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BARRAGES - Chapitres 36 et 37

24 Février 2021 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #barrages

Sommaire de publication. 

 

 

36.

 

Charlotte a accepté de m'accompagner en forêt pour que je lui montre mon projet pour le concours. Son avis importait plus que celui de mes profs, mais c'était surtout un prétexte pour passer du temps avec elle.

 

La planque était trop connotée, il nous fallait un terrain neutre. Un endroit paisible pour panser nos blessures respectives. Pour essayer de se comprendre, enfin.

 

Nous sommes arrivées par le barrage, répétant notre premier trajet à l'identique, dans un pantomime assez réussi si l'on mettait de côté nos questionnements intérieurs, que nous tachions de ne pas laisser apparaître. Je me souvenais qu'en août, j'avais peur d'aller trop loin, désormais j'avais peur de ne pas pouvoir revenir en arrière.

 

Charlotte restait songeuse. Je la sentais tiraillée entre la volonté de se tirer en courant, ou bien de me sauter dessus, mais comme je n'étais pas très douée pour discerner le désir envers moi, ma supposition portait plus sur la fuite.

 

Elle s'est appuyée contre la rambarde. Je suis restée un peu en retrait, préférant la regarder accoudée de la sorte, comme à sa fenêtre ou à la proue d'un bateau, les cheveux emportés vers la droite par le vent. C'était un beau plan de cinéma, une photo de vacances, un souvenir qu'on veut sur polaroid et ressortir des années plus tard, quand les rides nous sont montées aux yeux.

Je nous imaginais dans un canapé, trouvant cette photo dans une vieille boite à chaussures, Charlotte me dirait qu'elle ne se rappelait pas du contexte, alors je lui raviverais la mémoire : nos embrouilles, nos incertitudes, notre histoire d'amour qui trébuchait, qui ne parvenait pas à trouver son rythme de croisière. Alors on rigolerait, vraiment qu'est-ce qu'on se compliquait la vie quand on était jeunes.

 

Mais, soudain, cette image réconfortante s'est disloquée.

Car, soudain, Charlotte était debout sur la rambarde.

 

Avait-elle sauté directement dessus, ou s'était-elle hissée pendant que je me faisais mes films ?

 

Elle était droite sur la barrière, comme une gymnaste sur sa poutre. Je ne pouvais esquisser un seul geste.

 

- Charlotte, qu'est-ce que tu fais ?! Descends tout de suite.

- Tu devrais venir, c'est super beau, vu d'ici.

- Putain déconne pas.

 

J'ai commencé, en faisant abstraction des milliers de fourmis qui prenaient possession de mes membres, à me rapprocher du bord. Le problème, c'est que j'avais le vertige pour deux. Je voyais Charlotte glisser et disparaître, je la voyais sauter pour m'échapper, j'avais l'impression que si j'approchais trop vite, je la repousserais de façon invisible comme deux charges identiques d'un aimant.

 

C'est alors que j'avais réduit la distance à quelques centimètres que c'est arrivé : elle a tenté de se retourner et au moment où elle n'avait plus qu'un pied en contact avec le métal, une bourrasque l'a déséquilibrée. J'ai vu ses yeux s'agrandir, son corps commencer à se renverser.

 

J'ai attrapé sa main.

 

Je l'ai ramenée en arrière, convaincue que cette fois, je gagnerais face au vent mauvais, face à la gravité, face à la stupidité de Charlotte.

 

Elle a basculé. Mais vers moi.

 

J'ai réceptionné son corps catapulté par un mètre d'élan, je n'ai pas réussi à nous arrêter, et on s'est écrasées sur le trottoir. Je n'ai pas ressenti de douleur, il n'y avait que l'euphorie d'avoir Charlotte au dessus de moi et pas en bas sur la pelouse.

 

On ne soupçonne pas assez le plaisir qu'on prend à se faire tomber dessus par les gens qu'on aime.

