier sous peine de me faire piquer mes idées par un camarade, j'avais décidé de travailler directement en forêt, à même le décor. Ça m'offrait la possibilité d'explorer les bois en face du barrage, qui jusqu'à présent étaient restés une ligne d'horizon depuis les fenêtres poussiéreuses de la planque.

 

Malgré les températures hivernales, quelques champignons étaient encore debout, luttant contre le givre, mais hormis ces derniers récalcitrants, le monde s'était simplifié, binarisé, même, entre les arbres noirs et nus et la neige blanche et immaculée. Se promener au milieu, c'était progresser au sein d'un code-barre géant.

 

J'avais pour projet de réaliser une anamorphose, ces dessins déformés qui n'apparaissent cohérents que sous la bonne perspective ou à la bonne distance. Ce procédé, souvent utilisé en ville, permettait de donner l'illusion du volume et surtout de cacher des œuvres, vu que si on ne savait pas comment les regarder, elles restaient un amas de lignes étalées dans le décor.

 

J'avais défini un point de vue qui serait celui de la future photo (je ne pouvais évidemment pas déraciner les arbres pour les planter devant la salle de concert, en demandant aux gens de regarder selon l'angle adapté). Depuis, je peignais à même les troncs, dans le prolongement de cet axe.

 

C'était des moments agréables où je pouvais m'exprimer sans avoir la perturbation de corps faisant la même chose autour de moi. Et où je souffrais moins de l'absence de Charlotte, elle aussi absorbée par son projet (dont elle ne m'avait rien dit). Ma main travaillait, mon cerveau pouvait vagabonder, mes oreilles attentives aux craquements, aux souffles, aux chutes de poudreuse quand le poids sur une branche devenait trop lourd à porter.

 

Je venais de finir ce qui constituerait le cadre de l’œuvre. Je suis revenue me placer sur le point de vue pour vérifier que la perspective était bonne. C'est à cet instant que j'ai entendu un bruit différent des autres, de ceux qui accompagnaient mes séances habituellement.


Comme des pas dans la neige.

 

Il n'y avait rien d'aberrant, après tout cette forêt était accessible à tous. Mais depuis que j'avais commencé fin décembre, personne n'était encore passé en même temps que je bossais. J'ai posé mon matériel dans un seau suspendu à une branche, et j'ai tâché de rejoindre furtivement l'endroit d'où me semblaient venir les pas. Je devais avoir l'air ridicule à passer d'un arbre à l'autre comme un agent secret, mais si par hasard, la personne était un autre étudiant, je ne voulais pas le mener jusqu'à ma composition.

 

J'ai enjambé une crevasse, sûrement le vestige d'un ancien ruisseau, que j'ai pris l'habitude de remarquer à force de venir ici (et de me planter la jambe plusieurs fois).

 

J'ai fini par rejoindre la clairière où j'avais aperçu les champignons épars. Personne. Néanmoins, des traces dans la neige, qui arrivaient jusque là et repartaient. Au vu de la pointure, plus probablement un homme. Est-ce que j'avais fait fuir le visiteur ? Est-ce qu'il m'observait à distance en attendant de me sauter dessus ? Il était facile de voir à tort un corps camouflé au milieu des branchages, mais a priori, j'étais de nouveau seule dans la forêt.

 

Je me suis demandé quelques minutes quel était l'intérêt de venir jusqu'ici pour repartir aussi sec, puis je suis revenue à mon travail, qui n'allait pas se boucler tout seul.

 

 

 

 

31.

 

C'est la première fois que je prends la route qui mène au barrage depuis la nuit où j'ai récupéré le téléphone de Charlotte. Comme si elle était maudite, désormais frappée du sceau de la mort.

 

C'est quelque chose, les lieux.

 

Julien s'impatiente derrière moi :

 

- Bon, tu comptes me dire où on va ?

- Au barrage.

- Pourquoi ça ?

- Je veux vérifier quelque chose.

- Ça m'avance bien.

- Je t'ai proposé de venir, pas de te faire un topo.

- Si on doit se taper le trajet, ça coûte pas plus cher de me mettre au jus.

 

Sans me retourner, je sors la clé et la lui montre par dessus mon épaule.

 

- J'ai trouvé ça dans la coque de son portable.

- Tu as son portable ?

- Je ne te l'avais pas dit ?

- Ben non.

- Mais il me sert pas à grand chose pour le moment, je connais pas son code.

