BARRAGES - Chapitres 32 et 33
32.
Le Californian Dreamer, qu'on imaginait à son nom écrasé sous le soleil, ses chromes extérieurs tremblotant tous l'effet optique de la chaleur, donnait une image étrange sous la neige. On avait plus l'impression de rejoindre une station service qu'un restaurant, mais il suffisait de rentrer à l'intérieur pour que s'évaporent les inquiétudes.
J'avais bêtement demandé à Chayton si la neige était fréquente là où il habitait avant, et il avait rigolé : « dans le Dakota ? Mon dieu, tu n'as pas idée. C'est un des États les plus froids, parfois je me demandais si je ne m'étais pas réveillé au Canada par erreur. L'hiver, on avait du blizzard tellement puissant qu'on était incapable de savoir si des clients arrivaient avant le moment où ils franchissaient la porte, on ne voyait rien à travers les fenêtres, même les phares des voitures ne perçaient pas à plus de quelques mètres. Autant dire que les quelques flocons ici ne me font pas peur. »
Ça faisait partie des rares incursions dans la précédente vie de Chayton. J'aurais pu en savoir plus en demandant à Olivia, mais je ne trouvais pas ça très fair-play de contourner la timidité d'une personne, sa pudeur, en allant sonner à toutes les portes alentour. De toute façon, Olivia ne s'y laissait pas prendre, elle était la première pour nous raconter ses galères, mais elle arrivait à le faire sans impliquer Chayton, ou alors seulement à la marge. Pas qu'elle considérait que leur vécu ensemble n'avait pas de valeur : c'était juste une intimité dont il était le dépositaire, et qui serait confiée quand il le déciderait.
Quelques indices étaient néanmoins accessibles, par le biais de photos accrochés au dessus du bar, où l'on reconnaissait parfois le couple, ou seulement un des deux. Sur chacune d'elles, il était impossible de deviner exactement à quoi elles faisaient référence, ni dans quel lieu elles avaient été prises. C'était des fragments épars, saisissant un instant à la volée, pas forcément plus important qu'un autre, qui avaient voyagé jusqu'ici. Charlotte m'avait donné rendez-vous pour m'annoncer une grande nouvelle selon ses dires, mais comme d'habitude, elle était en retard, je pouvais donc à loisir détailler chacun des clichés.
Olivia s'est accoudée sur le zinc à la vue de ma tête cassée vers le haut, comme un oisillon dans son nid attendant sa dose de nourriture.
- Chayton n'était pas très chaud pour qu'on les mette là. Il disait que ça dérangerait les gens.
- Pourquoi ? Ce ne sont pas non plus des photos très intimes.
- Il considère que tout ce qui compose une vie est intime. On a abouti à un relatif compromis.
- Je réalise que je ne prends jamais de photos en dehors de mes œuvres.
- Étrange pour une artiste. Je pensais que tu avais l’œil pour repérer bien plus de choses que moi.
- Dans ma vie, je ne repère pas grand chose. Et je me dis que mon cerveau est là pour se souvenir.
- J'étais comme toi à ton âge : « fuck les reliques, l'existence fera le tri toute seule. Si j'oublie, c'est que ce n'était pas assez important »
- Pourquoi ça a changé ?
- Parce que j'ai réalisé que j'oubliais des choses réellement importantes. Que mon cerveau ne sélectionnait pas comme j'aurais voulu qu'il le fasse. Je me rappelle de mon premier numéro de carte bleu, mais pas de la première personne que j'ai embrassée. Je me rappelle de la fois où j'ai renversé une bière sur un client à Philadelphie, pas de mon adresse là-bas. Je me rappelle la mort de mon père, pas sa voix.
- Je comprends.
- Les photos sont des poids posés sur les souvenirs pour qu'ils ne s'envolent au passage de la tornade du temps. Car elle ne fera pas le tri, elle passera en serpentant au milieu, en arrachant l'un et pas l'autre, pourtant situé juste à côté. Maintenant, je n'espère plus gagner face à la tornade, je me contente d'essayer de conserver le maximum auprès de moi.
J'ai eu le temps de digérer ses paroles en buvant un deuxième café, quand Charlotte est enfin arrivée, particulièrement mise en valeur par la poudreuse dans ses cheveux et le rouge sur ses joues.
