BARRAGES - Chapitres 14 et 15
14.
Pendant le cours de Mme Derrida, qui nous avait dit trois fois qu'elle n'avait aucun lien avec le philosophe homonyme alors que personne ne lui avait rien demandé, je me suis penché vers Charlotte en désignant la chaise vide de Lana.
- Alors, elle t'a parlé ?
- A peine. Elle m'a dit que c'était du surmenage et qu'elle craignait le bruit, que ça l'avait fait vriller.
- Hum. On aurait dit qu'elle hallucinait ou je sais pas quoi. Comme si elle était droguée.
- Ça m'étonnerait.
- Va savoir, ça serait pas la première fois que...
- Les filles ! Ça ne vous intéresse pas, le futurisme italien ?
Charlotte a encore laissé parler sa rapidité de réaction :
- Vous voulez dire le mouvement rempli de mecs obsédés par les voitures qui vont vite, les lumières qui éblouissent, et le fascisme ?
Comme elle n'avait globalement pas tort et qu'on était plus au collège, elle a échappé à l'engueulade, mais nous nous sommes interrompues concernant les suppositions sur l'état de Lana. Une fois que Derrida nous a oubliées, j'ai relancé le sujet :
- Dans ce cas, si c'était juste une crise passagère, pourquoi elle n'est pas là aujourd'hui ?
- J'en sais rien, elle préfère sans doute se reposer. Ou peut-être qu'elle ose pas se repointer devant le reste de la classe après sa craquante au self. T'as noté le dernier nom qu'elle a dit ?
Je n'arrivais pas à déterminer si Charlotte me cachait quelque chose ou si elle jugeait mes questionnements comme peu dignes d'intérêt.
- Non, j'ai rien noté du tout. A part Maïakovski, je m'en fous du futurisme.
- Moi aussi je m'en fous, mais elle va piquer une crise si c'est trop voyant.
- Putain mais fermez-là.
Laurine venait de se retourner pour jouer sa partition de première de la classe. J'ai été tentée de l'envoyer chier mais Charlotte a posé sa main sur la mienne, façon de dire « ça vaut pas le coup de se braquer alors qu'elle est la seule à pouvoir organiser une soirée digne de ce nom ». Visiblement, elle était moins dérangée par le fait de répondre à une prof qu'à une camarade populaire.
Ce soudain écrasement m'a agacée. Je ne ressentais aucun complexe d'infériorité, mais je ne voyais pas pourquoi Charlotte tenait à épargner Laurine de ses réparties, pourquoi elle s'abaissait à respecter la bourgeoise à qui tout le monde passait tout.
A la fin du cours, j'ai jailli de ma place pour rejoindre le couloir, pensant que Charlotte prendrait immédiatement ma suite (la dernière heure de classe et la perspective du Californian déclenchaient souvent chez nous un regain d'énergie conséquent pour foutre le camp). Mais elle est restée poireauter une minute ou deux, en pleine conversation avec Laurine, avec cet air que je lui connaissais si bien quand elle cherchait à m'amadouer. Typiquement, une séduction express.
J'ai attendu qu'elle finisse son manège, elle m'a rejointe comme si rien ne s'était passé et nous avons quitté le campus en direction de chez Olivia, mon silence chevillé au corps.
Charlotte a fini par sentir l'entourloupe.
- Qu'est-ce qu'il se passe ?
- Rien.
- Bien sûr. D'un coup, tu dis plus un mot, j'ai l'impression que t'es en deuil, c'est quoi l'embrouille ?
- Tu joues à quoi avec Laurine ?
- Avec Laurine ? Rien, j'ai discuté deux secondes avec, c'est interdit ?
- Dès qu'elle a l'occasion, elle nous méprise.
- C'est pas vrai. En tout cas j'ignorais que je n'avais pas le droit de parler à d'autres personnes.
- Je m'en fiche des autres personnes, c'est elle, je peux pas l'encadrer. Je sais pas pourquoi elle t'a tapé dans l’œil, comme ça.
- Je te l'ai déjà dit, stratégiquement, c'est une bonne chose de l'avoir de son côté. Et pas que pour les soirées.
- Je pensais pas que ton objectif, c'était de te remplir un carnet d'adresses avec les pontes de la région.
Charlotte n'a pas répondu. Si effectivement elle cherchait à se faire des relations, elle avait dans le fond bien raison. Le milieu de l'art, on avait bien plus de chances de l'intégrer si on connaissait quelques personnes, et Laurine, dont on savait que les parents étaient très proches du maire de B., faisait partie de ces personnes. Il n'empêche que je ne pouvais m'empêcher de trouver ça dégradant, d'encore et toujours servir la soupe à ceux qui n'avaient pas plus de mérite que nous, juste une position sociale plus enviable.
