BARRAGES - Chapitres 28 et 29
28.
Sommeil nuageux, réveil nauséeux. Sensation d'être passée par le siphon d'une baignoire. Quel jour étions-nous ?
Mon maquillage était toujours là, figé sur ma figure comme un masque de plâtre, donc on devait être le lendemain du nouvel an. Ça me revenait par bribes. Le ver de terre humain dans le salon, le gobelet immonde de Laurine, les flammes en guise de tapisserie, le retour sous la neige. Les effets du LSD m'apparaissaient comme vécus par une autre personne, que j'aurais regardée à travers une vitre sale. J'espérais ne pas avoir dit trop de conneries, mais je ne me rappelais plus de nos conversations après avoir quitté la maison.
Charlotte dormait sur le ventre à mes côtés, les cheveux lui couvrant le visage, une chaussette à moitié enlevée au pied (l'autre, par terre). Elle tenait encore son portable. Avec qui avait elle échangé jusqu'à s'endormir ? Julien, inexplicablement absent à la fête ? Laurine, pour la pourrir un peu plus de m'avoir droguée ?
Je lui ai enlevé délicatement le téléphone pour le poser sur la table de nuit. Puis j'ai tâché de sortir du lit sans la réveiller (étant du côté du mur, il fallait que je l'enjambe). Je me suis pris son sac en allant au lavabo, déversant la moitié de son contenu par terre. Des pinceaux, un paquet de mouchoirs, une grosse boite de chewing-gum au citron, une trousse à maquillage, un porte-clé avec un Alien miniature accroché... J'ai tout remis en vrac, la priorité était d'accéder au maximum d'eau possible.
A mon retour, elle avait bougé dans son sommeil pour prendre tout le lit. Je me suis contentée de ma chaise de bureau pour profiter du spectacle.
Je ne voulais plus que nos nuits ensemble soient le résultat des impondérables, je voulais me réveiller dans ses cheveux à cause de mon lit une place, qu'on se se batte pour la couette et pour l'eau chaude. Je voulais la sentir, juste à côté. Que nos vies ne se percutent pas seulement lors des événements mémorables, mais aussi dans les creux, les tracas, les ennuis. Qu'on partage aussi la platitude.
Mes fantasmes en étaient donc là : deux brosses à dent dans un seul gobelet. J'avais envie que mon histoire avec une fille soit aussi banale qu'une autre.
Charlotte a bougé dans son sommeil, lâché quelques mots à moitié mangés, incompréhensibles.
Tout comme la première nuit, celle-là ne ferait pas forcément illusion. Charlotte restait assombrie par quelque chose, sujette à l'égarement, et je savais que même là, elle n'en parlerait pas. Il était bien possible que dès le lendemain, elle s'échappe à nouveau comme une poignée de sable.
En attendant, je m'abreuvais de cette trêve, même si elle s'accompagnait d'une sale migraine.
29.
L'avantage, quand on a perdu sa fille, c'est qu'on relativise tout.
J'arrive chez Maria, elle m'ouvre comme si je venais réparer le lave-vaisselle. Elle a basculé dans cette existence où rien n'est plus haut que le reste. Les larmes ont dû finir par se tarir, car le corps ne sait plus les produire, au delà d'un certain seuil. Mais la vie continue, sans qu'on sache trop pourquoi, comme une comète lancée dans l'univers qui garde sa vitesse grâce à l'inertie et l'absence d'air pour la ralentir.
Je n'ose pas lui demander comment elle fait pour les choses du quotidien. Comment on arrive encore à aller en courses, à remplir ses impôts, à faire des machines, après ça ? Moi j'ai mon enquête qui fait office de tampon, mais elle ?
Pendant qu'on monte l'escalier elle répète je ne suis pas rentrée.
Elle ne m'a pas survendu le truc : la chambre de Charlotte est sens dessus dessous. Une tornade a traversé la pièce avant de miraculeusement s'arrêter à la porte. Les oreillers sont éventrés, le matelas retourné, tout le contenu de la penderie jeté sur le sol, les tiroirs retirés du bureau.
La fenêtre est brisée, ils sont rentrés par là. Ce qui implique une certaine compétence pour grimper aux arbres vu que la chambre est à l'étage.
En m'avançant je vois que la lampe de chevet est cassée en deux, que l'intégralité de son sac de cours a été répandu par terre. Je n'en suis plus à avoir mal qu'on piétine ainsi l'ancienne vie de Charlotte : elle est morte, elle s'en fout.
Quant à Maria, elle reste impassible. Quelle valeur ont ces objets si sa fille n'y touche plus ? Quelque part, elle se dit peut-être que c'est un bon prétexte pour tout mettre à la benne.
