BARRAGES - Chapitres 18 et 19
18.
L'automne s'installait sans rien demander à personne. A travers les minces fenêtres de la planque, les arbres s'étaient teintés de rouge, et un cueilleur de champignons, avec l'air dégingandé de notre prof M.Ferrot, s'aventurait dans la forêt, panier en osier à la main, ignorant la présence de deux étudiantes dans un barrage abandonné derrière lui.
Bientôt, la température serait trop basse pour rester dans ce bloc de béton non chauffé, sans compter qu'après le changement d'heure, il ferait nuit trop tôt pour passer la fin de journée dans une pièce privée d'électricité. Nos habitudes allaient devoir changer, au moins jusqu'au printemps, et j'appréhendais un peu. Notre havre de paix avait structuré nos dernières semaines, et même si le Californian Dreamer offrait un plan de repli très agréable, il autorisait moins de proximité.
Charlotte avait une nouvelle robe en satin vert, qui suivait chaque ligne de son corps avec une précision radicale pour mes yeux avides, mais je n'avais fait aucun commentaire, me contentant de maîtriser mon souffle.
- Alors, tu penses quoi de ma robe, je suis pas bonnasse, dedans, sérieux ?
C'était le feu le vert pour que je puisse donner mon avis.
- Si, si. Elle te va trop bien. Tu es superbe.
- C'est ma mère qui me l'a offerte. Ça m'a étonnée venant d'elle, elle préfère toujours que je m'habille plus... soft. Faudrait pas choquer celui qui nous regarde de là-haut, tu vois.
- Elle a peut-être compris que les fringues changeaient pas grand chose aux emmerdes, alors autant se faire plaisir.
- Bon, l'inconvénient, c'est que je vais pas pouvoir la porter longtemps avant l'année prochaine, mais c'est sans doute aussi pour ça qu'elle a pu l'avoir.
Toujours ce spectre du manque de fric qui planait. Je sentais l'amertume chez Charlotte, pas envers sa mère, mais contre cette situation qui n'en finissait pas, où il fallait compter, tout le temps, se tenir à deux avec un salaire misérable, sans être au bord du gouffre, mais sans perspective d'avenir non plus. Nous avions choisi une filière qui ne menait souvent à rien, et nous ne faisions pas grand chose de plus que ce que les études exigeaient de nous.
- Mon père s'est toujours pas manifesté. Je suis sûr que ma mère ne l'a pas prévenu que j'étais revenue vivre avec elle, elle a trop d'égo.
- Parce que toi, tu l'aurais fait ? La dernière fois, tu me disais que tu préférais qu'une étudiante fauchée reçoive son fric dans ton ancienne boîte.
- Ouais, eh bien, finalement, je cracherais pas sur son pognon, que ce mec serve au moins à quelque chose.
Charlotte m'a tendu le joint avant de se lever et marcher jusqu'aux fenêtres. Le soleil couchant la transformait en ombre chinoise, délicatement délimitée par les contours de sa robe. Elle a fait un mouvement de tête pour s'assouplir la nuque, avant de lâcher une exclamation de douleur.
- Merde, je crois que j'ai mes cheveux qui se sont pris dans la fermeture, tu peux venir m'aider ?
Je me suis redressée derrière elle, posant au passage le pétard dans son cendrier de fortune – une canette à moitié découpée dans sa largeur.
- Oui, en effet. Va falloir que je la baisse un peu pour les enlever.
- Je t'en prie.
J'ai dégagé le reste de cheveux de part et d'autre de ses épaules, pour mieux identifier les mèches restées captives. J'ai attrapé la fermeture éclair et j'ai commencé à la faire glisser doucement, pour ne pas lui faire plus mal, et ne pas risquer un déshabillage express (la fermeture se prolongeant jusqu'aux fesses).
A mesure que le haut de son dos se dévoilait, à mesure que les cheveux étaient libérées de leur emprise, à mesure que sa peau se découvrait sous mes mains, il y avait comme un bruit blanc dans mon cerveau, un acouphène qui empêchait toute réflexion.
J'étais tout contre elle, à quelques centimètres de sa nuque mais très loin au dessus du vide.