Enfin, j'aurais aimé me convaincre que ce n'était que ça.
La vérité est que je souffrais aussi de voir Charlotte user de ses charmes avec quelqu'un d'autre que moi.
- Tu es jalouse ?
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- T'as peur que je veuille te remplacer par Laurine ?
- N'importe quoi.
Mais je ne risquais pas de convaincre grand monde avec ce ton buté de gamine prise en flagrant délit de vol de bonbons.
La voix de Charlotte s'est adoucie.
- Je peux te confier quelque chose de parfaitement immoral ?
C'était le genre de phrase qui ouvrait à absolument tout, donc j'ai senti mon rythme cardiaque s'accélérer.
- Je t'écoute.
- Je crois que ça me plaît quand tu es jalouse pour moi.
Je l'ai regardée de côté, j'ai vu que son front avait rougi, et j'en ai déduit que oui, même motivée par un sentiment dérangeant (se réjouir d'une jalousie), même de façon tarabiscotée, Charlotte venait de me faire sa première réelle déclaration d'amour.
15.
Les jours passent dans une horreur continue. J'alterne les phases de sanglots épuisants et de neurasthénie généralisée, sans arriver à déterminer lesquelles sont les plus pénibles. Le corps n'est pas préparé pour ce genre d'épreuve, il n'a aucune idée de la marche à suivre pour limiter la casse.
Comme Charlotte a eu le bon goût de mourir pendant les vacances de printemps, je n'ai même pas les cours pour me changer les idées. Mais ne serait-ce pas encore pire de voir la chaise vide à côté de moi ? De faire semblant de m'intéresser à ce qui est raconté ? A devoir peindre comme si de rien n'était ?
Tout me paraît si futile, si facilement lancé dans le grand sac du désintérêt. Manger est d'une absurdité sans nom, dormir m'est impossible sauf quand je picole. J'ai peur de fréquenter les lieux que nous investissions avec Charlotte tant son fantôme m'obsède, mais j'arrive à me traîner de temps en temps au Californian. Olivia s'agite avec une rage que je soupçonne d'être un dérivatif.
Je m'installe contre la fenêtre et je regarde ce qui passe au dehors, picorant à l'occasion dans ce que Chayton m'a préparé en cuisine (nos consommations avec Charlotte étaient déjà offertes pour la plupart, ça ne leur vient plus à l'esprit de me faire payer). Je commence à comprendre la douleur, mais je n'avais pas prévu un tel ennui. Plus rien ne me touche, plus rien ne me fait vibrer, le manque froisse mon cœur comme une boulette de papier avant de le lancer dans la rue où les gens le piétinent sans s'en rendre compte.
C'est le plus dur à supporter : rien n'a changé. La mort est un jour comme les autres, insignifiant. C'est typiquement un jeudi. Auparavant, j'avais peur de gaspiller les heures, je me disais qu'il fallait vite en profiter avant qu'on me les ravisse, maintenant je voudrais les rendre parce qu'elles m'indiffèrent.
Qu'est-ce qu'on fait de ce temps-là ?
Mes parents m'ont téléphoné, sans doute prévenus par Maria (je ne savais même pas qu'ils avaient échangé leurs numéros, sans doute à l'occasion de l'unique soirée que nous avons fait tous les cinq l'été dernier). Une succession de silences gênés, de tentatives pour me faire penser à autre chose, de propositions complètement déconnectées de la situation : « tu veux rentrer à la maison ? »
La vérité, c'est que les parents ne peuvent ni sauver leurs enfants de la mort, ni du deuil. Ils sont condamnés à être impuissants dans à peu près chaque situation dramatique, et se sentir coupables à chaque fois. Pas étonnant que je ne souhaite pas me livrer à l'exercice.
J'ai l'impression d'être une mouette sur une plage de pétrole. Secouant vainement des ailes avant de laisser tomber, résignée à la mort lente, à la cristallisation. Je prends conscience de l'énergie que me donnait Charlotte pour accomplir des choses, à quel point elle était le moteur et moi la petite bobine métallique au bout du circuit.
Tout est vide. Tout est irrémédiablement et interminablement vide. Creusé jusqu'à l'échine. Les lits n'ont plus de matelas, les campagnes plus d'herbe les ruisseaux plus d'eau les forêts plus d'arbres les yeux plus de larmes les estomacs plus d'appétit les alcools font plonger dans des trous qui n'ont plus de fond.