 

Ma tête avait frappé le bitume. Rien à foutre. Nos corps fusionnés. Je ne savais plus laquelle de nous deux j'étais. Sa poitrine contre la mienne, son nez dans mon cou, nos doigts croisés, nos souffles sifflants, nos cœurs en sueur.

 

- S'il te plaît. Ne me fais plus jamais ça.

 

Je n'avais pas la force de lui en donner l'ordre, il ne me restait que la supplication, la prière. Je ne voulais plus jamais avoir à lui sauver la vie.

 

Charlotte m'a embrassée en guise de réponse. J'ignorais si c'était dû à l'excès d'adrénaline, si elle avait vu sa vie défiler et que j'y avais une place, si c'était un simple remerciement. Ou bien juste une excuse un peu honteuse.

 

Rien à foutre.

 

Nous restions là, à même le trottoir, indifférentes au passage des voitures (ce serait bien la première fois qu'on en verrait une ici) ou d'un promeneur. Le monde était le dernier de nos soucis. J'avais peur de lâcher Charlotte, que la mort vienne la prendre au moment où nos mains se sépareraient, vexée de l'avoir ratée la première fois. Pour l'instant, nos cœurs battaient comme un, mais si on se dessoudait, est-ce que les deux conserveraient chacun son fonctionnement ?

 

C'est Charlotte qui a pris la décision de se redresser sur un coude. Ouf, toujours vivante.

 

- On devait pas aller voir ton œuvre ?

 

J'ai failli lui proposer un crochet par la planque, mais je me suis dit que ça sonnerait peut-être un poil déplacé. J'avais aussi envie de lui en vouloir, de lui faire ressentir la peur inutile qu'elle m'avait fait ressentir, mais je ne savais pas comment m'y prendre. Alors j'ai abdiqué.

 

- Oui. Tu as raison.

 

C'était très étrange de reprendre notre marche comme si de rien était. A l'exception de la poussière sur nos vêtements et de la bosse que je sentais grossir à l'arrière de mon crâne, l'événement était un fantasme qui n'existait déjà plus.

 

Je me rappelais notre discussion avec Olivia à propos des photos et de leur poids pour résister aux tornades du temps. Sans doute aurait-il fallu immortaliser cet instant, la chute de Charlotte sur moi, peut-être avec un flipbook, ces petits livres qui créent une animation quand on les feuillette rapidement. Elle tombe, elle se relève, elle tombe, elle se relève, et nous nous retrouvons, pour l'éternité.

 

Nous avons atteint la lisière de la forêt, en train de refaire son stock de feuilles. J'avais besoin qu'elles soient toutes de retour pour prendre en photo mon anamorphose, ce serait le cas dans quelques semaines. Nous avons traversé la clairière, j'ai averti Charlotte concernant la crevasse à éviter.

 

- Mais tu connais la forêt par cœur ?

- J'ai eu l'occasion de faire quelques fois le trajet.

 

J'ai failli rajouter « pendant que tu me snobais » mais l'heure n'était pas aux règlements de compte, d'autant que sa question laissait flotter plus d'admiration que de perplexité.

 

Nous sommes parvenues jusqu'à l'installation, là où les arbres semblaient aléatoirement recouverts de peinture. Si l'on ne se plaçait pas dans l'axe de lecture, on aurait dit qu'un parcours de randonnée avait été balisé par un guide ivre-mort.

 

- Tiens, mets-toi là.

 

Mais si on prenait position sur la marque, tout s'assemblait, les notes de musique apparaissaient comme flottant dans l'air et les instruments retrouvaient leur forme, prêts à jouer.

 

- C'est super chouette.

- Tu le penses vraiment ?

- Bien sûr.

- Quand les feuilles auront plus poussé, on devrait avoir un fond plus uni pour faire mieux ressortir la peinture.

- Espérons qu'ils ne rasent pas la forêt d'ici là.

 

Elle s'est assise contre le tronc d'un arbre. Voilà que repointait la mélancolie dans ses yeux, une fatigue trop intense pour son âge, pour nos âges. Rien ne criait mais tout chuchotait « je ne m'en sors pas, je ne m'en sors plus ».