Et fatalement, ça a craqué.
J'ai posé mes lèvres à l'emplacement débarrassé de la robe.
J'ai attendu le mouvement de recul, le sursaut, le dégagement, la protestation, même le coup de coude. La moindre chose qui m'aurait stoppée net avant de me faire enfuir. Je ne savais pas si c'était le moment préféré de ma vie, celui qui précédait au pire, ou bien les deux.
Mais Charlotte n'a pas bougé d'un poil. Ou plutôt uniquement d'un poil. Seul le duvet sur sa nuque s'est hérissé, comme un assentiment discret, une façon d'encourager faute de trouver les mots disponibles, adéquats en cette situation.
J'ai continué de baisser la fermeture éclair. La robe tenait encore grâce aux fines bretelles sur les épaules, dernier fil d'Ariane pour nous empêcher de nous perdre, l'une avec l'autre, l'une dans l'autre. Mes mains sont remontées jusqu'aux bretelles, mais Charlotte m'a arrêtée.
Voilà, c'était fini. C'était le geste de trop, le geste qui brûle, le geste qui effondre. J'aurais dû le savoir, qu'il ne fallait pas prendre ce risque, que s'exposer revenait à exploser. Trahie par mon désir que j'aurais dû tenir en respect, une fois de plus, une dernière fois avant l'hiver, quand la fermeture de la planque m'aurait épargné cette tentation.
Mais ses mains sur les miennes, toujours.
Qui, contre toute attente, ne les retiraient pas de son corps. Qui au contraire les guidait, des épaules à sa poitrine, de sa poitrine à son ventre, de son ventre à.
Ce corps qu'elle me donnait en entier, dans un contre-jour sous soixante mètres de béton.
Elle s'est chargée elle-même de couper le fil.
Les bretelles ont glissé,
la robe aussi,
nous avec.
19.
Je n'ai jamais cru à tout ça, aux cérémonies, aux cercueils, aux cimetières, aux recueillements.
Ma mère m'a dit une fois : tu ne peux pas savoir avant que ça n'arrive. C'est comme les enfants, tu peux pas comprendre tant que tu n'en as pas.
Ça tombe bien, je veux pas d'enfants, je lui ai répondu.
Les enfants, ça peut être ton choix, mais pas la mort. Tu perdras forcément quelqu'un, et il n'y a qu'à ce moment-là que tu sauras si tu en as besoin. D'ici là, laisse les gens supporter la douleur comme ils peuvent.
Voilà, on y est.
Je n'imaginais pas que B. dispose de son propre crématorium. Mais on meurt partout, non ?
De l'extérieur, ça ressemble à tout et n'importe quoi. Une mairie, une banque, une médiathèque. Un grand bâtiment avec une verrière en verre, à travers laquelle on distingue des canapés et une machine à café. Ça pourrait aussi bien être une salle d'attente chez un concessionnaire.
La différence, c'est nous. Toute cette foule en noir silencieuse, qui passe les grandes portes, elles aussi vitrées, pour patienter dans le hall en attendant que la famille précédente termine sa propre cérémonie. Aujourd'hui, il y a embouteillage pour pleurer, le timing est serré.
Maria est là, bien sûr, ainsi qu'Olivia et Chayton, qui ont fermé exceptionnellement le Californian Dreamer. Chayton paraît emprunté, presque déguisé sans son tablier de cuisinier. Il y a des camarades de classe, plus que je ne l'aurais pensé. Je distingue Lana, Camille, Rayan, Laurine, Julien.
Je n'ai pas pensé à Julien depuis la mort de Charlotte, mais lui aussi a dû passer des heures difficiles. Même si je ne connaissais pas la profondeur de leur relation, il avait jeté son dévolu sur elle, d'une certaine manière. Et comme moi, son horizon s'est gommé d'un seul coup. Il semble perdu au milieu de tous ces gens qui s'agitent en condoléances. Mais je n'ai pas la force d'aller le voir, parce que je n'aurais rien à lui dire.
Il y a tout ceux que je connais pas, des membres de la famille, sans doute. Peut-être même que le père de Charlotte est là, caché parmi les mines éteintes.