Pire qu'une mouette, je suis un noyau de pêche craché par la fenêtre.
La seule lampe qui reste allumée, et qui semble briller de plus en plus fort : le besoin de savoir.
Depuis que la flic a laissé la porte du meurtre ouverte, ça se distille lentement en moi comme un produit radioactif qui irise chaque veine. Ce n'est pas à exclure. Ce ne serait pas plus aberrant qu'un suicide. Quelque part, j'en arrive presque à le souhaiter : qu'au moins elle ne m'ait pas abandonné volontairement.
Difficile de faire plus égoïste, car dans le cas de l'assassinat, ça ne relèverait pas de son choix. Mais je n'ai pas le courage de ne pas être égoïste.
Un suicide, je ne peux plus rien faire. Mais un meurtre, je peux trouver qui a fait ça. Je peux la venger. Je n'ai aucune idée de comment procéder, je n'ai ni moyens ni arme ni talent particulier pour relier les choses entre elles, mais ça me fait un projet.
Des fois, avoir un projet, ça vous sauve.
Je ne suis pas retournée voir Maria. Si ma situation est déplorable, je n'ose imaginer la sienne. En plus du chagrin, elle doit s'occuper de la paperasse, du futur enterrement. L'administratif est déjà l'activité la plus abrutissante en temps normal, comment peut-on en exiger de la part d'une mère qui vient de perdre sa fille ? Quelle obscure force peut-elle solliciter pour passer cette épreuve-là ?
Est-ce qu'elle en est restée à l'hypothèse de l'accident ? Deschanel est passée la voir avant moi, elle a dû lui poser le même genre de questions, et a rapidement dû évacuer la possibilité d'une chute involontaire. J'ignore ce qu'elle retiendra comme choc le plus supportable : suicide ou meurtre. Meurtre ou suicide.
Je ne vois plus qu'une aiguille qui oscille entre ces deux possibilités.
Olivia vient m'apporter un nouveau café et avant de repartir, pose quelques secondes sa main sur mon épaule. Je voudrais lui dire de la garder un peu plus, que j'ai affreusement besoin d'un contact affectueux, que toute chaleur s'est enfuie comme dans un collège de banlieue à l'approche de l'hiver. Je voudrais lui dire qu'elle est précieuse en ce moment, même si ça ne se voit pas.
Mais je ne sais plus formuler ces choses-là. Ces phrases si simples, donc si compliquées. D'autant qu'avec Charlotte, beaucoup de choses allaient de soi, on avait réussi à dépasser les mots. Jusqu'à quel stade ? Dans quelle mesure ce que je prenais pour du tacite était en réalité du non-dit ?
Vu que Charlotte ne peut plus me répondre, toute certitude a volé en éclats. La confiance, certes parfois distendue, certes parfois tremblotante, que je plaçais dans notre relation, s'étiole en filaments dispersés par le vent.
Il va falloir que je plonge dans mes souvenirs, nos souvenirs, que je débusque au creux de ce qui m'apparaissait comme dérisoire la raison d'être de tout ce merdier.
Mon portable vibre sur la table pour me signaler un appel entrant. Depuis l'annonce de Maria, je suis terrifiée à chaque coup de téléphone, ramenée systématiquement aux origines de la douleur. Mais rien ne peut m'arriver de pire, alors...
- Bonjour Justine, c'est Maria. Je peux te parler rapidement ?
- Oui oui, bien sûr, allez-y.
- Alors voilà, la cérémonie aura lieu après-demain, et je me demandais si... c'est pas grave du tout si tu refuses, mais vu que c'est toi qui la connaissais le mieux, je me demandais si tu accepterais de choisir sa dernière tenue ?
Je reste sans voix, parce que ça me semble à des années-lumière des choses essentielles, en contradiction complète avec mes objectifs : trouver une issue concrète plutôt que me réfugier dans les hommages symboliques.
Malgré tout, la demande me touche, et je pense qu'elle n'est pas anodine. Qu'importe l'utilité sur le long terme, là, tout de suite, c'est important pour Maria. Ça a du sens pour elle et s'il y a moyen de la soulager un minimum, c'est le moins que je puisse faire.
- Bien sûr.
- Merci. Tu peux venir à la maison demain après-midi.
Et elle raccroche d'office, comme si elle avait fait tout l'appel en apnée.
Nous survivons de la même manière : tellement harassées par le chagrin, tellement arasées par le poids des jours, qu'on économise nos respirations.