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BARRAGES - Chapitres 42 et 43 + épilogue

1 Mars 2021 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #barrages

Sommaire de publication. 

 

 

42.

 

Je venais de prendre la photo de mon anamorphose. Les lueurs matinales donnaient une ambiance très réconfortante au cliché, même si je savais qu'il faudrait le rendre en noir et blanc pour le concours.

 

Les choses s'arrangeaient quelque peu. Je reprenais pied dans mes études, et j'attendais désormais que Charlotte me confie la raison de ses fuites répétées pendant l'année. Ça ne dépendait plus de moi, j'avais fait ce qui était en mon pouvoir, et c'était assez reposant d'en avoir conscience, même s'il fallait faire abstraction des rêves teintés d'érotisme sadique.

 

Comme un symbole, mon téléphone a sonné à ce moment-là.

 

- Coucou, c'est Charlotte. Ça y est, tu as pris la photo ?

- Oui, c'est bon. Je suis contente du résultat.

- Super. Tu te rappelles quand je t'ai dit que j'avais encore des choses à régler avant qu'on puisse passer à autre chose ?

- Bien sûr.

 

Je n'avais pensé qu'à ça ces derniers jours.

 

- Je termine tout ce matin. Et je te raconte tout ce soir.

- D'accord. Tu veux qu'on se retrouve où ?

- Au Californian ?

- A quelle heure ?

- Je ne sais pas exactement, vers huit heures ?

- Huit heures, ok. Promis ? Tu me laisses pas poireauter toute la nuit là-bas ?

- Ce n'est pas mon genre... ce ne sera plus mon genre.

- Tout est beaucoup trop vide quand tu n'es pas là.

 

J'ai entendu son rire saturer dans le haut-parleur, en réaction à ma soudaine grandiloquence. Pas vraiment un rire de moquerie, plus d'un contentement un peu gêné.

 

- Un seul être vous manque, hein ?

 

Elle a raccroché, me laissant avec un sourire niais et beaucoup d'impatience.

 

J'avais le temps d'ici ce soir, je pouvais encore profiter du calme de la forêt.

 

Je le sentais, bientôt, nous reprendrions notre vie ensemble.

 

 

 

43.

 

Malgré le temps radieux, mes mains ne se réchauffent pas. Elles sont vissées autour de ma tasse de café mais elles restent imperméables.

C’est comme ça depuis deux jours : je suis un peu trop à l'écart du monde pour qu'il puisse agir sur moi.

 

Nous sommes au Californian Dreamer, la lieutenant Deschanel est assise en face de moi pour me raconter les derniers événements. Ceux que j'ai ratés, ceux que j'ai mal compris, et surtout la raison pour laquelle elle a pu être là pour m'empêcher d'aplatir Julien comme un essai au rugby soixante mètres plus bas.

 

- J'ai réussi à recueillir plusieurs témoignages d'élèves qui m'ont dit avoir vu Charlotte faire du trafic aux abords de l'école. Bien sûr, jamais de nom et aucun n'était concerné directement. Jusqu'à ce qu'on m'oriente vers Laurine Guillemot. J'étais déjà passée la voir une fois au début de l'enquête, elle m'était apparue nerveuse, ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai réalisé que c'était dû au manque. Quand je suis revenue la voir, il y a deux jours, elle avait totalement démoli sa chambre, persuadée qu'elle pourrait retrouver une dose oubliée quelque part. Ses parents étaient complètement perdus, ils ne comprenaient pas ce qui lui arrivait. Elle a été prise en charge, elle ira mieux après son sevrage.

- Bonne nouvelle.

 

Je suis incapable de me réjouir pour quelqu'un, mais objectivement, j'espère que Laurine sortira de là.

 

- Quand l'implication de Laurine a été prouvée, je me suis dit qu'il était impossible que tu ne sois pas au courant. Tu étais beaucoup avec Charlotte, Laurine était dans ta classe, tu avais forcément eu vent de quelque chose.

- Eh bien non. Je n'ai appris tout ça que récemment.

- En tout cas, c'est pour ça que je t'ai appelée. Depuis ta venue avortée au commissariat, je sentais bien que tu faisais de la rétention d'infos.