Deux hommes en costume se tiennent près des portes. Eux, on le sait, ils travaillent ici, ils ont cette posture répétée de recueillement poli, de professionnalisme apaisant. Ça doit être étrange de bosser continuellement au creux du chagrin, de devoir se convaincre que tout ce qu'on fait ici a un sens, mais n'est-on pas plus sujet à ces interrogations quand on est employé dans un cabinet de consulting ?
Tout est super clean partout, chaque détail de la déco a été pensé pour être neutre, sans être trop froid. Quelques plantes disposées çà et là nous sortent du gris anthracite et du taupe. Charlotte aurait détesté : pas assez de merdier, pas assez de vie. Mais je comprends que ce moment n'est pas pour elle, il est pour tous ceux qui ont vécu ces derniers jours seuls et qui ont l'occasion d'enfin partager, en un même lieu, la même douleur.
Même les rugbymen sont venus. Vu comment Fred s'était embrouillé avec Charlotte depuis le début de l'année dernière, ça me surprend. Une voix me chuchote que ça pourrait tout aussi bien être une couverture. Quoi de mieux que de venir pleurer à une incinération pour s'innocenter d'un meurtre ? Quoi de plus efficace que se fondre dans la masse des regards contrits et des embrassades éplorées ?
Je sursaute en voyant la lieutenant Deschanel dans un coin de la salle. Elle est en civil, mais ça ne m'étonnerait pas qu'elle en profite pour se dresser une petite liste mentale des fréquentations de Charlotte. Est-ce qu'ils sont plusieurs sur l'enquête ? Est-ce que l'enquête existe réellement ou se résume-t-elle à une fine pochette cartonnée sur le coin d'un bureau ?
Je décide de la rejoindre, surtout pour éviter les inclinaisons compatissantes de vieux que je n'ai jamais croisés de ma vie.
- J'espère qu'on vous paye en heures supp'.
- Bonjour Justine. Comment tu te sens ?
- Mal.
- Oui, je me doute.
- Alors pourquoi vous posez la question ?
- Tu sais, je ne suis pas contre toi. Je cherche juste à savoir ce qui s'est passé.
- Et vous avancez bien ?
- Je ne peux pas t'en parler.
- Moi, ce que je pense, c'est que si vous aviez quelque chose, vous ne viendriez pas guetter lequel d'entre nous sort des larmes de crocodile.
Ça me fait du bien, d'être agressive. Je n'ai personne à qui exprimer ma colère et mon impuissance, il faut bien que les flics servent à quelque chose.
- Ce sont souvent ces affaires-là, les plus compliquées. Quand personne ne comprend, quand en apparence tout allait bien. Qu'aucun mobile n'est évident. Qu'on ne sait même pas s'il faut chercher un responsable.
- Donc vous admettez que vous galérez ?
- Je dis juste que ça prend du temps.
- Ben voyons.
Les portes s'ouvrent, et les gens avant nous sortent au compte-goutte. Ils fendent la foule qui attend de prendre la place. Drôle de mélange : tout le monde est triste, mais pour deux personnes différentes. Peut-être un grand-père mort en maison de retraite, ou un accident de voiture, on ne le saura jamais, mais on a déjà bien assez à faire avec le deuil de Charlotte.
- Bon, eh bien, prenez votre temps, surtout.
Je la plante là pour rejoindre notre groupe.
La salle qui nous accueille ressemble à l'intérieur d'une église, en tout cas, il y a les mêmes bancs en bois qui font mal au cul. Je suppose que ça doit être un restant de culpabilité : dans ces moments-là, il faut autant souffrir du corps que de l'âme. On se disperse un peu au hasard, et ce n'est qu'une fois assise que je lève les yeux vers le cercueil.
J'en ai rêvé toute la nuit. Je voyais Charlotte morte. Puis elle se relevait, s'asseyait dans son cercueil comme si c'était un canoë et me disait : j'ai une de ces dalles. Je ne savais pas si je devais rire ou avoir la trouille.
Ce que je craignais, c'était d'apercevoir son visage. Je ne voulais pas que ma dernière image d'elle soit une statue figée, arrachée à la vie, et que ça vienne se placer tel un masque d'Halloween sur chaque réminiscence future que j'aurais d'elle.
