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BARRAGES - Chapitres 20 et 21

13 Février 2021 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #barrages

Sommaire de publication. 

 

 

20.

 

Nous n'avions jamais passé la nuit dans la planque. Comme nous n'avions jamais passé la nuit dans les bras l'une de l'autre. Des soirées qui finissent au petit matin, oui. Des virées dans les bars interminables, en en changeant dès qu'ils fermaient. Quelques nuits dans le même lit de fortune, tellement ivres qu'on se réveillait avec nos chaussures aux pieds. Un nouvel an bien foutraque chez une pote de fac, oui aussi.

 

Mais jamais une nuit où nos sens n'étaient pas sacrément pervertis par un alcool quelconque. Jamais une nuit affranchie de son bruit, de sa vitesse, de son agitation, où nous aurions pu nous demander ce que ça signifiait, de partager le même matelas. Jamais une nuit où n'avions plus que le corps de l'autre comme repère. Jamais une nuit où nous n'attendions aucun soleil pour le lendemain.

 

C'était une nuit suspendue à nos gestes brouillons, nos respirations nouvelles. On peut apprendre beaucoup de choses de quelqu'un sans avoir une intimité flagrante avec, même son corps (à la piscine, à la mer, en ouvrant par hasard la porte de la salle de bain au mauvais moment). Mais ces respirations-là, celles qui ne se présentent qu'au moment de déborder, celles qu'on se refuse parfois jusqu'à l'ultime instant où elles deviennent incontrôlables, cet érotisme-là, on ne le découvre pas au détour d'un couloir ou d'une discussion.

 

Aux premières lueurs, nous nous étions rhabillées avec l'air de ne pas y toucher, avec la timidité de reconnaître l'autre après des heures d'obscurité. D'assimiler une information nouvelle, une partie de chacune, fragile et précieuse sans pour autant être essentielle.

 

Dans les faits, nous n'étions pas tellement avancées. Car le sexe ne résout jamais rien. Il s'exprime en parallèle de l'amour, vient parfois s'y frotter, s'entremêler dans les meilleurs cas, mais il n'en dit pas grand chose. Notre relation ne devenait pas plus claire, une composante s'y était rajoutée, sans certitude qu'elle réitère.

 

On est allé prendre notre petit déjeuner au Californian Dreamer, nos cheveux encore embrouillés, en se jetant des regards embrumés. Incapables d'en parler ni de trouver un autre sujet de conversation.

 

Drôle de joie simple, drôle de joie inracontable, qui s'évapore dès qu'elle est décrite, derrière nous dès qu'on l'aperçoit, comme la lumière.

 

Là, tout de suite, à cet instant précis, c'était parfait. Il fallait être capable d'identifier à quoi ça tenait, pour pouvoir ensuite en faire l'objectif à atteindre de nouveau, plutôt que d'errer en doutant sans cesse de ce qui nous motivait à continuer.

 

 

 

21.

 

On la connaît, cette scène, on l'a tous vu sur Netflix. Le héros ou l'héroïne revient dans son école après un drame, et tout le monde se retourne sur son passage parce qu'il ou elle est désormais investi d'une réputation non sollicitée, soit parce qu'il ou elle a foutu la merde, soit parce qu'il ou elle était proche de celui ou celle qui s'en est chargé.

 

En étant la meilleure amie – et amante cachée – de la suicidée (a priori) dans des circonstances non établies, il était donc logique que ça me tombe dessus.

 

Ça ne loupe pas. A l'exception des gens qui comme moi n'ouvrent jamais leurs mails, ou les élèves des autres années bien trop éloignés de nos considérations, je ne peux pas faire un couloir sans recevoir un coup d’œil furtif, sans provoquer un léger torticolis, mais c'est bien sûr une fois entrée en classe que je trouve la plus grande concentration de visages braqués sur ma tronche.

 

Aminata est la première qui vient me voir, s'excusant de ne pas avoir pu venir à la cérémonie. J'ai tôt fait de la rassurer, ça n'avait pas grande importance pour moi. Lana se contente d'un sourire compatissant à mon passage. Camille, pourtant là au crématorium, reste aussi insondable que lors des cours précédents, ses sourcils diaphanes n'aidant pas à repérer une expression.

 

Je m'installe comme d'habitude, en tachant de ne pas penser à la place vide à côté de moi. Je suis arrivée focalisée sur mon objectif – surveiller un comportement suspect, et je suis prête à fondre en larmes à la vue d'une chaise abandonnée.

 

Julien se lève d'un coup de son propre emplacement, vient se poser à côté de moi, et fait un geste de la main vers les premiers rangs, comme pour chasser un moustique. Circulez, y'a rien à voir.