- Si vous m'aviez interrogée ce jour-là, je vous aurais raconté n'importe quoi, j'étais encore sur l'histoire du braquage.

- Ah oui, le braquage. Des collègues grenoblois les ont arrêtés il y une semaine.

- Quoi ?

- Oui, il y a de très sérieux éléments qui les relient au Californian, mais je ne peux pas t'en dire plus.

- Comme d'habitude.

- Pour ce qui est de mon coup de téléphone, quand tu m'as gentiment raccroché au nez, j'ai eu une impression bizarre.

- Votre instinct de flic ?

 

Elle lâche un rire embarrassé.

 

- On peut dire ça.

- On a borné ton téléphone, et on a aussi réessayé pour celui de Charlotte, comme on le faisait de temps en temps pour savoir si quelqu'un l'utilisait à nouveau.

- Je l'ai longtemps gardé éteint.

- Quand j'ai vu qu'ils bornaient au même endroit, dans la zone du barrage, j'ai senti que quelque chose déconnait et... voilà.

- En définitive, c'était un coup de bol.

- Ou mon instinct de flic.

 

Devant mon absence de réaction, elle n'insiste pas.

 

- Le contenu du téléphone a confirmé ce que Julien et toi nous avez dit. Le -dernier appel de Charlotte est bien pour lui.

- Est-ce que je pourrais le récupérer ?

- Le portable ?

- Oui.

- Je suis désolée, ce n'est pas possible pour le moment, c'est une pièce à conviction. Mais après le procès, je te promets, je te le rendrai.

- Je vais aller en prison, moi aussi ?

- Pourquoi ?

- Parce que j'ai gardé le portable, parce que je vous ai caché des infos.

- Je pense que les circonstances ont été suffisamment dures pour toi. Mon rapport ne te mentionne qu'à la marge. Par contre, tu seras sûrement amenée à témoigner. Mais on t'expliquera tout plus tard.

 

Je n'ai pas le courage de demander pour l'argent, pour la drogue, pour Fred, pour Ferrot. D'autant que ça risquerait de m'impliquer encore plus. Deschanel est-elle au courant ? Est-ce que Maria a finalement appelé les flics la fois où la chambre de Charlotte a été cambriolée ?

 

- Quand je serai en mesure de te donner plus d'informations, je le ferai.

- D'accord... j'ai une question.

- Je t'écoute.

- Est-ce que vous avez trouvé le code du portable de Charlotte ?

- Euh, oui, ça nous a pas pris longtemps, avec 4 chiffres, c'est très rapide.

- Je peux le connaître ?

- Attends, j'ai dû le noter...

 

Elle consulte son propre téléphone.

 

- Alors... oui, ça doit être ça. 2107.

- Merci.

 

Je ne vois pas du tout à quoi ça peut faire référence. Je ne saurai sans doute jamais.

 

- Je vais te laisser. Ça va aller ?

- Ça ira. Je suis bien entourée ici.

 

Elle laisse un peu d'argent sur la table, sans savoir que je ne paye plus mes consos ici depuis des mois. Puis elle quitte l'établissement. J'ai encore un peu mal de ma chute sur le trottoir quand elle m'a plaquée, mais c'est une douleur floue, comme si je l'observais à distance, comme si ce n'était pas vraiment sur mon corps qu'elle s'étendait.

 

A quelques tables d'ici, j'aperçois Lana. Lana qui ne doit plus savoir sur quel pied danser. Plus que jamais, le Californian Dreamer m’apparaît comme un port d'attache où les marins solitaires viennent chercher un peu de réconfort. Je ne sais pas si elle culpabilise d'être tombée amoureuse d'un meurtrier (alors qu'elle n'y est pour rien), ou de ne pas m'avoir dit plus tôt que Julien avait vu Charlotte le matin où tout a basculé (alors que ça n'aurait rien changé). Mais elle n'émerge pas. Pour elle aussi, d'une autre façon, les prochaines semaines seront dures.