Le cercueil est fermé. Cette pudeur me rassure. C'est un crève-cœur de l'imaginer enfermée dans une boîte, mais ça doit être le dernier de ses soucis, désormais. Au moins elle n'est pas offerte comme une belle au bois dormant.
La cérémonie commence, ça palabre en hommages déconnectés, et je décroche vite.
Cette fois, c'est bien fini. Pas de retour en arrière. Pas de Charlotte qui surgit de derrière un pot de fleur en me disant que c'est une mauvaise blague. Je vais continuer toute seule, jusqu'au bout. Devoir apprendre à marcher avec mon ombre pour compagne.
J'ai les yeux rivés sur mes genoux, j'entends des gens pleurer, je n'ose pas regarder Maria, et je voudrais que tout s'arrête maintenant, que je n'aie plus besoin de faire un seul mouvement, qu'on me déblaye avec une brouette et qu'on me jette au feu avec Charlotte.
On passe un morceau d'une chanteuse qu'elle aimait bien, et ça me monte dans la gorge. Vite, que ça termine, que je ne m'effondre pas devant tout le monde, que je ne me vomisse pas sur les pieds.
Une éternité plus tard, je sens du mouvement autour de moi, c'est sans doute le moment de sortir, pour qu'une autre cérémonie comme celle-là puisse avoir lieu, dans un ballet infini et morbide. Mais je n'arrive pas à me lever, je suis cimentée au banc, pourtant si inconfortable. Allez-y, laissez-moi, je veux le silence, je veux la solitude.
Une main se pose sur mon épaule. Je crois quelques secondes que c'est Olivia, mais en me retournant, j'ai la surprise de découvrir Julien.
- Viens, on va prendre l'air.
Son ton est sans appel : lui aussi est à bout. Mais qu'il soit revenu me chercher, alors que nous n'avons jamais vraiment discuté, me touche.
Je décide de le suivre, et je traverse la grande salle, comme dans un film au ralenti, en essayant de ne pas me faire interrompre par ceux qui voudraient me dire un mot (quoi ? Qu'auraient-ils de si intéressant à me confier ?). A l'extérieur, plein de bancs sont répartis un peu aléatoirement au milieu d'un grand jardin. Julien m'emmène vers le plus éloigné, pour échapper à l'effervescence.
- Tu veux une clope ?
J'acquiesce et j'en profite pour le détailler. Ses cernes doivent être encore plus costauds que les miens, il a les yeux gonflés et les cheveux plus ébouriffés qu'à l'accoutumée. Il prend tarif. Je remarque que ses mains tremblent pendant qu'il allume sa cigarette. La souffrance et la fatigue, réunies chez un gars qui, encore marqué par son éducation de garçon, cherche à garder tout ça sous cloche, à faire bonne figure.
La fumée me fait du bien, comme chaque verre que j'ingurgite depuis la mort de Charlotte. C'est un leurre, comme toutes les drogues, mais entre les leurres qui fonctionnent et ceux qui ne servent à rien (l'assurance par des proches que « ça va passer », par exemple), autant se tourner vers l'efficacité.
- Je sais que vous étiez très proche avec Charlotte.
Sans dec.
- Elle me parlait beaucoup de toi.
Cette phrase me plaît encore moins. Combien de temps ont-ils passé ensemble pour que Charlotte ait pu parler « beaucoup » de moi ?
- Ah oui ?
- Sans doute un peu trop.
Il lâche un petit rire sans joie qui dit tout : le gars était accro et dégoûté que la place soit déjà prise. J'aimerais bien être désolée, mais j'ai mieux à faire.
- En tout cas, je ne comprends pas.
- Comprends pas quoi ?
- Comment elle a pu faire ça. Ça tourne dans ma tête depuis des jours, et je ne vois pas.
Comme quoi, je ne suis pas la seule à m'interroger.
- Peut-être que tu ne la connaissais pas si bien que ça ?
- Non, sûrement.
- Moi je suis persuadée que ce n'est pas un suicide.