 

Ferrot rentre à son tour dans la salle et s'installe devant son bureau. Il n'a jamais appris à enchaîner après ce genre d'événement, ça fait des années qu'il se complaît dans son rôle de prof cool et détaché, et voilà qu'il doit faire preuve de gravité, merde il n'est pas payé pour ça.

 

- Bon... Comme vous le savez désormais tous, nous avons perdu une de nos camarades...

 

A quel moment c'était ta camarade ?

 

- … ça va être une période difficile pour tout le monde, aussi, je voudrais que vous sachiez que si vous avez besoin d'en parler, tous les membres de l'équipe éducative ainsi que l'infirmière et la psychologue sont là pour vous.

 

Ne me regarde pas. J'en ai rien à foutre de ta psy.

 

- On va se serrer les coudes et on sortira plus forts de cette histoire. En attendant, the show must go on !

 

The. Show. Must. Go. On.

 

Sac à merde.

 

Julien n'a pas le temps de faire un seul geste pour me retenir, j'attrape mes affaires, je bondis de ma chaise et je passe devant tout le monde avant de prendre la porte. Pas la force pour ça, pas possible d'entendre quelqu'un balayer Charlotte comme si elle était un mauvais résultat au foot. Je le sais bien, que pour la plupart autour de moi, la vie va suivre son cours, Charlotte ne sera rapidement plus qu'un vague événement, mais je ne suis pas prête à l'entendre. Je ne peux pas reprendre mes peintures pendant qu'un manager de start-up circule dans les rangs.

 

Je décide de filer tout droit chez Olivia et Chayton. Eux seuls peuvent comprendre, à l'exception de Julien, resté dans la salle, et Maria, que j'ai peur d'aller voir.

 

Les couloirs vides s'enchaînent avant que je ne puisse passer la double porte du hall.

 

Deux silhouettes agrippent la périphérie de mon œil pendant que je traverse le parvis de l'école. Laurine et Kylian, sous un arbre, séchant joyeusement les cours. Ils sortent ensemble, ces deux-là ? Après avoir passé toute l'année à se tourner autour, ça n'aurait rien d'absurde.

 

Pour autant, leur échange semble bien éloigné d'un moment privilégié, j'ai plutôt l'impression qu'ils s'engueulent. Point positif : ma colère laisse sa place à la curiosité, et mes sens de fouille-merde se décuplent.

Je longe la haie qui prolonge le grand escalier menant à l'école, afin qu'ils ne m'aperçoivent pas depuis le parc. Je dois ressembler à un gros écureuil, ainsi accroupie pour que ma tête ne dépasse pas. Pourvu que personne ne se décide à arriver de mon côté, et ne m'attrape en train d'écouter aux buissons.

 

- Il faut que tu arrêtes, Laurine, t'es en train de te mettre en danger.

- Qu'est-ce que tu en sais, hein ?

- Cette histoire va trop loin. Ok, en novembre, ça paraissait être une bonne idée, mais maintenant...

- Maintenant quoi, qu'elle est morte ?

- Exactement. Maintenant, il y a des flics qui traînent. La blonde, à la crémation, je suis sûr que c'était une keuf, c'était marqué sur sa gueule. Si elle commence à s'intéresser à nous, ça peut vite être la merde.

- J'en ai rien à foutre.

- Pas moi. Je ne veux pas qu'on tombe tous.

- Tu peux m'aider, oui ou non ? Parce que sinon, je me débrouillerai toute seule.

 

Kylian se tait, mais je peux presque entendre le grincement de sa balance mentale en train de peser le pour et le contre.

 

- Tu m'emmerdes... oui, je peux. Mais c'est la dernière fois.

- C'est ça, ouais. C'est ce que tu dis depuis le début.

- Cette fois, les choses ont changé.

- Rien n'a changé. Tant que personne ne l'ouvre, on ne craint rien.

 

Je ne les vois pas se séparer – la haie est trop touffue, mais je suppose qu'ils ont pris congé. Je m'empresse de filer avant que l'un des deux ne me tombe dessus.

 

Ils ne sont pas rentrés dans les détails, comme si malgré leurs efforts pour ne pas se faire voir, ils avaient anticipé une surveillance. Mais ça m'a tout de même rappelé un épisode, qui pourrait tout à fait coïncider avec leur état de panique et expliquer beaucoup de choses.

 

Un épisode que j'avais pris pour un fait-divers assez lambda, mais qui, s'il a impliqué mes deux camarades, s'avérerait autrement plus notable.

 

Alors si en plus, Charlotte est concernée, de près ou de loin...

 

Je reprends mon chemin, le cerveau en ébullition.

 

Cette fois, je ne vais pas au Californian Dreamer pour y pleurer.

 

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