BARRAGES - Chapitres 40 et 41
40.
Charlotte était allongée sur le ventre, nue au dessus de la couverture, tandis que moi, plus pudique, avait choisi de rester sous le drap. J'essayais de ne pas trop bloquer sur la courbe qui partait de son épaule, descendait le long de son dos, remontaient sur ses fesses avant de plonger vers ses jambes. Ses pieds étaient croisés et relevés, et se balançaient au rythme de la musique qui passait en sourdine sur mon ordi.
C'était une matinée tranquille, même si je n'arrivais pas à me souvenir comment nous en étions arrivées là, moi qui pensais que Charlotte devait régler des choses de son côté. Drôle de sensation : celle d'avoir été catapultée ici sans avoir vécu la nuit qui précédait.
J'ai repensé brièvement à la soirée du nouvel an : avais-je une fois de plus ingéré une drogue psychédélique ?
- Charlotte ?
- Hum ?
- Ça fait longtemps que tu es là ?
Elle a éclaté de rire.
- C'est quoi cette question ? Évidemment que ça fait longtemps !
D'une voix mystérieuse de conte pour enfants, elle a ajouté :
- Depuis... toujours.
Elle a pris mon coussin dans sa tête en guise de réponse.
- Je suis sérieuse. J'ai l'impression qu'il me manque des bouts.
Charlotte a glissé une main sous la couette. Je l'ai sentie qui palpait ma hanche, puis ma cuisse.
- Des bouts de quoi ? Tu sembles en un seul morceau.
- Des bouts dans ma tête.
Je ne savais pas pourquoi j'avais tant de mal à me faire comprendre, et c'est devenu encore plus compliqué quand la main de Charlotte s'est innocemment promenée sous la couverture, effleurant ici et là, presque de façon désintéressée. Je n'avais pas envie de la guider, je doutais même d'en avoir le pouvoir : Charlotte parcourait mon corps à son rythme et une incitation de ma part à le faire plus précisément risquait surtout de lui faire interrompre le contact.
Je l'ai laissé jouer sa partition en fermant les yeux, essayant de deviner ses futurs trajets. Mais elle restait imprévisible, opérant des virages serrés dès qu'elle se rapprochait d'une zone plus sensible que les autres.
Charlotte, nue à côté, entièrement consacrée à me toucher, moi. Il n'en fallait pas beaucoup plus pour que ma respiration s'accélère, intensifiant la puissance de chacun de ses doigts.
Elle a dû estimer que j'avais assez attendu et elle est descendue le long de mon ventre.
Au moment où elle arrivée entre mes jambes...
Je me suis réveillée.
Seule et excitée dans mon lit froissé, les draps entortillés autour de mes hanches.
Le désir s'est fait immédiatement balayer par la frustration d'y avoir cru.
Apparemment, mon inconscient, lui, se fichait pas mal de l'attente, d'être raisonnable. Contrairement à moi (si je me fiais aux reproches que m'avaient adressé Laurine et Charlotte sur mon manque d'excentricité), il ne s'arrêtait pas à l'impossibilité d'une situation pour l'envisager.
Mais c'était facile, lui n'avait rien à assumer derrière. Il n'avait pas besoin de se soucier du manque, de la douleur, du consentement, du respect. Il pouvait donc me torturer sans souci dès que je m'abandonnais au sommeil, puis s'évaporer sans un regard en arrière.
Est-ce que Charlotte était soumise aux mêmes tiraillements ? Est-ce qu'elle se réveillait en sueur et se retenait de m'appeler dans la foulée, condamnée à terminer ce qu'elle devait résoudre ? Ou au contraire n'étais-je pour l'instant que remisée dans un coin de sa tête, toute accaparée qu'elle était par ses mystérieux projets ?
Je n'avais aucun moyen de le savoir, mon objectif était uniquement de tenir.
Ç’aurait pu être plus dramatique.
Comme, par exemple : les mêmes rêves, mais après un refus ferme et définitif de Charlotte.
41.
Ça me fait bizarre de traverser B., j'ai l'impression d'y revenir en fantôme, dans une autre réalité. J'avais envisagé un retour en sachant, ou pas de retour. Pas d'être encore dans cet entre-deux, dans cette quête de vérité dont l'issue pourrait être la plus décevante possible.