Elle s'est assise en face de moi. Bientôt, on aurait des plaques à nos noms tant on venait, et au même endroit. Il arrivait même à Olivia de nous garder nos places quand il n'y avait pas trop de monde, dans l'hypothèse où on passerait (ce qui relevait d'une probabilité toute raisonnable, même si nos visites à deux s'étaient un peu espacées depuis l'arrivée de l'hiver).
- C'est quoi, mon plus grand rêve ?
- Avoir un distributeur de nourriture à côté de ton lit qui devine ce dont tu as envie, même quand toi-même tu ne le sais pas, afin d'avoir toujours à disposition le plat parfait pour regarder une série sous la couette.
- Euh... oui, c'est vrai, alors disons le deuxième rêve.
- Partir aux États-Unis.
- Et plus précisément ?
- San Francisco.
- Tu me connais vraiment bien.
- C'est un métier.
Elle a sorti une pochette de son sac et me l'a tendue d'un air théâtral.
- Deux billets pour San Francisco, l'été prochain.
Ma première pensée a été de ne rien piger, puis de me dire que c'était gentil de la part de sa mère de lui offrir un voyage, puis de réaliser qu'elle n'avait pas l'argent pour, donc ma réaction s'est résumée à :
- Hein ?
- Je nous ai pris deux billets pour qu'on parte à San Francisco.
- Ensemble ?
- Ben oui, tu croyais quoi, que j'allais partir avec Laurine ?
- Mais... comment tu as fait ? Ça coûte une blinde, ces voyages.
- Figure-toi que mon père s'est rappelé qu'il avait une fille. Il a dû être prévenu que j'étais revenue ici, et comme il ne m'avait rien versé depuis un moment, le chèque a été assez conséquent. Et puis j'ai vu qu'il y avait une chouette réduc si on réservait maintenant, alors voilà.
- Mais je croyais que vous étiez dans la merde niveau fric ? Ç’aurait pas été plus raisonnable d'utiliser l'argent autrement ?
- T'es sérieuse, là ?
La main de Charlotte s'est crispée sur les billets, et elle a fait un mouvement de recul sur la banquette.
- Dis tout de suite que t'as pas envie de venir avec moi.
- Mais bien sûr que non, comment tu peux imaginer un truc pareil ? Évidemment que je veux venir, mais je me pose des questions, c'est tout.
- C'est toujours comme ça, avec toi, il faut bien peser le pour et le contre, être sûre de ne pas faire une bêtise, de ne rien avoir à regretter.
La grande nouvelle se transformait en engueulade.
- Tu n'as pas besoin de me sauter à la gorge. Oui je m'inquiète, parce que ça t'inquiétait. Permets-moi au moins d'être surprise.
- Tu ne peux pas juste te réjouir ? Être contente de ce qui arrive ?
Je me suis penchée vers elle, afin de ne pas arroser les tables voisines de nos échanges.
- Je ne demande que ça, être contente. Pour ça, il aurait peut-être fallu que tu ne me snobes pas après notre nuit dans la planque. Ou que tu ne redisparaisses pas après celle du nouvel an.
- Ça n'a rien à voir.
- Si, ça a à voir. On n'arrive plus à se parler. Un instant j'ai l'impression que tout est parfait, le suivant, que j'ai commis un crime irréparable.
- Tout ne tourne pas qu'autour de toi.
- Je le sais bien. Mais je le saurais encore mieux si tu te confiais à moi.
- C'est bon, j'ai compris, c'était une mauvaise idée, je me ferai rembourser les billets.
- Ce n'est pas ce que j'ai dit. Enfin, Charlotte, pourquoi tu es en colère comme ça ? Qu'est-ce qui se passe ?
Elle ne me regardait plus, ses yeux étaient passés à travers la fenêtre pour se concentrer au loin. Voilà à quoi nous étions condamnées ? Des embrouilles entrecoupées de silence, puis des rabibochages express et incompréhensibles, pour de nouveaux accrochages dans la foulée ? Charlotte avait en un sens raison, j'avais trop besoin que les choses soient stables, je ne pouvais pas jouer à l'équilibriste sans me soucier d'une chute éventuelle. Mon vertige ne concernait pas que les vrais gouffres.