 

J'ai pris place contre un tronc opposé. On pouvait presque se toucher du bout de nos chaussures. Le vent dans les chênes a pris le relais de notre discussion. Je ne savais pas comment pousser Charlotte à s'ouvrir, à ne pas seulement s'offrir sur le moment, mais à être honnête en dehors de ces instants suspendus au désir ou à la peur de mourir.

 

J'aurais voulu que maintenant que nous étions là, face à face, au calme, elle se confie à moi, qu'elle me dise où on en était. J'étais cependant persuadée que la pire des stratégies était de lui demander.

On se regardait donc en chien de faïence, et je pensais à Uma Thurman dans Pulp fiction : « C'est comme ça qu'on voit si on se plaît avec une personne, quand on peut se taire tout à fait, au moins une minute et profiter du silence. », sans vraiment arriver à déterminer si c'était notre cas.

 

Charlotte attrapait des brindilles par terre et les cassait en petits morceaux entre ses doigts, et je ne sais pas pourquoi, elle a fini par retrouver la parole.

 

- J'ai encore des choses à régler. Mais bientôt, promis, je t'en parlerai. Je ne peux pas encore pour le moment.

 

Enfin un bâton à ronger. Enfin cette certitude que Charlotte se démenait de son côté pour trouver une solution. Enfin un cap à viser, même si non défini dans le temps.

 

- J'attendrai.

 

En espérant ne pas attendre toute une vie.

 

 

37.

 

Il y a quelque chose de presque comique à se rendre en cours le matin quand on ne sait pas si on survivra à l'après-midi. Peut-être que mes dernières heures vont se résumer à me faire chier devant un pupitre ; on a pas tous le loisir de partir au sommet de sa gloire.

 

A côté de moi, Julien s'agite. Lui n'a pas encore fait la bascule. L'éventualité d'y rester n'a pas intégré son logiciel. Il se dit sûrement que ça va trop loin, qu'il faudrait mieux laisser l'argent quelque part et prévenir nos mystérieux corbeaux pour qu'ils aillent le chercher et qu'on ne se croise pas. Il veut jouer la sécurité, mais il sait aussi qu'on n'apprendra rien de cette manière, que ça reviendrait à fermer le couvercle sur l'enquête en laissant tout pourrir à l'intérieur.

 

Pour moi, les choses sont claires. Je n'ai que le fric comme monnaie d'échange, il faudra donc que je le garde le plus possible. Il n'a aucune autre valeur que celle, immense, de permettre l'expression de la vérité.

Ils auront l'avantage du nombre, mais je connais mieux le terrain. Sans le savoir, ils ont choisi comme lieu de rendez-vous un endroit qui me convient parfaitement. Je sais où positionner Julien pour qu'il puisse nous surveiller sans se faire voir.

 

Kylian et Laurine arrivent dans la salle, sans me jeter un regard, et rejoignent Fred et Enzo. Comme les Grecs et les Troyens organisaient des compétitions sportives avant de se mettre sur la gueule à coups de lances le lendemain, rien ne laisse présumer qu'on va s'affronter dans quelques heures. La tentation est grande de leur tomber dessus ici, mais pour leur dire quoi ? Les accuser d'avoir braqué le Californian Dreamer alors que c'est moi qui ai l'argent dans mon sac ? Les impliquer dans le meurtre de Charlotte sur la base d'un SMS anonyme ?

 

Non, il faudra attendre de rejoindre le ring.

 

Ferrot arrive avec Rayan et Camille, les bras encombrés des toiles du second semestre, rapportées depuis l'entrepôt. On va débriefer ensemble, se la toucher en cercle, bref, je suis ravie de terminer ma vie sur un cours pareil.

 

Ils disposent les peintures debout contre le bureau et le tableau, afin qu'on puisse toutes les voir de notre place. Je ne m'intéresse pas trop au déballage, occupée à essayer de saisir de quoi chuchotent les rugbymen et la bourgeoise (sûrement de comment se débarrasser de moi sans laisser de traces).