Le temps est superbe, et ne s'accorde pas du tout à la tempête sous mon crâne. Comme s'il cherchait à m'endormir, à me dire « renonce, désormais, tu t'es assez souvent plantée comme ça ». Mais mon esprit de contradiction me pousse à rejoindre l'école, dont les fenêtres martelées par le soleil sont éblouissantes (j'entends Charlotte me dire que c'est un aveu de faiblesse, les écoles bardées de vitres qui veulent miroiter à des kilomètres).
Je passe les portes pile au moment où retentit la sonnerie, c'est ça, être une star.
Je me poste à l'entrée de la salle de Ferrot, laissant sortir les étudiants du cours précédent. Que des visages inconnus, d'une année supérieure. Combien parmi eux ont acheté auprès de Charlotte, persuadés qu'un hallucinogène, c'était un coup de pouce appréciable (naturel ?) en école d'art ? Est-ce que dans le lot se trouv son meurtrier, un client énervé par les prix lors d'un deal en haut du barrage ?
Une fois que la classe s'est vidée, je me glisse à l'intérieur. Ferrot a les yeux vissés sur son ordi portable, il ne me voit pas tout de suite. Je prends ma voix de petite fille prise en faute, que j'ai déjà usée face à Deschanel.
- Monsieur, je peux vous parler ?
Il relève la tête, légèrement surpris.
- Justine ? Euh oui, bien sûr.
- Je suis venue m'excuser pour mon comportement de ce matin.
Je n'en pense pas un mot, mais ma mine contrite semble assez convaincante, car Ferrot esquisse un sourire.
- C'est sympa de ta part, mais je peux comprendre. La situation est difficile pour toi, et il faut reconnaître que ce tableau n'était pas du meilleur goût.
- Je n'ai pas réussi me contrôler.
- C'est ce que tu apprendras au fil des ans. Quand on est artiste, on est parfois confronté à des pressions compliquées à gérer, c'est un bon apprentissage.
Je crois que le gars ne se rend jamais compte de la portée de ses mots. La mort de Charlotte, un apprentissage ? La perte d'une amoureuse, comparable à une mauvaise critique ou des délais impossibles à tenir ?
Je renonce d'office à la jouer subtile.
- Vous avez appris à vous contrôler, vous ?
- Comment ça ?
- Quand vous avez appris que vous perdiez une vendeuse, ça vous a énervé ou vous étiez content d'être débarrassé d'un élément instable ?
- Je ne comprends vraiment pas de quoi tu veux parler.
- Je veux parler de la Psyché. De cette merde que vous refilez aux étudiants pour arrondir vos fins de mois.
Par réflexe, Ferrot jette un œil au couloir pour s'assurer que personne n'y passe. Mais c'était le dernier cours, tout le monde est parti profiter du soleil sur les pelouses environnantes ou boire une bière au Californian.
- A quoi tu joues, là ?
- Et vous ? Vous pensiez que ça ne se saurait jamais ? Que vous alliez pouvoir gérer votre empire sans jamais mettre les mains dans la merde et que ça ne vous éclabousserait pas ?
- Tu n'as aucune preuve.
- J'ai toutes les preuves du monde, ne vous inquiétez pas. Mais vous avez du bol. J'en ai rien à foutre de vous. J'en ai rien à foutre que vous droguiez les élèves. J'en ai même rien à foutre que Charlotte ait succombé à vos promesses de richesse facile.
- Alors tu veux quoi ?
- Que vous me disiez qui a tué Charlotte.
- Je n'en sais rien.
- Si c'est en lien avec la drogue, vous êtes forcément au courant. Vous avez forcément mené votre petite enquête.
- Ecoute-moi bien, espèce de petite garce. Je n'ai rien à voir avec cette histoire. Si Charlotte s'est foutue en l'air parce qu'elle ne supportait pas la pression, ce n'est pas à cause de moi. J'estime même avoir été plutôt conciliant étant donné qu'elle tapait dans la casse. Et si quelqu'un l'a poussée de là-haut, je ne vais pas risquer ma place pour découvrir qui c'est. On a déjà la police et une détective de pacotille pour s'en charger.
- Est-ce que Charlotte vendait encore le jour où elle est morte ?
- Il lui restait de la Psyché, c'était ma dernière fournée avant l'année suivante. A part ce que je garde moi en cas de coup dur. Donc logiquement, elle était encore dans le circuit. Elle me devait un paquet de fric, sans compter même cet ultime chargement. Un de ses collègues doit me ramener la Psyché non vendue, s'il la trouve.