 

Je n'ose pas aller m'asseoir auprès d'elle. J'ai peur de faire plus de mal que de bien. Je ne suis plus en état pour assurer le service après-vente. J'entame la rémission d'une longue maladie, qui aura des répliques, il y aura des jours où je ne saurai pas pourquoi je suis restée en vie, des jours où le manque de Charlotte sera si fort que j'aurai envie de tout casser autour de moi, comme Laurine à la recherche de sa Psyché. Il y aura peut-être des horizons plus calmes, aussi.

 

Au fil de la journée, les clients se succèdent, Lana finit par s'en aller après m'avoir jeté un regard indéfinissable : un mélange de compassion et de lassitude. Chayton vient m'apporter en personne une omelette aux herbes, façon de signaler que même je ne le vois pas souvent, il sait que je suis là.

 

Plus tard dans la soirée, je sens des bras tomber de chaque côté de mon cou, comme les manches d'un pull sur une plage à l’Île de Ré, et une tête se poser sur mon épaule. Olivia m'enserre depuis derrière la banquette, dans une position qui ne doit pas être agréable pour elle, mais qui relève d'une sorte de nécessité.

 

Elle ne dit rien mais tout passe. Tout ce qui ne peut justement pas être dit. Toute l'impuissance, la tristesse, l'amour, la peur, la tendresse.

 

Olivia avait raison, il suffisait que je laisse du temps à Charlotte. Qu'elle se sente prête à affronter une vie, ou au moins un bout de vie, à mes côtés. A cause de Julien, elle en a été privée, nous en avons été privées.

 

Ma colère envers lui est innommable, mais c'est une colère qui doit être tristement banale. Il y en a des tas, des vies de femmes brisées par des égos froissés, des hommes n'acceptant pas que tout se déroule selon leurs plans tracés, qui se vantent si souvent de ne pas être émotifs mais qui peuvent tuer à la moindre contradiction. Parce qu'au fond, bien au fond, ils s'en sentent le droit. Parce qu'on les a plus éduqués à imposer leur trace dans l'univers qu'à gérer une frustration ou une défaite.

 

Que ce soit volontaire ou involontaire, peu m'importe. Dans la grande histoire des hommes qui tuent et des femmes qui meurent, Charlotte a été celle de plus. Jusqu'à la suivante.

 

Les bras d'Olivia ne sont pas vraiment ceux d'une mère, ni tout à fait ceux d'une amie. Mais ils me tiennent. Nous sommes deux femmes qui se tiennent dans la solitude et la violence du monde. On sait qu'on ne se lâchera plus, quand bien même je partirais au bout de la terre.

 

Et alors, l'association d'idées me vient.

 

Je glisse une main à l'intérieur de ma veste. Là où j'ai rangé, depuis ce qui me semble être une éternité, les billets pour San Francisco.

 

Je ne recherche qu'une seule chose : la date de l'avion.

 

21 juillet.

2107.

 

Le mystère du code du portable est résolu.

 

J'essaye de ne pas faire tomber mes larmes sur le carton glacé.

 

 

 

EPILOGUE

 

Le vent du Pacifique se prend dans nos cheveux comme un chat apeuré à la recherche d'un abri de fortune.

 

Moi qui n'ai jamais été face à un océan si gigantesque, qui sors d'un an enfermée au milieu des montagnes, j'ai l'impression de respirer pour la première fois.

 

La baie de San Francisco semble hors du monde, c'est si bizarre de deviner la ville dans la brume au delà du Golden Gate, de se dire qu'à quelques centaines de mètres, il y a des voitures, des bureaux et des Apple store, alors qu'ici, c'est le chaos.

 

Nous avons enlevé nos chaussures pour avancer vers le sable, malgré la chaleur il reste humide et dur, rien à voir avec les plages de Méditerranée ou chaque pas est une brûlure.

 

Maria regarde loin, comme le font les survivantes. Elle n'a pas dit grand chose depuis le début du voyage mais elle avait besoin d'être là.