Inconsciemment, j'ai pris ma décision pendant la cérémonie. J'ai décidé de parier là-dessus : Charlotte ne m'aurait pas laissée, quoi qu'il se passe dans sa vie.
- Tu penses à quoi ? A un meurtre ?
- Exactement.
- Justine...
Je sens venir la tirade, rien qu'à son regard.
- … c'est normal que tu te sentes en colère, mais on a tous pu rater des choses. Le suicide, c'est pas quelque chose de rationnel.
- Faudrait savoir, je croyais que ça te tournait dans la tête ? Alors qu'il suffisait d'en arriver direct à la conclusion, c'est pas rationnel, voilà, on peut passer à autre chose.
- Ce que je dis, c'est que c'est pas parce qu'on ne comprend pas que c'est plus raisonnable d'envisager un meurtre.
- Je n'ai pas dit que c'était plus raisonnable, j'ai dit que j'en avais la conviction. Je ne demande pas ton soutien, si ça te convient de t'en tenir à la version saut de l'ange, grand bien te fasse.
- Rien ne me fait du bien. Rien ne me convient. Ni une version ni une autre. Pas la peine de me tomber dessus. Tu étais sa meilleure amie, mais tu n'es pas la seule à l'avoir perdue.
Il a raison. Envoyer chier tous les gens qui interagissent avec moi n'aidera personne, surtout pas moi. La politique de la terre brûlée n'amènera aucun résultat.
- Ok, excuse-moi.
- Pas de mal. C'est quoi ton projet, alors ?
- Trouver qui l'a tuée.
- Et tu comptes faire comment ? Mener ton enquête ?
- La réponse se trouve au creux de ces derniers mois. Charlotte a dû se mettre dans la merde et ça lui est retombé dessus.
- A nous deux, on serait passé à côté ?
- Je ne sais pas ce qu'il en était pour toi, mais elle était bien plus secrète avec moi depuis le début de l'hiver dernier. J'ai mis ça sur le dos d'affaires perso, mais il y avait sûrement quelque chose en plus.
- Après tout, maintenant que tu le dis... c'est vrai qu'on passait moins de temps ensemble. Enfin, je peux pas dire qu'auparavant, c'était régulier, mais bon, à Noël on s'est vus pas mal. Par contre, par la suite...
Autour de nous s'étalent des massifs de toutes les couleurs, comme pour rattraper la sobriété de l'intérieur du crématorium. La mort dedans, la vie dehors, qui continue, quand-même. En toutes autres circonstances, ce serait une belle journée, par exemple si Charlotte était assise à côté de moi à la place de Julien. Le plus drôle, c'est qu'il se doit dire exactement la même chose (en inversé).
- Écoute, si tu veux trouver, je peux t'aider.
- M'aider comment ?
- J'en sais rien, mais si tu as besoin d'un allié, je suis là. Je vais devenir fou à ressasser sans rien faire.
Je m'étais imaginée seule dans ma quête de vérité, refusant même de fournir des informations à la lieutenant, qui a sans doute des moyens plus efficaces pour arriver au terme de l'enquête. Parce que c'est une affaire personnelle.
Mais Julien pourrait s'avérer être un soutien utile. Qui sait à quoi je vais être confrontée si je remue la fange, avoir quelqu'un qui assure mes arrières ne doit pas être complètement déconnant.
- D'accord.
- C'est quoi ton plan ?
Il place beaucoup d'espoirs en moi pour imaginer que j'en ai un.
- Si on évacue le meurtre de circonstance, j'en sais rien moi, quelqu'un qui l'aurait poussée du pont après lui avoir piqué son fric, le plus probable est que le coupable soit quelqu'un de l'école, et encore plus vraisemblablement de la classe.
- De la classe ?
Les visages commencent à défiler : Les rugbymen, Laurine, Lana, Camille, Rayan, Julien, Aminata, un prof pourquoi pas, bref, tous ceux avec qui Charlotte a interagi réellement ces derniers mois. Puis-je me sortir de la liste ? Aurais-je pu perdre le fil des événements au point de tuer Charlotte sans m'en rendre compte ? Pour le moment, on va laisser l'hypothèse à Deschanel, elle se fera une joie de broder sur la meilleure amie jalouse.