Visiblement, il n'est pas au courant que Fred a mis la main dessus. Il s'est inspiré de Charlotte pour doubler Ferrot.
- Je suis au courant que vous déléguez le sale boulot. J'espère que vous ne récupérerez jamais rien.
Quitte à choisir, mon prof m'inspire encore plus de dégoût que Fred.
- Je suis aussi au courant pour le tableau. Qu'il est de votre patte. Je savais que vous étiez un prof merdique, mais pas un peintre aussi mauvais. C'est pour ça que vous avez fini ici à enseigner ?
- Ferme ta gueule.
- Qui n'arrive pas à se contrôler ? Qui est un petit frustré dans cette histoire ? Certainement pas moi. Vous me foutez la nausée.
- Dégage de là.
- A vos ordres. Professeur.
Je sors sans fermer la porte, mais avec une info. Il lui reste de la Psyché. Donc sauf s'il décide de s'en débarrasser après notre entretien, j'ai de quoi le faire tomber si l'envie m'en prend.
Maintenant, perdu pour perdu, je peux aller voir Laurine. Au moins pour qu'elle me confirme la version de Fred. J'en suis réduite à être une boule de billard qui tape contre toutes les bandes en espérant trouver une issue par le jeu mathématique des rebonds, et je ne maîtrise plus ma trajectoire.
En passant devant la bibliothèque, intégrée à l'école et dont on peut voir l'intérieur depuis le couloir car là aussi ils avaient un prix de gros sur les vitres, j'aperçois Lana en train de travailler à une table. C'est en détaillant son visage concentré qu'une vérité me saute à la figure et que je décide d'aller la rejoindre.
- Justine, ça fait plaisir de te voir.
Elle a l'air toujours aussi fatiguée, mais sincèrement heureuse que je sois là.
- Bonjour Lana. Ça va, tu tiens le coup ?
- On fait aller. Les exams de fin d'année me prennent tout mon temps, mais je suppose que c'est pas plus mal, ça me permet d'être focus.
Les exams, voilà une chose à laquelle je n'ai pas pensé une seconde ces derniers jours. Plus le temps passe, moins j'imagine mon avenir dans cette école, surtout avec Ferrot encore dedans.
- Je suis venue te parler de quelque chose.
- Je t'écoute.
- Tu te souviens, à la cérémonie pour Charlotte, on a discuté de ta crise au self, en début d'année.
- Je te cache pas que j'aimerais bien mettre ça derrière moi.
- Oui oui, je suis désolée, c'est juste que j'ai de nouveaux éléments à ce propos.
- De nouveaux éléments ? Ça veut dire quoi ?
- Je pense que que tu n'as pas fait de réaction à tes médicaments. En tout cas, peut-être qu'ils ont interféré, mais ce n'était pas lié à la nourriture. Tu as été droguée.
- Quoi ?
- Quelqu'un a mis la drogue dans ta bouffe ou ta flotte pour se foutre de toi.
- Je ne comprends rien. Comment tu le sais ?
- A l'origine, j'avais déjà pensé à ça, ta réaction faisait penser à un bad trip. Mais Charlotte avait évacué la possibilité en me racontant l'histoire du burn out. Je pense qu'au contraire, elle avait eu la même idée et que c'est pour ça qu'elle est venue te voir.
- Pour savoir si je me droguais ?
- Pour savoir si c'était volontaire ou non. Ce jour-là, les garçons de la classe discutaient à la table à côté, et Fred se vantait d'un produit qu'il prenait pour s'éclater. Ce devait être les débuts de la Psyché et il la testait.
- La quoi ?
- Un hallucinogène qui circule sur le campus. Avant de la vendre, il fallait vérifier les effets. Il a donc dû en administrer à des gens.
- J'aurais servi de cobaye ?
- J'en suis persuadée. Charlotte a dû faire le rapprochement, et quand tu lui as dit que c'était à cause des médicaments, elle a eu la confirmation que tu n'étais au courant de rien, à moins qu'elle ait pensé que tu lui mentais... ou alors...
Désormais habituée à la vitesse de réaction de Charlotte et à sa capacité à me raconter n'importe quoi, je suis partie du principe qu'elle a immédiatement lié la conversation des mecs et l'état de Lana, et qu'elle est allée à son secours pour choper des infos. Sauf qu'elle n'a peut-être agi que par réelle volonté d'aider sa camarade.