 

Ce voyage a été l'occasion de nous rapprocher, de peut-être se parler réellement pour la première fois. Je lui ai avoué la nature de notre relation, elle m'a dit qu'elle savait. Qu'une mère sait ces choses-là. Je n'ai pas insisté, cherché à découvrir ce qu'elle en pensait : la religion et l'homosexualité, ça coince souvent. Et même sans religion, c'est loin d'être gagné d'avance.

 

La fin d'année a été affreuse, interminable. Ferrot a été embarqué un matin quelques jours après l'arrestation de Julien, je me suis demandé un moment qui avait parlé : peut-être que Fred a eu des remords, ou bien que Laurine a tout balancé. Puis j'ai réalisé que je m'en foutais. Je n'ai pas remporté le concours de la salle de concert (c'est Aminata qui a été élue), mais ça n'avait plus très grande importance. Tout le monde m'a foutu la paix, les profs faisant comme si je continuais de m'investir, espérant sans doute que je puisse démarrer la deuxième année correctement. La mauvaise publicité d'un membre de l'équipe enseignante trafiquant de drogue, c'est suffisant, pas besoin de rajouter le redoublement d'une étudiante en deuil de son amoureuse décédée.

 

Je ne sais pas si je serai là à la rentrée. Le goût est toujours là, quelque part, enfoui sous les cendres, mais j'ignore si j'aurai la force de l'exprimer dans une école qui me rappelle tant de mauvais souvenirs. Tout comme je sais que si je décide de m'en aller, le fantôme de Charlotte m'accompagnera partout.

 

Ici compris.

 

Je porte l'urne qui la contient mais elle est à côté de moi, en dessous, à côté, au dessus, en moi, partout. Sa voix résonne, son rire me percute, son corps me manque, je suis creusée par la place qu'elle n'occupe plus que par intermittences.

 

J'ai tout le temps froid, j'ai tout le temps faim, je suis souvent prise d'un désir dévorant que j'ai honte de ressentir (ça veut dire quoi, fantasmer sur une morte ?), il m'arrive de pleurer sans m'en rendre compte, et surtout, tous les silences me terrorisent. Ce sont les moments où Charlotte est le plus là, sans l'être, car elle ne sera plus.

 

Alors le fracas des vagues, le vent furieux, c'est un repos bienvenu.


L'univers est coupé en deux, entre le bleu du ciel et le gris de l'océan, à moins que ce ne soit l'inverse. Il y a quelque chose de lisible, d'évident, dans ce décor, comme s'il cherchait à nous simplifier la tâche.

 

Ma chère Charlotte, je ne pense pas que tu m'entendes. Je ne crois pas à tout ça, je crois qu'on meurt et c'est tout, qu'il fallait régler ses comptes avant. Rien ne me laisse envisager la queue d'un indice portant sur autre chose. Mais je veux quand même te dire qu'on avait au départ songé à te libérer depuis le Golden Gate itself, comme tu me l'avais évoqué lors d'une de tes sorties provocantes. Il y avait tant de gens que ça nous a paru indécent. On fantasme sur ce pont tant qu'on ne l'a pas atteint, une fois sur place, c'est aussi décevant que les Champs-Élysées.

 

On s'est alors reportées sur le bord de mer. Je pense que ça t'aurait plu.

 

Je pense qu'on se serait aimées ici. Dans la brume et le vent. Sur ce sable rêche qui n'accueille que les plus courageuses.

 

J'ouvre l'urne et je te disperse. Au hasard des bourrasques, des paillettes de toi me reviennent même au visage, ça ressemble à un adieu, un baiser de ta part, alors que ce n'est qu'un courant d'air. Je te respire, je t'avale, je te fais mienne, même si c'était déjà le cas depuis bien longtemps finalement.

 

Je ne sais pas quand j'arriverai à retrouver un peu de légèreté, que je cesserai de nous porter toutes les deux. Un jour, sans doute, tu ne feras plus barrage aux sentiments nouveaux, tu trouveras ta place au creux de moi, dans un coin confortable. Tu te rouleras en boule, enfin apaisée, et tu attendras que je te rejoigne.

 

Je serai alors capable de redémarrer, timidement, comme après une longue hibernation.

 

Peureuse, un peu.

Maladroite, toujours.

 

Mais poussée par ton souffle.

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