- Statistiquement, oui.
- On va aller loin avec des stats...
- Écoute, si tu es déjà découragé, je te retiens pas.
- Non non, c'est bon.
Soudainement, il ressemble à un enfant. Complètement à la rue et qui attend que quelqu'un le prenne par la main.
- Aujourd'hui, la priorité, c'est de se mêler à la foule pour voir si quelqu'un dit quelque chose.
- Je m'occupe des mecs, j'ai fait un projet de second semestre avec eux, ça fera moins chelou que si tu te ramènes à côté d'eux alors que tu peux pas les blairer.
- Ça marche. Moi je vais aller voir Lana.
- Pourquoi elle ?
- Pourquoi pas ?
- C'est juste que c'est une copine, je pense pas qu'elle aurait pu...
- Si on commence à s'arrêter à ce genre de considérations, personne ne peut l'avoir fait, on plie boutique et on prend un abonnement annuel à Deuil magazine.
- Ok, ok.
On abandonne nos mégots dans le grand cendrier en marbre planté dans un coin de la cour et on retourne se mêler à la fête. Lana est toute seule, donc si je veux qu'elle dise quelque chose, faudra bien que je lui parle.
A ma grande surprise, elle me saute dans les bras pour me serrer contre elle.
- Je suis tellement désolée, Justine.
- Désolée de quoi ?
- Ce qui s'est passé. Ça doit être horrible à vivre.
Ah, oui, les gens qui s'excusent pour les décès, j'avais oublié cette étrange formulation. Lana s'écarte, un peu honteuse de son excès d'intimité, elle d'habitude sur la retenue. Je décide d'aller droit au but, restant sur la ligne officielle.
- Tu n'as pas idée de pourquoi elle aurait pu en arriver là ?
- Non, bien sûr que non. On discutait pas beaucoup, mais elle était toujours sympa. Elle m'a défendu plusieurs fois quand les autres connards sont venus m'emmerder. Je comprends même pas comment ils osent se pointer là, ils en avaient rien à foutre, d'elle.
Elle fusille du regard la bande des rugbymen à laquelle vient de se greffer Julien.
- Dès le début, quand j'ai dérapé, c'est elle qui est venue. Qui a essayé de comprendre, de trouver des solutions.
- Quand tu as dérapé ?
- Tu te rappelles pas mon pétage de câble au self en début d'année ? Pourtant on s'est foutu de ma gueule pendant des jours, après.
- Ah si si, pardon. Charlotte m'a raconté que c'était un burn out.
- C'est parce que je voulais pas trop que ça circule. Mais c'est un peu plus compliqué que ça.
Je ne la relance pas, si elle ne veut pas m'en parler, ça ne servira à rien que je la brusque. A l'inverse, si elle s'apprête à le faire, trop d'insistance de ma part pourrait la bloquer. Mon silence s'avère payant.
- En fait, je prends des cachets, voilà. Pour les angoisses. C'est un traitement assez lourd, avec pas mal de contre-indications. D'habitude, je fais attention, mais ce jour-là, j'ai dû manger ou boire un truc à côté qui n'allait pas, ça m'a complètement retourné le cerveau. Tout se déformait, j'entendais des trucs bizarres, c'était plus fort que toutes les crises de panique que j'avais eues jusque là. J'ai demandé à Charlotte de garder le secret, c'est déjà assez compliqué pour moi ici.
- Et à ce moment-là, elle ne t'a pas confié quelque chose sur elle, même anodin ?
- Non, rien, elle m'a juste aidée à redescendre.
J'avais donc raison pour les hallucinations, sans savoir que la drogue supposée était délivrée sur ordonnance. Mais ça ne m'avance pas tellement. Et je me sens un peu pisseuse de ne jamais avoir fait attention à comment Lana vivait sa scolarité, trop occupée à m'assurer de garder Charlotte auprès de moi.
- Après, je ne sais pas si je vois les choses par un prisme différent maintenant qu'elle est morte, mais je la trouvais plus stressée et fatiguée ces derniers mois.
- Comme nous tous, non ?
- Pas de la même manière.