- Ou alors quoi ?
- Ou alors c'est moi qui lui ai mis la puce à l'oreille. Quand j'ai supposé que tu faisais un bad trip, elle croyait peut-être encore sincèrement à l'hypothèse du burn out, enfin, elle croyait peut-être encore sincèrement à ce que tu lui avais raconté, et qu'elle a transformé auprès de moi en burn out par respect du secret médical.
- Je vois pas trop ce que ça change.
- Ça change que dans le second cas, c'est de ma faute. Si je ne lui avais pas fait penser à la drogue, elle n'aurait possiblement pas fait le lien avec la discussion des mecs. Elle ne se serait pas dit que Laurine était un moyen de se rapprocher d'eux, et elle ne l'aurait pas draguée à la fin du cours. Elle ne serait ensuite pas allée voir Fred, guidée par l'idée qu'il trempait dans un truc louche. Elle ne lui aurait ensuite pas demandé à vendre avec lui.
- Je comprends rien du tout, Charlotte dealait de la drogue ?
- Oui.
J'imagine que ce n'est pas évident pour Lana de raccrocher les wagons alors que je lui balance tout dans le désordre. Mais ça l'est autant de me dire que je suis peut-être à l'origine de ce merdier, sur une supposition anodine.
- Depuis quand tu sais tout ça ?
- De son vivant, Charlotte a tout fait pour que je n'apprenne rien. J'ai été complètement baladée, et j'ai dû mener l'enquête. Voilà où j'en suis maintenant.
- Julien t'a aidée ?
- Euh...oui. Un peu.
Lana fait une moue que je n'arrive pas trop à identifier.
- Après ma crise, j'avais peur de reprendre mes médicaments, et j'ai un peu sombré, ces machins sont pas faits pour être coupés du jour au lendemain. Si j'avais su qu'en fait, ce n'était pas de leur faute... En tout cas, Julien était là pour me soutenir.
- Je vois.
- Ça me faisait du bien d'être avec lui. De plus en plus de bien. Même si je comprenais bien que je ne développais pas les mêmes sentiments que lui. Il était déjà préoccupé.
- Préoccupé ?
- Je ne sais pas si je peux t'en parler... Charlotte et toi, vous étiez ensemble, non ?
Wow. Depuis Olivia il y a des mois, personne ne m'en a parlé directement, personne ne semblait même s'en être rendu compte (à la soirée du nouvel an, notre proximité m'avait paru invisible pour le reste des fêtards). Julien, pourtant directement concerné, n'a jamais évoqué le fait que nous soyons en couple, juste que Charlotte préférait passer du temps avec moi plutôt qu'avec lui. Ça me fait étrangement beaucoup de bien de savoir que Lana nous avait vues telles que nous étions, et non pas telles que nous apparaissions au quotidien, à la distance nécessaire pour ne pas alimenter les ragots.
- En quelque sorte, oui.
- Eh bien... Julien était amoureux de Charlotte.
Merde, tout ça pour ça, comme si je l'ignorais.
- Ah, oui. Je suis déjà au courant.
- C'est pour ça, après sa mort, ça m'a étonné que vous rapprochiez. Mais je me suis dit que vous partagiez sûrement des ressentis similaires, et que moi, je ne pouvais pas l'aider.
Je comprends mieux la moue. De la jalousie. Lana, soudainement abandonnée par Julien venu m'accompagner dans ma quête de vérité.
- Depuis, on ne s'est quasiment plus parlé. Je crois que la dernière fois où on a vraiment passé du temps ensemble, c'est juste avant qu'il aille la rejoindre, le matin du jour où elle est morte.
- Quoi ?
- Oui, il ne te l'a pas dit ?
- Mais pourquoi tu me l'as pas raconté quand on s'est vues à la cérémonie ?
- Tu m'as rien demandé là-dessus. Et vu que vous avez discuté un moment sur un banc à l'écart, je pensais que c'est la première chose dont il t'aurait parlé. Qu'il était peut-être la dernière personne à l'avoir vue en vie.
- Bordel.
Tout s'effondre. Tout est remis en cause. Julien, allié de la première heure, m'a menti sur un point capital. Il est peut-être effectivement la dernière personne qui a vu Charlotte vivante, surtout si c'est lui qui l'a tuée.