- Tu auras du mal à le trouver au pif.

- Oui, j'en ai conscience.

 

Julien se tait, sans m'interroger sur la clé. Il doit essayer de connecter les fils pour limiter son nombre de questions. Ça m'amuse presque de le voir ramer. En ce moment, il est compliqué de ne pas abuser du moindre pouvoir que je peux avoir sur lui, tant je n'ai de prise sur rien d'autre.

 

La mort de Charlotte m'a endurcie, et asséchée. Je suis passée de flaque d'eau à stalagmite. Comme si plus rien ne circulait en moi, à part ce flux de colère, semblable à un jet de vapeur. Si je souffle un peu trop fort, de la fumée doit me sortir du nez et des oreilles. Je ne sais pas si c'est rattrapable, je ne sais pas si je sortirai de cet état et si c'est souhaitable. Peut-être qu'il n'y a que ça qui me tient.

 

Nous arrivons au barrage. Cette fois, Julien est vraiment réticent.

 

- Qu'est-ce qui t'arrive ?

- A vrai dire, ça ne me plaît pas trop de me retrouver là où on l'a...

- C'est un lieu comme un autre.

 

Ça me va bien de dire ça.

 

- Pas vraiment.

 

Il est réellement touché. Quand il atteint la rambarde, il jette un coup d’œil autour, dans un espoir puéril que Charlotte se rematérialise devant lui, mais il n'y a que ce béton, ce métal, cette pierre tout autour et ces arbres au loin. Toute cette nature et si peu de vivant. Rien que ce vertige et Julien qui soudainement se met à dégobiller entre ses genoux.

 

Obnubilée par mes propres sentiments, j'en suis venue à occulter qu'il l'avait aimée très fort. Moins longtemps que moi, certainement, d'une façon différente, sans doute. Mais comment puis-je décréter, sans rien en savoir, qu'ils n'avaient rien tissé de précieux ? Pour lui, en tout cas, ça avait de la valeur, et il ne peut en parler à personne. Il est dans cet entre-deux : ni suffisamment inconnu pour s'en foutre, ni suffisamment proche que pour les autres le plaignent.


Il va continuer dans ce hiatus, à s'interroger sur ce qui aurait pu se passer, à se demander s'il a la permission d'avoir autant de chagrin, s'il est possible d'être malade d'amour et de deuil. Je ne trouve rien à dire pour lui remonter le moral, vu que rien ne peut améliorer le mien.

 

Je me contente de regarder ailleurs, désinvolte, pour lui laisser la possibilité de garder une dignité, s'il estime que c'est indigne de pleurer par l'estomac.

 

- Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?


Sa baisse de régime concernant la poursuite de la vérité a disparu, il est de nouveau accro à la fuite qu'elle induit. Il ira jusqu'au bout et ensuite advienne que pourra, un seul problème à la fois.

 

- On descend.

 

Il fait moins chaud qu'en août dernier, mais je reste hantée par cette première escapade pour atteindre la planque. Tout me paraissait si simple, ma seule peur était celle du vide, alors que je n'en connaissais rien. Depuis, j'ai changé de rôle, je suis celle qui ouvre la route.

 

J'écrase la pelouse qui mène à la porte rouge. Oui, Charlotte, je sais que tu es tombée là, je sais que je marche sur ta tombe, la vraie, sans doute ta dernière vue, je marche sur tes os et tes rêves brisés, sur nos projets futurs. Si j'avais le temps, je foutrais le feu à l'herbe et à la forêt alentour, si j'avais l'énergie, je ferais table rase, place nette. Ça changerait quoi ? Alors au moins je foule ton premier cercueil, je le méprise, je le fends en deux.

 

Julien reste interdit quand il me voit tirer la grosse porte rouillée.

 

- Tu as un repère secret ?

- Tu ne crois pas si bien dire. Allume ton téléphone.

 

Les mêmes gestes, les mêmes paroles, mais c'est moi qui incarne Charlotte, qui prolonge son héritage. Nous longeons les turbines, shootons dans les canettes, écoutons les rats se carapater à notre passage. Nous atteignons la porte dissimulée.

 

Quelle conne. Tellement préoccupée par ce que j'espère trouver à l'intérieur, j'ai oublié que nous avons un obstacle à franchir avant. Le premier cadenas. Charlotte a-t-elle brûlé avec la clé ? Ou se trouve-t-elle dans un carton quelque part avec les autres affaires qu'elle portait ? Dans tous les cas, il va falloir faire sans.

