BARRAGES - Chapitres 16 et 17
16.
Charlotte a sorti une sorte de coffret en métal d'un des casiers de la planque, aussi délicatement que si c'était un écrin pour une alliance.
- Regarde un peu ce que je nous ai trouvé.
- Une boite en fer ? C'est pour aller faire la quête à la messe ?
- Ça se voit que toi, tu y as échappé, parce que ça ne ressemble pas du tout à ça.
Charlotte m'avait souvent parlé de la ferveur religieuse de sa mère et de l'agacement que ça lui inspirait.
- Non, ce qui est intéressant, c'est l'intérieur.
Et elle en a sorti, comme un magicien présente sa baguette magique avant un tour, un joint parfaitement roulé, prêt à l'emploi.
- Où tu l'as déniché ?
- Une journaliste d'investigation doit protéger ses sources... bon ok c'est Rayan qui m'a vendu l'herbe.
- Je me demande si je lui ai déjà adressé la parole.
- C'est pour cette raison que bibi doit se décarcasser pour trouver des fournisseurs.
- C'est bon, je t'accorde le privilège de la première taffe.
- Trop aimable.
Vingt minutes après, on était défoncées comme des coyotes, et on se lançait dans des projets d'aménagement.
- Ça serait bien si on avait un toit ouvert pour regarder le ciel.
- Mais meuf, on a littéralement un barrage au dessus de nous, il faudrait super longtemps pour atteindre le ciel.
- Attends, ça veut dire qu'on pourra jamais installer de cheminée non plus ?
Charlotte paraissait scandalisée de s'être rendu compte d'une telle ignominie. J'ai taché de la ramener à la raison.
- Sinon, on peut aussi sortir s'allonger dans l'herbe.
- Et perdre la mollesse inégalable de ces matelas ? Jamais de la vie.
- Viens à côté de moi, c'est trop chiant de se lever pour récupérer le pét'.
C'était bien sûr l'unique raison de ma demande. Charlotte s'est à moitié vautrée en me rejoignant, manquant de me planter le joint droit dans l’œil. Mais notre état bien avancé sur le chemin du relativisme nous a permis de ne pas nous en inquiéter. Voilà que nous étions épaule contre épaule, le regard planté dans le béton craquelé du plafond nu, et j'avais envie d'elle.
C'était de plus en plus prégnant, surtout quand on fumait ou buvait, démontrant que les drogues n'avaient jamais créé aucun comportement mais se contentaient de les mettre au jour, comme les bains pour développer les photos.
Je ne savais pas quoi faire, j'avais peur de me tromper, peur d'être insistante, peur que Charlotte me débarrasse, ou peur qu'au contraire, elle m'accompagne sur ce terrain ? Ma sexualité à deux se résumait à un lointain souvenir de ma première année de fac, quand elle n'était encore qu'une récente copine, et que j'avais couché avec un mec de la classe très très chiant et très très nul.
Depuis, des nuits troubles en solitaire à me dire que non, assurément, je n'avais pas Charlotte derrière les paupières, que je ne l'espérais pas au bout de mes doigts. Que je me focalisais sur elle parce qu'on passait la majorité de notre temps ensemble. Que je préférais les garçons, et que c'était juste pas de bol si tous ceux que je croisais étaient insupportables.
Mais ces journées répétées dans la planque, comme si nous habitions ensemble, à respirer le même air, à l'écart du monde, accentuaient mon attirance. Un jour je craquerais, mais je tablais sur un craquage de Charlotte avant, pour que je n'aie pas à faire ce saut dans le vide, moi si sujette au vertige.
Nous avons fini le joint. Une question essentielle en a profité pour me venir.
- Tu te rappelles, la première fois, tu m'as dit que tu ne comprenais pas comment des gens pouvaient pique-niquer en bas du barrage, que tout le béton t'angoissait.
- Oui ?
- Et pourtant, on passe un temps pas possible littéralement sous le béton. Ou dans le béton, j'en sais rien.
- Je vois pas ce que ça a de paradoxal. Quand je passe devant un immeuble, j'ai peur qu'il s'effondre sur moi, ça m'empêche pas d'oublier ça quand je rentre à l'intérieur.
- Tu as peur que les immeubles s'effondrent sur toi ?
- Ça se voit que tu n'as jamais connu de tremblement de terre.
- Parce que toi, tu as connu des tremblements de terre ?
- … ah non.
On s'est à nouveau marré. Il ne nous en fallait pas plus pour nous satisfaire qu'un dialogue aboutissant dans une impasse absurde, comme une blague dont on aurait oublié la fin.
- J'ai une de ces dalles.
- Comme à chaque fois.
- On va au Californian ?
- Ben oui. Comme à chaque fois.
Notre hilarité était ingérable, et nous épaules s'entrechoquaient sous nos rires drogués (chaque contact m'emplissant d'une joie pétillante). Cette routine, désormais agrémentée de cannabis, ne manquait pas d'une certaine perfection. Nous ne grandissions pas. Nous ne pensions pas à l'après, à l'argent, au travail, à nos vies éparpillées. Notre temps était compté, et pourtant aucun autre programme ne nous faisait plus plaisir que celui de recommencer ces journées dédiées à rien, sinon à la compagnie de l'autre.