 

Seul le coup de coude de Julien me ramène à la réalité. Ferrot vient de poser le dernier tableau et la classe s'est tournée d'un seul mouvement vers moi.

 

La toile représente le barrage vu de face, comme si on se tenait à l'orée de la forêt. Il est baigné d'une lumière orangée, un lever ou un coucher de soleil. Mais il y a un détail en plus : une silhouette semblable à un ange est à mi-hauteur dans le vide, comme si elle plongeait vers le sol en croyant à du liquide en dessous.

 

La chute de Charlotte revue et corrigée de façon bien kitsch.

 

- C'est une blague ?

 

Ferrot s'emmêle les crayons.

 

- Oui, bon, je n'avais pas vu ce travail avant aujourd'hui, c'est sûr que ce n'est pas forcément adapté.

- Adapté ? Vous allez arrêter de vous foutre de ma gueule ? Qu'est-ce que cette merde fait là ? Qui a fait ça ?

 

Toute la salle reste silencieuse, à part Kylian qui ricane dans son coin. Je le prends à parti.

 

- C'est toi ? Ça te fait marrer, espèce de salopard ?

- Arrête d'être parano, je m'en fiche de tes histoires. Et je peins pas comme ça.

 

Ferrot essaye de calmer le jeu, mais je ne joue plus depuis longtemps. Je me lève et je hurle.

 

- Dénoncez-vous, bande de lâches ! Assumez !

 

Seule une petite voix arriver à émerger, entre deux de mes respirations. Lana.

 

- Il y a un tableau en trop.

- Quoi ?

- Nous sommes que quinze en classe, et il y a seize toiles.

 

C'est la vérité. Ferrot tente une sortie.

 

- J'ai dû me tromper et emporter une toile d'une autre classe. Je suis navré, Justine.

- Navré ? Mais ça suffit les excuses, maintenant.

 

Je remonte la travée jusqu'au bureau et attrape la toile comme une pancarte de manif, avant de commencer à la fracasser contre le mur. Ferrot chouine que c'est une œuvre et qu'il faut la respecter en tant que telle, ça renforce ma fureur. Je frappe, je frappe, le tableau se déchire, le cadre éclate, je lâche toute la colère que je peux pour réduire en miettes cette ignominie.

 

Une fois qu'il ne reste plus qu'un amas informe de tissu et de bois, je le jette aux pieds de Ferrot.

 

- Voilà, votre œuvre d'art. J'espère que vous lui mettrez quand même une bonne note.

 

Je manque de péter la porte en deux contre le mur en l'ouvrant trop fort, mais je ne suis plus à ça près.

 

Je me tire de cette école de tarés.

 

Une fois dehors, j'essaye de reprendre mes esprits. Soit c'était effectivement une erreur et la toile vient d'une autre classe, soit un petit plaisantin, dont je n'ai pas trop de mal à imaginer l'identité, s'est dit que ce serait une bonne idée de me foutre en rage avant notre rendez-vous de cet après-midi. Rien de mieux pour prendre l'ascendant psychologique.

 

Sauf qu'il n'a pas compris que je n'avais aucun honneur à défendre. Et aucune vie à sauver. Me pousser à bout est plus dangereux pour lui que pour moi. Je ne veux pas seulement discuter pour savoir, je veux l'écraser, lui et tous ses complices. Qu'il continue de me chauffer à blanc, il n'est vraiment pas prêt.

 

Cette fois, Julien ne m'a pas rejointe dehors. Nous étions censés nous séparer après le cours du matin et rejoindre la forêt chacun de notre côté, au cas où nous serions suivis, il a dû sentir que la sécession devait avoir lieu dès maintenant.

 

J'ai tout le temps du monde avant 14h, mais aucune envie de l'occuper. C'est comme ces dernières journées de révisions avant les exams, la tension monte, on devrait en profiter pour consolider le peu de connaissances qu'on a acquises au cours de l'année entre deux bières, mais plus rien ne rentre, plus rien ne s'inscrit. On voudrait y être, tout de suite, pour savoir à quoi s'en tenir.