J'essaye de me calmer. Jusqu'à maintenant, j'ai foncé tête baissée dès que j'avais un élément, accusant tour à tour tous ceux qui rentraient dans le moule, même au chausse-pied. Il ne faut pas que je tombe une nouvelle fois dans le piège. Julien m'a aidée jusque là, il peut avoir plein de raisons de m'avoir caché cet élément, peut-être par peur que je lui tombe dessus. Ou par culpabilité d'avoir dit à Charlotte quelque chose de trop dur à entendre (qui aurait pu la conduire au suicide ?).
Lana continue, comme si mon objection signifiait que je comprenais la difficulté de Julien à vivre ce moment et non son éventuelle implication.
- Je l'ai appelé le soir quand on a reçu le mail. Il était inconsolable. Je ne savais pas quoi lui dire, je ne trouvais aucun mot qui puisse avoir un sens. Il me disait qu'il avait envie de mourir, qu'il aurait dû empêcher ça.
Globalement raccord avec sa version, mais ça n'empêche rien. Il était tout à fait possible pour lui de la tuer puis de se morfondre le soir au téléphone.
- Tu n'as pas idée de ce qu'ils se sont dits quand ils se sont vus ?
- Non, on en a pas parlé. Je n'étais pas sûre de vouloir être au courant.
Je ne peux pas attendre, il faut que j'éclaircisse la situation au plus vite. Je décide de forcer sur la symbolique, qui je l'espère, poussera Julien aux confessions. Je lui envoie un SMS laconique :
« Rendez-vous au barrage, tout de suite »
Sa réponse ne se fait pas attendre.
« On était juste à côté tout à l'heure, pourquoi tu veux y revenir ? »
« J'ai découvert quelque chose, faut que je te montre »
Aussi susciter la curiosité plutôt que la méfiance. Une fois sur place, il sera bien temps de changer de méthode.
Lana continue, plus pour elle que moi, d'étaler son impuissance. Je ne sais pas comment m'en aller sans paraître impolie, mais la priorité n'est pas aux courbettes. Autant être honnête.
- Je suis désolée, il faut que je te laisse, j'ai besoin de faire la lumière là-dessus avec Julien.
- Oui, bien sûr, je comprends.
Encore cette triste moue. Ne t'inquiète pas, Lana, je ne risque pas de te le voler, mon cœur est déjà pris. Même si je doute qu'il ait déjà jeté un vrai regard vers toi, qui le mérites peut-être bien plus que nous tous.
Je quitte la bibliothèque, je sors de l'école, j'abandonne toute certitude.
Sur le trajet, j'essaye de rassembler, de reconnecter les événements d'une autre manière, comme un circuit électrique dont l'ampoule resterait invariablement éteinte. J'avance sur une route qui n'apparaît qu'au dernier moment et qui s'estompe derrière moi. Je pourrais tout aussi bien marcher sur un tapis roulant, me donner l'illusion de progression alors que je ne gagne rien. Pire, je régresse dans les moments de relâche. Quand s'arrêtera-t-il enfin pour que je dépasse le brouillard qui me précède ?
Mon téléphone sonne. Cette fois, je reconnais le numéro de Deschanel. Je coupe tout de suite. Désolée, ma vieille, fallait te bouger le cul avant, désormais c'est bibi qui va faire le boulot.
J'arrive au barrage avant Julien. Viendra-t-il ? A-t-il senti le vent tourner ? Ou n'a-t-il au final pas grand chose à se reprocher et débarquera-t-il l'air de rien, essoufflé, persuadé que j'ai trouvé de quoi relancer l'enquête ?
Je m'accoude à la balustrade, assez surprise de constater que le vertige est moins fort que d'habitude. On dirait qu'il a renoncé, qu'il sait que je n'ai plus peur de lui, plus peur de rien. J'ai été libérée de son emprise quand il a soldé ma seule véritable inquiétude : perdre Charlotte.
C'est ici que j'ai trouvé son téléphone. Hormis la clé dans la coque, il m'est resté hermétique. Qui sait ce que j'aurais pu découvrir à l'intérieur, notamment que son dernier coup de fil a peut-être été pour Julien. Ce même Julien que je vois me rejoindre, en regardant à droite et à gauche, comme s'il craignait un guet-apens ou qu'il espérait que je tienne à la main une grosse pancarte indiquant la solution de l'affaire.