J'ai essayé de calmer le jeu.
- Rien ne me ferait plus plaisir que de t'accompagner à San Francisco. Je veux t'accompagner partout, d'accord ? Absolument partout. A Tchernobyl, dans la fosse des Mariannes, à Mulhouse, n'importe où. Je ne désire rien d'autre que d'être avec toi. J'ai juste besoin de comprendre. Que tu me fasses confiance.
Ses yeux sont devenus brillants, et sans crier gare, elle s'est levée d'un bond, a attrapé les billets et son sac, et a foutu le camp, dans un grand numéro de mélodrame digne d'un film de Max Ophüls.
Merde, à la fin.
Olivia est arrivée avec la boisson de Charlotte.
- Elle est déjà partie ?
- Comme tu peux le voir.
Elle s'est assise à sa place et a commencé à boire son café.
- Ça va pas bien entre vous ?
- Comme deux amies qui se comprennent plus trop.
- Deux amies, bien sûr.
- Oui, eh bien ?
- Je suis quoi moi, une vieille mémère aveugle ? Si vous êtes juste deux amies, moi je suis championne olympique de skate-board.
- C'est pas aux J.O, le skate-board.
- Et vous êtes pas deux amies non plus.
- Disons que c'est un peu plus trouble que ça.
- Sans déconner.
- Mais bon, si c'est pour aboutir à ce genre de scène, je vois pas trop l'intérêt.
Olivia a écarté les bras pour les allonger de chaque côté sur le dossier de la banquette, comme font les mecs dans le métro pour dire au monde entier que la rame leur appartient (alors que c'est faux et qu'on s'en fout), à la différence que là, c'était vraiment son resto, donc elle avait le droit.
- Ma chère Justine, l'amour arrive toujours avec son lot de casseroles au cul, tu croyais que la batterie de cuisine qu'on accrochait à l'arrière des voitures de mariage, c'était juste pour le boucan ? Non, c'est pour savoir à quoi s'en tenir.
- Je ne suis pas d'accord. Les choses devraient être plus simples après.
- Au risque de débiter des banalités, ce qui est fort est compliqué. Ce qui est nouveau aussi. Est-ce que tu sais si Charlotte a déjà aimé une fille avant ?
- Ça change quoi ?
- Pour vous, pas grand chose, mais pour le monde autour, énormément. S'afficher en couple entre filles, c'est encore dangereux aujourd'hui. J'ai vu des choses atroces aux US, mais rien ne dit que ce soit fondamentalement différent ici, malgré les beaux discours.
- Je sais... mais je ne lui demande même pas de s'afficher. Juste d'être claire vis-à-vis de moi.
- Peut-être qu'elle ne l'est pas vis-à-vis d'elle-même. Qu'elle patauge, qu'elle explore, qu'elle se perd. A mon avis, tu devrais lui laisser du temps.
- Je n'ai pas trop le choix.
Elle m'a regardé d'une façon indéfinissable. Un peu amusée. Un peu envieuse ? L'air de penser « profite, ma grande, les affres des premières amours, c'est la vie à son maximum ».
- Bon, faut que j'y retourne...mais ne t'inquiète pas, ça finira par s'éclaircir.
Olivia a repris son service, et j'ai décidé de rester un peu ici, jamais impatiente de retrouver ma chambre exiguë. Je ne pouvais pas non plus retourner en forêt, les conditions étant trop dégradées.
J'ai pensé à Charlotte, marchant rageusement dans la tempête, dissimulant peut-être sous la colère son égarement, qui avait fait un pas de côté vers moi avec ses billets, et dont j'avais piétiné la portée en ramenant la question du budget sur le tapis. Au fond, son énervement était justifié : qui étais-je pour lui faire des remarques sur ses priorités, pour la traiter comme une gamine incapable d'économiser son argent de poche ? Sans le vouloir, mon inquiétude m'avait rendue condescendante.
J'ai attrapé mon portable et je lui ai envoyé un message, pour essayer d'enrayer une éventuelle décision regrettable.