17.
Maria m'ouvre la porte de la chambre de Charlotte.
- Je n'ai pas réussi à rentrer.
Je comprends un peu mieux pourquoi elle veut que je choisisse sa dernière tenue. Une barrière de désolation l'empêche de venir remuer les souvenirs, dont la poussière en suspension s'apparente à du piment de Cayenne.
Elle pense que moi, j'ai la force, que moi, je peux franchir le Rubicon matérialisé par le seuil de la chambre.
- Je te laisse, appelle-moi si tu as un souci.
Elle redescend aussi vite, pour continuer je ne sais quoi. Survivre, à défaut de mieux. Elle me fait penser à ces vieux chats malades qui cherchent un coin à l'abri des regards pour attendre la fin.
Cela faisait longtemps que je n'étais pas rentrée ici, pas depuis que nous avions pris (repris dans le cas de Charlotte) possession de la planque. C'est assez paradoxal de se dire qu'il y a moins d'elle ici que là-bas, alors qu'elle y a sans doute passé plus de temps. Mais c'est la personnalité qu'elle a forgée avec sa mère à proximité, où on lisse les angles, cache les béances, recouvre tout d'un voile de secret.
A la planque, elle était elle. Ici, elle était la fille de Maria.
Pour autant, déambuler ici me fout rapidement le cafard, car il y a des tâches de mémoire qui parsèment la pièce. L'affiche du concert de Rodrigo y Gabriela auquel nous avons assisté ensemble à Lyon. La platine vinyle que je lui ai offerte pour ses dix-neuf ans. Un chapeau ridicule gagné dans une fête foraine, jamais jeté. Une paire de boucles d'oreilles sur la table de nuit (et une autre boucle, séparée de sa jumelle). Dans un coin, son sac de cours (elle ne l'avait donc pas avec elle à sa mort).
Sur le bureau, son ordi portable refermé. Des dessins un peu partout, un début de sculpture en argile. Que des choses qui ne seront jamais terminées, qui resteront là jusqu'au jour où Maria osera tout fourrer dans un carton avant de le monter au grenier et de repeindre la chambre en bleu pâle. J'ai presque envie de remplir mes poches pour aller ériger un mausolée dans la planque.
Au milieu des feuilles, il y a une petite pochette.
A l'intérieur : nos billets pour San Francisco, le voyage prévu l'été prochain. Eux, c'est vraiment trop dur de les regarder. Mais c'est encore plus dur de les laisser ici. Ils rejoignent l'intérieur de ma veste.
Mon projet flou d'enquête se rappelle à moi : peut-être faudrait-il que je fouille la chambre à la recherche d'un éventuel mot de passe pour son téléphone. Je commence à ouvrir les tiroirs, puis allume son ordi, qui est aussi bloqué (possiblement par le même code). Je jette un regard désespéré sur sa lampe de bureau, je la soulève même à la recherche de quelque chose collé en dessous.
Non, ça n'a aucun sens. Il n'y a que dans les mauvais films que les personnages notent leur mot de passe sur un post-it ou au dos d'une carte postale. Charlotte utilise sûrement la même suite de caractères depuis qu'elle a treize ans, sans même se rappeler de l'origine du choix. Impossible pour moi de le découvrir, ni ici ni ailleurs.
J'ouvre la penderie, et commence à faire défiler les vêtements sous mes doigts, comme les albums chez un disquaire. Rapidement, l'absurdité de la chose me saute à la gorge.
Jouer à la poupée avec une morte, voilà à quoi j'en suis rendue. Bien sûr, je ne peux pas me permettre de lui faire essayer chacun de mes choix, vu qu'elle attend sagement rangée dans un casier réfrigéré, mais au delà de ce léger détail, on reste dans le même registre.
A la différence qu'avec les poupées, chaque vêtement sorti ne vous tire pas un souvenir du crâne pour venir vous rappeler qu'il ne s'exprimera plus désormais que comme un vieux film sur pellicule. Dès que je décroche une fringue dans la penderie, c'est un flash qui resitue Charlotte, bien vivante, dans un lieu, bien réel, que nous avons fréquenté.
Beaucoup trop de réel pour si peu de bruit, sinon mes pieds sur le parquet. Charlotte n'est pas là pour valider mes intuitions, plus là pour me rassurer, plus là pour rien.
Je passe un temps considérable à fouiller, la vérité est que je n'arrive pas à choisir. Comme si ça soldait le sort de Charlotte, alors qu'il est réglé depuis plusieurs jours.
Jusqu'à cette robe. A l'abri entre toutes les autres. Presque désolée d'être là.
Je la sors de l'armoire, et je m'assoie sur le lit, mes mains parcourant le satin vert.
Cette robe-là est différente des autres.
Cette robe-là, je la lui ai enlevée une fois.
Personne n'en a jamais rien su. J'ai baissé la fermeture éclair, mais nos bouches se sont cousues.
Mes yeux coulent, déversent, inondent, le bateau prend l'eau de toutes parts, ça tombe en grosses gouttes dans les plis de la robe.
Je le sais, ce sera mon choix.
Charlotte emmènera notre secret dans la tombe, littéralement.
De l'eau, du sel, du satin et des cendres.
Vite, il faut que je sorte de là.