Une idée me vient à l'esprit, que je ne peux prouver, mais qui me semble suffisamment cohérente pour que je puisse y aller au bluff.
- Alors, tu voulais me montrer quoi ?
Je sors le portable de ma veste, que j'allume au passage.
- Ceci.
- Le téléphone de Charlotte ? Eh bah quoi ? Tu m'as déjà dit que tu l'avais.
- Tu sais où je l'ai trouvé ?
- Non.
- Ici.
- Comment ça, ici ?
- Juste ici. Sur le trottoir.
- D'accord.
- Et je viens de trouver le code.
Cette fois, le visage de Julien ne trompe pas, il est mal à l'aise.
- Tu dois te douter que j'ai vu à qui elle a téléphoné en dernier.
- Oui.
C'est le moment d'avancer ce qui me paraît soudainement être une évidence.
- C'est pour ça que tu as cambriolé ma chambre ?
- Quoi ?
- J'ai eu le temps d'y réfléchir, et ça me semble le plus logique. J'étais obnubilée par cette histoire de braquage, et la chambre de Charlotte venait d'être retournée, donc je me suis dit que c'était les mêmes personnes. Que Fred ait nié n'a pas tellement changé mon avis sur la question. Ça pouvait encore être Kylian, ou Laurine, à la recherche de came. Sauf qu'en y repensant maintenant... qu'est-ce que tu foutais dans ma chambre ? Tu savais que j'étais au poste, tu n'avais aucune raison de te pointer chez moi, aucune raison d'être au courant avant moi de ce qui s'était passé. Par contre, tu avais une vraie raison de fouiller ma chambre : le récupérer (j'agite le portable sous son nez). Sauf que depuis que j'ai trouvé la clé, il est resté dans ma veste. Ça n'a servi à rien.
Julien se renfrogne, il n'a pas le temps de trouver une autre explication. Il s'adosse à la barrière avec les bras croisés.
- Je ne voulais pas que tu saches que j'étais le dernier à lui avoir parlé, tu m'aurais d'office soupçonné.
- Et j'aurais eu raison. Si tu étais innocent, tu m'aurais pas caché ça, tu m'aurais pas laissé galérer dans le désert si longtemps.
Il ne répond pas. Il fait passer sa langue sur ses lèvres, dans un tic que je lui ai déjà vu une fois, sans avoir relevé à l'époque.
- Tu flippais que j'aille voir Lana à la cérémonie.
- Bien entendu. Elle pouvait te balancer le truc dès le début, mais je ne sais pas pourquoi, rien n'est sorti. Alors je me suis dit que pour une fois j'avais de la chance.
- Vous vous êtes dit quoi, avec Charlotte, le dernier jour ?
- Ça te regarde pas.
- Tout ce qui la concerne me regarde, ok ?
- Tu as raté pendant presque un an qu'elle dealait de la came, et tu prétends te sentir concernée ?
Son ton a changé. L'angoisse a disparu, cédant sa place à une sorte de provocation masculine, du genre ça suffit maintenant je vais te montrer que j'ai des couilles.
- Parce que tu étais au courant ?
- Non. Mais contrairement à toi, je ne passais pas ma vie avec elle.
Je me rapproche de lui, à quelques centimètres. Il est un peu plus grand que moi, mais c'est le dernier de mes soucis.
- Qu'est-ce qu'elle voulait te dire ? Il y avait quoi entre vous, putain !
- T'as pas envie de le savoir.
- Parle, bordel ! Je sais que tu as envie de le dire.
- Oh et puis va te faire foutre. On a couché ensemble, voilà.
Je ne sais pas pourquoi cette information qui m'aurait dévastée il y a quelques jours me semble aussi accessoire maintenant. J'aurai le temps d'intégrer tout ça, mais pour le moment, je veux juste arriver à la vérité.
- Quand ça, le matin de sa mort ?
- Non. A Noël.
Mes craintes étaient fondées. Mon départ de B. était une mauvaise idée, même si après tout, ça n'aurait peut-être pas changé grand chose. Ça n'a plus d'importance.
- Elle n'arrêtait pas de souffler le chaud et le froid, à me faire comprendre qu'il y avait quelque chose puis le lendemain de m'ignorer. Jusqu'à ce jour où on s'est retrouvé chez moi et où l'a fait. Là, j'ai compris que cette fois, elle m'avait choisi.