« S'il te plaît, ne rends pas les billets, je veux partir avec toi. »
33.
C'est comme si je venais de trouver la vis qui permet de finir la bibliothèque. Il manque encore plein d'étagères, mais on a quelque chose qui tient debout. Et je n'arrive pas à savoir si ça me soulage ou me terrifie.
- Charlotte a participé au braquage. Sauf qu'elle s'est tirée avec l'argent, c'est pour ça qu'ils l'ont tuée.
- Oula oula, doucement, tu sautes même plus les étapes, tu voles carrément du début à la fin. Qu'est-ce qui te dit que ce n'est pas juste sa part ?
- Je ne sais pas combien ils se font en une journée au Californian, mais la somme paraît élevée. Alors si c'est seulement le tiers, ça ne colle pas. Et puis dans ce cas, pourquoi cambrioler sa chambre ?
- Justement, récupérer une part gratuite ?
- Ça n'expliquerait pas l'état de nervosité de Laurine. A mon avis, elle a géré la logistique du braquage - elle doit avoir l'habitude de déléguer, et elle n'a pas supporté que Charlotte la double.
- Il reste pas mal d'incohérences. La tuer sans obtenir d'elle le lieu où elle cachait l'argent, c'est assez ridicule. Et on parle de collègues de classe, là, on ne tue pas pour du fric, quand même ?
- On tue pour plein de choses. Surtout des femmes. Certaines se font tuer parce qu'elles refusent un regard ou de faire à manger, alors l'argent...
- Alors quand Laurine a demandé son aide à Kylian, c'était pour retrouver les billets ? Après avoir exigé de lui qu'il les récupère une première fois ?
- Peut-être... ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi Kylian lui passe tout, pourquoi il l'envoie pas chier ? Elle a qu'à se démerder.
Au sourire triste de Julien, je devine que je rate un truc.
- Par amour, on fait parfois des trucs idiots.
- Oh pitié.
- Tu l'as dit toi-même, on tue pour plein de choses.
Kylian aurait poussé Charlotte pour les beaux yeux de Laurine ? Si c'est le cas, je me débarrasse des deux.
- Par contre, on reste confronté à un problème majeur.
- Lequel ?
- On a toujours aucun élément qui les incrimine. On a de l'argent et une conversation surprise sous un arbre, ça fait léger.
Julien a raison. On a délimité les contours des événements mais on ne peut placer personne à l'intérieur. A part Charlotte, bien sûr, qui ne peut pas témoigner.
- Il faut que j'aille en parler à Deschanel.
- La flic qui était à la cérémonie ?
- Ouais. Je peux lui confier ça, au moins pour la mettre sur la voie. Au pire, elle me dit de retourner jouer aux billes.
- T'as pas peur qu'elle t'embarque ?
- Pour avoir fait son taf ?
- Tu es quand même en possession d'argent volé, d'un point de vue légal c'est du recel.
- Ben voyons. Donc si je tombe sur un sac de pognon dans la rue, faut pas que j'y touche au risque que ce soit volé, et appeler la police directement ?
- C'est ça.
- Complètement con.
- J'y peux rien, moi.
- Je ne pense pas qu'elle me fera chier avec ça, et puis c'est le dernier de mes soucis.
- C'est toi qui vois.
La boite pèse lourd, à tous les sens du terme. Au moins, je sais désormais que les billets pour San Francisco n'ont pas été financés grâce au père de Charlotte. Pour la première fois depuis la crémation, je pense à lui. Est-il enfin au courant ? Est-ce que quelque part, dans les bras de sa nouvelle famille, au fond d'un hôtel en déplacement professionnel, là-haut dans un avion, il pleure une enfant qu'il ne connaissait plus ?
A-t-il sincèrement pensé qu'un chèque de temps en temps suffirait à compenser l'abandon de sa fille ? Est-ce qu'il se sent responsable, persuadé que c'est un suicide (entre autres) à cause de lui ?
Je n'ai aucune empathie pour ce qu'il doit ressentir, mais je suis curieuse. Sans nous connaître, sans nous être jamais vus, nous sommes reliés d'une certaine manière.
A différents nœuds d'une corde dont l'un des bouts n'est plus tenu par personne.