 

Et puis je me dis qu'il faut que j'aille voir Maria. Parce que je n'aurai peut-être plus d'autre occasion de le faire. Flippée à l'idée de voir ma douleur en miroir, je me suis jusque là contentée d'interagir avec elle quand les événements l'imposaient. Je n'ai su lui apporter aucun mot de réconfort (persuadée qu'il n'en existait pas). J'ai posé un voile pudique sur ce qu'elle aurait pu me renvoyer : cachez cette tristesse que je ne saurais voir.

 

Il faut en finir avec la lâcheté.

 

Au delà de ces considérations, elle aussi a droit à la vérité, du moins à la portion que j'ai réussie à mettre au jour (peut-être serai-je en mesure plus tard de tout lui raconter).

 

- Oh, bonjour Justine.

- Je peux entrer ?

- Bien sûr.

 

Elle m'emmène au salon, comme la première fois.

 

- Ça me fait plaisir de te voir.

- Comment vous allez ?

 

Je sais que j'ai longtemps pesté contre cette question dirigée vers moi, mais je ne sais pas comment la formuler autrement.

 

- Ça dépend des jours. Parfois j'ai l'impression que je m'enfonce toujours plus loin que la veille, que c'est irrespirable. Et à d'autres moments, j'arrive à me convaincre que Charlotte n'aurait pas voulu que je me laisse aller. Les cachets aident bien aussi.

 

Petit sourire d'excuse. Je ne risque pas de la blâmer pour ça.

 

- J'ai souvent voulu t'appeler, tu sais. Mais je me suis dit que je ne te serais pas très utile.

- J'ai pensé la même chose de mon côté. J'avais peur de déranger, et j'avais peur de ne pas savoir quoi faire.

 

Maria reste un moment à me regarder sans rien dire. Incapable de savoir où elle est partie, je ne brise pas son petit voyage mental.

 

- C'est étrange comme tout me revient. J'ai l'impression que ma vie a fait demi-tour. Je repense beaucoup à quand j'ai appris que j'étais enceinte, j'habitais encore en Espagne, dans la banlieue de Barcelone. Le père de Charlotte était en voyages d'affaires, il venait d'intégrer une boîte comme ingénieur, et moi je travaillais à la réception de l'hôtel où il était logé. Je devais avoir à peu près ton âge. On ne s'est jamais autant plu que la première fois qu'on s'est vus. Il ne faut pas trop faire confiance au coup de foudre, après on passe sa vie à essayer de le rattraper. Finalement, je suis retournée en France avec lui, il me disait qu'il était ravi d'avoir un bébé avec moi, et moi j'étais amoureuse. Je savais déjà que je voulais des enfants, mais je n'étais pas persuadée d'en désirer si tôt. Cependant, quand Dieu le décide, il faut l'accepter.

 

Je tâche de rester impassible. L'heure n'est pas aux débats sur l'avortement, ni sur l'intervention de Dieu quand le mec a la flemme de mettre une capote.

 

- J'ai eu tout de suite très peur. Je me suis demandé comment il était possible de vivre en tant que parent avec cette trouille perpétuelle que le pire arrive. Samuel n'arrêtait pas de me dire que je m'inventais des angoisses, qu'on n'avait pas idée de systématiquement envisager les possibilités les plus terribles. Je ne sais pas s'il s'est d'abord lassé de moi ou de Charlotte. Mais il est resté, se coupant de nous au fil des ans. Je ne sais pas s'il est allé voir ailleurs, je ne m'en préoccupais plus. Charlotte a eu une période compliquée à l'adolescence, et comme son père n'était qu'une coquille vide, c'est sur moi que ça retombait. Il est parti quand elle avait quinze ans. Un jour comme un autre. Il était arrivé au bout des choses. C'est devenu encore plus dur avec Charlotte, comme si j'étais responsable du départ de Samuel. Ce qui lui a fait le plus de bien, c'est ses études à Saint-Étienne. Et sa rencontre avec toi. Paradoxalement, j'avais moins peur de la savoir loin de moi que sous ma vue. Trois ans plus tard, quand elle est revenue s'installer, tout est remonté comme un égout qui déborde. La même frayeur, irraisonnée, qu'un malheur n'arrive. Et voilà où nous en sommes maintenant.