- Ben voyons. Je resterai toujours fascinée par cette confiance qu'ont les mecs en leur coup de bite. Comme si ça leur permettait de marquer leur territoire.
- Ce n'est pas ça ! Je savais bien qu'elle hésitait entre toi et moi, mais ce soir-là, c'était différent, ce soir-là, elle t'a sortie de sa tête.
- Ne t'aventure pas trop à imaginer ce qui se passait dans la tête de Charlotte, tu pourrais avoir de mauvaises surprises.
- Comme elle devait te voir pour le nouvel an, j'ai préféré aller à Annecy, je savais pas comment je gérerais vos retrouvailles.
- Elles se sont très bien passées, je te remercie.
- Mais après le nouvel an, ça a recommencé. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait.
- Merde alors, la folle nuit torride n'aurait pas suffi ?
Je me fous de sa gueule, mais on a vécu une situation assez similaire. Au fond de moi, j'avais aussi espéré, sans trop d'illusions, qu'une nuit ensemble cimenterait le reste.
- C'était à n'y rien comprendre, c'est comme si on repartait au début. On se voyait de moins en moins, elle me disait qu'elle avait besoin de temps pour réfléchir, pour savoir où elle en était. Jusqu'à ce matin où j'étais à la bibli avec Lana et qu'elle m'a appelé. Elle m'a dit qu'elle avait quelque chose de très important à me confier. J'ai foncé au barrage où elle m'avait donné rendez-vous.
Les tsunamis commencent par un tremblement de terre qui a lieu en mer. A l'épicentre, on ne remarque rien, la vague est au départ minuscule, et c'est la distance qui la sépare de la rive qui lui permet de grandir, grandir, jusqu'à tout emporter.
Je sens cette vague. Je la vois qui monte, en même temps que j'imagine la suite.
- Je pensais qu'elle allait me dire qu'elle m'avait choisi. C'était évident. On ne se serait pas retrouvé ici pour rien. Or elle m'annonce que c'est fini entre nous. Qu'elle a décidé. Qu'elle est amoureuse de toi, qu'elle avait peur de le reconnaître. Je comprends que je n'ai été qu'un test pour elle, un cobaye, dont elle s'est débarrassée sans regret.
- Alors tu l'as tuée ?
La voix de Julien tremble. En quelques secondes, il devient un petit garçon pris en faute.
- Je ne voulais pas. Elle s'est approchée de moi pour me consoler ou je sais pas quoi, mais je voulais pas de sa pitié, alors je l'ai repoussée. La barrière était juste derrière, elle basculé à la renverse. J'aurais jamais imaginé qu'on puisse passer par dessus la rambarde comme ça. Son téléphone a dû tomber à ce moment-là. Je n'ai même pas eu le temps de réagir qu'elle avait déjà disparu.
Tout s'éteint. Nuit noire. Nuit infinie. Coupure d'électricité sur la planète entière. La vague est arrivée, elle fait table rase. Je pensais que la vérité me soulagerait. Mais la vérité est une boule de fureur : Charlotte est morte parce qu'un mec n'a pas supporté un refus.
Julien continue au milieu des sanglots.
- Je te promets que je n'ai jamais voulu la tuer. J'étais juste en colère. C'était un geste d'humeur.
- Un geste d'humeur ?
Je ne me vois même pas le prendre à la gorge et le plaquer contre la rambarde.
- Tu as tué une fille pour un geste d'humeur ?
- Tu l'as dit toi même, on peut tuer pour n'importe quoi.
- C'est ça, et maintenant c'est moi qui vais te tuer.
Je ne suis plus moi, je suis autre chose, un hurlement de rage, une bête qui serait restée endormie si longtemps que des montagnes ont poussé sur son dos, que des rivières ont coulé entre ses pattes, et qui maintenant qu'elle retrouve possession de ses moyens n'a pas d'autre objectif que de tout casser.
- Tu t'es foutu de ma gueule depuis le début, en m'aidant à enquêter dans les directions les plus foireuses possibles. Ça devait t'exciter de me voir raisonner n'importe comment.