 

- Je reviens.

 

Julien rebrousse chemin, visiblement saisi d'une idée. Il réapparaît quelques instants plus tard avec une grosse pierre. Je peine à ne pas éclater de rire. Voilà à quoi on en est rendu : à péter des cadenas dans le noir avec des cailloux.

 

Ou plutôt, à essayer. On a beau se relayer pendant plusieurs minutes et taper comme des sourds, ça ne bouge pas. C'est quoi ces films où ils déglinguent des serrures en criant dessus ?

Je m'emporte contre la porte et lui donne des coups de pied.

 

- Ouvre-toi, bordel ! Putain de cadenas de merde !

 

Julien me laisse m'épuiser pour rien, puis reprend patiemment les coups pendant que je m'en vais dégommer tout ce qui me passe sous les semelles.

 

Il tape, avec une régularité d'horloger, interminablement. C'est sa thérapie à lui, se faire mal aux mains et se faire vibrer le crâne. Ça ne le dérange pas de passer mille ans ici, s'il doit y aller avec les dents, il le fera. Je ne sais plus trop s'il veut se briser lui ou le cadenas.

 

Je comprends maintenant pourquoi la planque n'a pas été saccagée pendant les trois ans que nous avons passés à Saint-Étienne.

 

Je n'ai plus aucune cible à trois mètres autour de moi. On éteint nos torches pour garder un peu de batterie. Cette fois, on ne voit plus rien du tout, mais Julien continue comme un automate. Ça dure combien de temps, une heure ? On croirait à une cloche qui sonne sans interruption, qui aurait décidé qu'il sera minuit jusqu'à la fin des temps.

 

Ça finit par s'arrêter. Julien a été vaincu. On ne saura pas.

 

- J'ai réussi.


Quoi ?

 

- Quoi ?

- C'est bon, c'est ouvert.

 

A ses pieds, le cadenas désormais sectionné. Je réalise qu'on aurait mis moins de temps en retournant à B. chercher une pince coupante, mais on aurait perdu en dramaturgie.

 

On tire ensemble la porte rouillée.

La lumière de la planque qui jaillit soudain paraît irréelle tant nous nous sommes habitués aux ténèbres.

 

- Charlotte ne m'a jamais parlé de cet endroit.

- Ben non.

 

Encore heureux, je manque de rajouter. C'était notre planque, à nous deux. Notre sanctuaire. Et maintenant notre mausolée. J'ai l'impression que nos odeurs y sont encore, qu'il reste un substrat de ce que nous avons vécu ici. Cette fois, il n'y a rien de naturel comme là-haut sur le barrage mais quelque chose existe, résiste. Charlotte n'a jamais été aussi présente qu'en ce lieu précis. Un fantôme doux qui me réchauffe un peu.

 

Comme je n'ai rien dit quand il a craché sa bile, Julien reste impassible devant mon accès d'émotion.

 

Tout est à sa place. Je pensais que Charlotte avait utilisé la planque pour préparer le concours mais il n'en est rien. Est-ce qu'elle s'y est vraiment attelée ?

Mais je ne suis pas là pour espionner ses devoirs.

 

Je ne vois qu'un usage pour la petite clé.

 

J'enjambe un des deux matelas pour atteindre le casier métallique, dont j'ouvre les portes. Heureusement, celles-ci ne sont pas verrouillées (ça commence à bien faire, les poupées russes).

 

- Bingo.

 

La boite est là. Le coffret en fer dans lequel Charlotte planquait son herbe.

 

J'insère la clé dans la serrure, elle s'y emboîte parfaitement. J'avais raison.

 

J'ouvre délicatement. Si je ne trouve qu'un vieux joint effrité, ce sera retour à la case départ. Un nouveau cul-de-sac. J'aurai encore placé toutes mes attentes dans un indice qui se révèle n'être qu'un obscur hasard.

 

Mais ce coup-ci, je ne me suis pas trompée.

La boite est remplie de billets.

 

De centaines d'euros, de milliers peut-être, je n'ai pas le cœur à compter, pressés les uns sur les autres par le couvercle refermé, qui une fois libérés se déplient comme un accordéon.

 

Julien fronce les sourcils, dépassé par les événements.

 

Voilà, cette fois, c'est concret.

 

On a retrouvé la caisse du Californian Dreamer.

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