- Est-ce que vous avez prévenu Samuel quand c'est arrivé ?

- Bien sûr. On est resté en contact ces dernières années. Il n'est pas venu à la cérémonie parce qu'il n'était pas en France à ce moment-là.

 

Un peu d'âpreté dans sa voix, mais surtout du renoncement, qui signifie « j'ai eu le temps de savoir quel genre d'homme c'était, ce n'est plus maintenant que je vais m'en émouvoir ».

 

- Donc vous l'avez aussi prévenu quand Charlotte est revenue habiter avec vous ?

- Oui oui, je voulais qu'il puisse la contacter... s'il le voulait.

 

Puis-je alors espérer que les billets pour San Francisco n'aient rien à voir avec le braquage du Californian Dreamer ? Même si ça n'annule pas la somme d'argent trouvée à la planque, ça me soulagerait symboliquement.

 

- Maria... si je suis venue, c'est pour vous parler de quelque chose.

- Je t'écoute.

- Charlotte ne s'est pas suicidée. Ce n'était pas un accident non plus. Elle a été tuée.

 

Maria bloque. Les mots ont dû arriver, mais ils ne prennent pas encore leur sens. Il y a des informations qui ne sont pas faites pour êtres dites, ni entendues. Quand la connexion se fait enfin, sa voix est plus aiguë qu'auparavant.

 

- Quoi ? Mais qu'est-ce que tu racontes ? La policière m'a dit qu'aucun élément ne laissait penser...

- Moi j'en ai trouvé des éléments. Il m'en manque encore mais je peux vous l'assurer. Charlotte n'a pas mis fin à ses jours. C'est entre autres pour cette raison que sa chambre a été cambriolée l'autre jour.

 

Maria semble traverser le même dilemme de perplexité que moi quand je me demandais si une mort était plus souhaitable que l'autre, plus acceptable. Si le chagrin est le même, si dans un cas, la colère est plus forte que l'incompréhension.

 

- Si tu sais qui c'est, il faut prévenir la police.

- Je ne suis pas encore sûre. Mais ce sera bientôt le cas.

- Ma Charlotte... ce n'est pas possible.

 

Est-ce que je dois lui parler du braquage ? A ce stade, ce serait presque signaler que Charlotte l'a bien cherché. Il me faut la version des faits de Kylian et Laurine. Quant à la police, je ne suis toujours pas fixée. Je ne sais pas encore si je considère cette fin comme envisageable. Les concepts de justice équitable, d'avocats, de prison me paraissent si loin, si hors-sujets.

 

- J'apprendrai la vérité, je vous promets.

- Ne va pas te mettre en danger, surtout.

 

Même réaction, prévisible, qu'Olivia. Celle qui cherche, malgré tout, à préserver ce qui peut l'être.

 

- Elle a vraiment bien fait de te rencontrer. Je suis désolée que vous n'ayez pas eu plus de temps.

 

Je sens que je vais pleurer donc qu'il faut que je m'en aille. Mais une dernière question me brûle les lèvres.

 

- Pourquoi il n'y a pas eu de messe après l'incinération ? Je pensais que ce serait important pour vous.

- Pour moi, oui. Pas pour elle. On ne s'est pas toujours comprises, mais je savais que ça ne lui aurait pas plu que je ne respecte pas son choix. C'est tout ce que je pouvais faire.

 

Elle me désigne la cheminée d'un signe de tête. L'urne est posée dessus. Je ne l'avais pas remarquée jusque là.

 

- C'est comme pour ça. J'aurais préféré un enterrement, mais Charlotte m'avait dit qu'elle ne voulait pas.