Mes inquiétudes de l'époque n'étaient pas juste des projections sur notre éloignement progressif. J'attends plus de précisions de la part de Lana, mais cette fois, rien ne vient.
Autour de nous, ça se met à bouger, j'aurais oublié une étape dans la cérémonie ?
- C'est les gérants du Californian Dreamer qui ont proposé tout à l'heure qu'on se retrouve là-bas pour boire un coup entre nous.
- C'est chouette de leur part.
Mais moins pratique pour moi. Difficile de creuser si on est tous les uns sur les autres.
- On se voit là-bas ?
Lana semble pressée de me fausser compagnie. Elle rejoint le groupe et échange un sourire avec Julien qui fait le chemin inverse.
- Alors, tu as appris des trucs ?
- Que Lana a bien galéré cette année. Et toi ?
- Pas grand chose. Apparemment, ils hésitaient à venir, mais Fred les a motivés.
- Pourquoi ? C'est avec lui que Charlotte s'est le plus embrouillée.
- Peut-être justement pour ça, par culpabilité.
- Ça dépend de quelle culpabilité on parle.
- Ça, ça s'appelle un biais de confirmation. Tu vois les choses pour que ça colle à ta vision, mais tu n'as pas plus d'éléments concrets contre lui que contre chacun d'entre nous.
- D'entre nous ?
- Si je suis ta logique, je suppose que je fais tout aussi bien partie de la liste des suspects ?
- Pas faux. D'ailleurs, comment ça se fait que tout le monde est là aujourd'hui, comment ils ont été prévenus ?
- T'as pas dû lire tes mails ces derniers jours, toi.
- Évidemment que non, je les lis déjà pas en temps normal, alors...
- C'est l'école qui nous a envoyé un message, après que la mère de Charlotte les a prévenus. C'est...c'est comme ça que j'ai su. Devant mon ordi entre une pub pour amazon et une confirmation de commande.
Sa voix se voile, il ravale les larmes.
Je n'avais même pas réfléchi à ça. Moi j'ai pu entendre les pleurs de Maria, malgré l'absurdité du moment, il y avait quelque chose de vrai, de cohérent dans l'annonce de la nouvelle. Comment l'ont vécu ceux qui l'aimaient et l'ont découvert au moyen d'une phrase froide sur un écran ? « Nous sommes au regret de vous faire part du décès... » Une abomination administrative. La déshumanisation à son acmé. J'en arrive presque à me trouver chanceuse, d'avoir eu cet honneur-là.
Comme si une dernière marque de notre lien s'était manifestée.
Pour une fois, je ne veux pas aller au Californian, l'ambiance va être merdique et j'ai vu assez de monde aujourd'hui. J'ai envie de me poser sur mon lit, de réfléchir aux moments que je n'ai pas partagés avec Charlotte, ceux qui lui ont peut-être permis de devenir autre, de se créer un terrain pour les ennuis. Depuis l'incident du réfectoire, elle a vu régulièrement Lana, mais apparemment, c'était plus pour la soutenir concernant ses paniques. Julien est sans doute la personne avec qui elle a passé le plus de temps, pourtant il semble tout aussi surpris que moi. Je ne peux pas exclure qu'il me mente. Cependant, comme je ne peux me reposer sur rien de concret, il m'est difficile de conclure quoi que ce soit. Restent les engueulades avec les rugbymen, des possibles cachotteries avec Laurine, des face à face tendus avec des profs, notamment Ferrot. Bref, tout et rien, des éléments que j'arrive difficilement à me remémorer précisément des mois après, qui ont peut-être eu leur importance sur le moment.
Sans compter n'importe quelle autre possibilité qui n'impliquerait pas des gens que nous avions en commun.
Et le suicide, bien sûr, quand bien même je me refuse à l'envisager.
Est-ce que Deschanel, rodée à l'exercice, a repéré plus de choses que moi, qui ai passé la majeure partie de mon temps à me lamenter ?
Je demande à Julien de m'excuser auprès des autres et je prends la direction inverse du restaurant, pour rejoindre ma piaule. Il est tôt pour picoler toute seule, mais n'est-il jamais trop tôt pour boire dans sa chambre ?