- Non, ce n'est pas vrai. Moi aussi je voulais comprendre ce que Charlotte nous avait caché. Je suis resté avec toi pour te surveiller, mais au fond de moi, j'espérais que tu trouves la vérité. J'espérais qu'on en arrive là. Ma vie est insupportable, depuis.
- Ta vie est insupportable ? Insupportable ? Charlotte est dans une urne, espèce de salopard. Tu n'as pas le droit à une larme, tu entends ? Tes chouineries ne sont que des crachats.
En temps normal, il est peut-être plus fort que moi, mais il n'y a plus rien de normal. Je le maintiens arc-bouté au dessus du vide, j'espère que la barrière métallique lui rentre bien dans le dos, qu'il ait une vague, très vague idée, de ce qui me traverse le ventre.
- Vas-y, jette-moi dans le vide, c'est tout ce que je mérite.
Je ne me suis jamais réellement imaginée en tueuse. Je n'ai jamais considéré que la peine de mort soit une façon acceptable de rendre la justice. La loi du talion est un non-sens, une fractale qui se répète à l'infini et n'interrompt jamais le cycle de la violence. Mais je n'ai jamais été dans cette situation. La vengeance semble être une jouissance incroyable, un orgasme en négatif, et j'ai sous-estimé sa puissance de tentation.
Pour autant, la passivité de Julien contre-balance cette excitation morbide : le tuer lui rendrait service. Sa lâcheté risque de le conduire à trois morts, Charlotte, lui, et moi. S'il se rebellait et commençait à m'insulter, à vouloir se dégager, je pourrais craquer, mais son attitude de sac à patates me fait perdre toute motivation.
Je n'ai pas non plus envie de le lâcher, je n'ai pas envie qu'il prenne ses jambes à son coup et qu'il aille pleurer dans les jupes de sa mère en disant que j'ai été très méchante avec lui, comme toutes les filles. Ma chère Lana, sois sûre que même s'il faut que je t'aligne deux ou trois claques, je vais t'évacuer Julien du cerveau.
- Tu n'es même pas allé voir en bas ? Peut-être qu'elle était encore en vie.
- On ne survit pas à soixante mètres de chute. Et j'avais trop peur, j'étais trop triste.
- Ne prononce plus jamais ce mot-là. La tristesse t'est interdite.
Je suis piégée entre deux solutions qui n'en sont pas. Deux échecs, deux défaites. Mais n'avais-je pas perdu dès la mort de Charlotte ? Dès le moment où je me suis dit que ma rédemption passerait par la découverte de la vérité ?
Je n'ai rien prévu après ce moment.
Et certainement pas de me faire plaquer violemment de côté par une force mystérieuse, m'obligeant à lâcher Julien et manger le trottoir.
J'ai le bête espoir, une mince seconde, que ce soit Charlotte, en souvenir de cette fois où on s'est embrassées sur le béton craquelé.
Mais c'est le lieutenant Deschanel. Peut-être vexée que je lui aie raccroché au nez un peu plus tôt. Les conséquences risquent d'être désastreuses : si elle n'a comme élément que la dernière scène, elle doit se dire que j'ai voulu me débarrasser de Julien comme je l'ai fait avec Charlotte. Il suffit que Julien joue la comédie, doué comme il est pour se faire plaindre.
Mais elle ne me met pas les menottes. Elle reste au dessus de moi, comme pour me couvrir, le temps d'analyser la situation. Un de ses collègues a écarté Julien de la rambarde et le tient par le bras. Il attend les ordres.
Je n'ai rien envie de dire, je n'ai pas envie de participer, je veux que la suite se règle sans moi. Ma part du boulot est faite : je sais. Je suis tout aussi malheureuse, encore plus enragée, mais je sais.
Julien avait raison sur un point. Au fond, je savais ce que je cherchais et que je ne trouverais pas : Une façon de reprendre contact avec Charlotte. De me faire pardonner. Quelque part : de lui pardonner.
Je pleure en silence sur le trottoir, vidée de mon énergie. La suite, j'ignore à quoi elle ressemble, et encore moins comment l'affronter.
Mais quand j'entends Julien dire à Deschanel que c'est lui, qu'il faut me laisser, que Charlotte est tombée à cause de lui, je réalise que je n'aurai qu'une chose à affronter : mon deuil. Avec sa confession, l'affaire est résolue. Cette ordure aura combattu sa lâcheté au moins une fois.
L'histoire se termine, le bouquin se referme, à moitié sur ma gueule.