 

Je me demande dans quelles circonstances elle a pu en parler à sa mère. Sûrement dans ses périodes où elle mettait la mort sur la table comme un sujet anodin, afin de lui faire perdre de sa superbe.

 

- Vous avez prévu de répandre les cendres quelques part ?

- Je n'y ai pas encore réfléchi. Il faudrait un endroit qui lui plaise, qui lui corresponde. Quand je serai prête à la laisser partir. Définitivement.

 

On en est tous là. A se demander quand on apprendra à desserrer le nœud. Quand on pourra envisager le souvenir de l'autre sans le souvenir de la perte. Quand on sera capable de parler de Charlotte comme d'une histoire à part entière et non d'une apocope, une introduction escamotée.

 

Mais avant tout ça, avant de passer le rideau de perles qui me sépare de l'après, j'ai une mission à terminer.

 

D'une laideur infinie.

 

La vengeance.

 

Avant que nous nous séparions, Maria me prend dans ses bras, et je sais que c'est Charlotte qu'elle embrasse, à qui elle confie le peu de chaleur qui lui reste, la tendresse conservée, pour ne pas qu'elle s'évente, qu'elle rancisse, qu'elle pourrisse.

 

Je la quitte avec l'espoir de lui rendre ça un jour. Ce talisman.

 

J'ai une dernière étape avant de rejoindre la forêt, c'est pendant les au revoir de Maria que j'ai réalisé qu'elle m'était nécessaire : le Californian Dreamer.

 

En m'installant sur ma banquette favorite, j'ai l'impression d'être une condamnée à mort devant son dernier repas. Plus le temps passe, plus je commence à angoisser à l'idée que ça s'arrête là. Je ne crois pas à l'après, je pense pas retrouver Charlotte si je finis pendue à un arbre, si ma mort advient, ce sera en vain.

 

Le pire dans cette histoire, c'est que je ne pense même pas à mes parents en priorité, alors que j'ai vu ce que ça provoquait sur Maria. Non, je songe à Olivia, à son regard sur une banquette vide, ses soupirs qui s'accumulent après une vie sur la route à perdre des gens précieux.

 

Son sourire quand elle me voit installée me fait autant de bien que de mal. Cette fois-ci, elle ne me demande pas pourquoi je ne suis pas en cours. Les cours, c'est admis, on s'en fout un peu. Je n'ai même pas spécialement envie qu'elle s'assoie pour discuter, je veux juste rester à la regarder danser entre les tables, répéter ses gammes sans qu'aucun public (à part moi) ne la calcule, pendant que Chayton travaille l'accompagnement musical en cuisine. Lui aussi aura été là pour moi, à sa manière, sans jamais se mettre sous les projecteurs.

 

Julien a peut-être raison, je pourrais aller poser l'argent quelque part, et revenir me poser là, sans danger. Je continuerais ainsi à regarder Olivia, me souvenir de Charlotte, vivre boiteuse mais vivre quand même. Personne ne me le reprocherait. J'irais ensuite voir Deschanel pour tout lui balancer, et elle aviserait. Ce ne serait plus mon problème, comme ça n'aurait jamais dû l'être.

 

Mais ça coince. Au final, ça coince. Comme un roman refermé avant la fin parce qu'on a peur d'être déçu par sa conclusion. On pourra toujours s'imaginer ce qui convient le mieux, mais la vérité, celle qui efface toutes les autres possibilités, celle qui rassemble les chemins en un seul, sera toujours là, au creux des pages, à nous narguer. Et si quelqu'un nous la raconte, on continuera de douter, de se dire que peut-être il n'a pas compris, peut-être il fallait y saisir autre chose.

 

Même si Deschanel trouve, elle n'y trouvera pas ce que je cherche moi. Au même titre que Julien n'avait pas besoin que le cadenas saute, il avait besoin d'être celui qui le casse. Une obscure évidence.

 

Il faut que ce soit moi. Mais je pars désormais avec l'objectif bien défini de revenir.

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