J'essaye de me mettre à la place des cambrioleurs : vu l'état de nervosité qui se dégage de la scène, ce ne sont pas des professionnels. Ils sont rentrés (ou peut-être n'y avait-il qu'une seule personne), et ils n'ont pas fait dans la dentelle. Aucune volonté d'être discret. Mais il y a presque un excès dérisoire d'engagement, une envie de faire dans le tape-à-l’œil.
L'ordi portable a été balancé dans la poubelle.
Qui cambriolerait sans emmener ce qui a le plus de valeur ? A première vue, il ne manque en fait rien dans la chambre. Même les boucles d'oreille sont abandonnées sur le plancher.
Ils sont venus chercher quelque chose de précis. Une preuve ? Charlotte avait-elle des infos compromettantes à propos du braquage ? Des photos ?
Je continue de déambuler, essayant de comparer avec ma précédente visite pour voir si je rate quelque chose. Les dessins et les affiches sont restés accrochés au mur. Mais la platine vinyle a été intégralement démontée.
Et puis je pense à l'évidence. Pas une preuve, ou alors la preuve la plus flagrante : l'argent du casse. Peut-être que Charlotte a bien participé et qu'elle s'est tirée avec le pognon. De là se faire tuer pour ça ?
Mais si c'était pour le fric, pourquoi ne pas emmener l'ordi en plus (ou à défaut) ? C'est à n'y rien comprendre.
- Tu trouves quelque chose ?
- Non, j'ai l'impression que tout est là.
- Pourquoi faire ça, alors ?
Je ne sais pas où se situe désormais Maria quant aux causes de la mort de sa fille. L'accident, sauf en restant bloquée dans un déni de compétition, a sans douté été écarté, mais au delà... Je n'ai pas la foi de rentrer dans les détails.
- Je ne sais pas. Mais je vais chercher.
- Je n'en doute pas.
- Vous pouvez appeler la police, maintenant.
- Oui, je peux.
Mais elle ne le fait pas. Elle s'en fiche. Même la plus basique des curiosités a disparu. Elle sait que la vérité ne lui apportera rien. Savoir rend moins idiot mais pas moins malheureux.
Elle se contente de quitter la chambre, et je suppose que je dois faire de même.
- Il faudra faire changer la fenêtre.
- Oui, il faudra.
Comment on sort de ça ? On en sort pas.
Je quitte l’atmosphère cafardeuse de chez Maria beaucoup moins motivée que je n'y suis rentrée. Certes, cela semble admis que Charlotte trempait de près ou de loin dans des magouilles, mais on s'en doutait déjà. Et je n'ai pas plus de moyens d'accuser Laurine ou Kylian.
Je décide de retourner chez moi, parce que je n'ai pas envie de supporter les remarques de Julien. Je réfléchirai tout aussi bien dans mon lit.
Le découragement revient en boomerang. A chaque nouvelle découverte, on n'est pas plus avancé. Nos sommes condamnés à suivre les événements en espérant en tirer quelque chose, mais tout reste flou. Ce n'est pas une enquête, mais du ski nautique. A chaque fois qu'on se rapproche de la solution et qu'on ralentit le rythme, on se met à couler.
Pour m'occuper je ressors le téléphone de Charlotte de mon bureau. Je le rallume et bute à nouveau sur la page de mot de passe.
Dix chiffres différents et quatre emplacements, ça fait combien de possibilités ? Dix-mille ? En tout cas, c'est trop.
Je teste quand même 1,2,3,4 et 0,0,0,0 parce que ce sont les plus courants. Mais Charlotte n'était pas du genre à faire dans la banalité. Toujours rien.
Pourquoi ce téléphone était là, bordel ? Ça servait à quoi de me laisser sans le code ? Je creuse ma mémoire à la cuillère à glace, mais rien n'y fait, aucun moment ne me revient où Charlotte m'aurait fait part d'une combinaison l'air de rien.
- Et merde !
Je lance le portable contre le mur d'en face, comme j'aurais dû le faire lors du soir où je l'ai trouvé.
Sa coque pailletée saute de son emplacement, mais je suis plus intriguée par le petit objet brillant qui s'envole au même moment.
Je bondis de mon lit et m'en vais fouiller le sol. Un bout du téléphone ? De la coque ? Un truc qui était caché dans la coque ? Je finis par trouver, près du pied de mon bureau.
Une clé minuscule, de cadenas, a priori. Elle me semble trop petite pour ouvrir la planque, et Charlotte la gardait toujours autour du cou. Qu'est-ce qu'elle déverrouille ?
Je la retourne sous toutes ses faces, cherche une inscription qui pourrait donner une indication sur son utilité. Un mystère de plus sur la pile, mais ce côté chasse au trésor me requinque un peu.
Je ramasse le téléphone et sa coque, puis les range dans la poche de mon sac. Qui sait quelle valeur ils peuvent encore avoir.
D'ici là, j'ai une petite idée du lieu de ma future expédition.