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BARRAGES - Chapitres 12 et 13

4 Février 2021 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #barrages

Sommaire de publication. 

 

12.

 

Notre vie tournait désormais autour de deux pôles : la planque quand il faisait beau, et le Californian Dreamer le reste du temps. Nous étions arrivées à une conclusion assez simple : étudier était moins intéressant que boire ou manger des croque-monsieur.

 

On s'était imaginé qu'au sortir de la fac, on reviendrait à un train de vie plus raisonnable, presque convaincues que trois ans à B. équivalaient à une retraite monacale. Nous n'aurions pas pu plus nous tromper.

 

Au téléphone je disais à mes parents que tout se passait bien, et il n'y avait rien de fondamentalement faux. On faisait le strict minimum à l'école, mais c'était suffisant pour que ça ne se remarque pas. Je n'adressais pas beaucoup la parole à mes camarades, mais ils ne me le reprochaient pas. J'aurais voulu faire disparaître le peu de distance qu'il restait entre Charlotte et moi, mais je n'en faisais pas toute une histoire.

 

Je voyais bien que Julien tentait des approches pour grappiller du temps avec elle, mais dans quelle mesure aurais-je pu lui en vouloir ? Il ne la forçait pas et Charlotte avait sans doute besoin d'autres partenaires de discussion. Je me contentais d'espérer que ça n'évolue pas, que l'hétérosexualité « par défaut » de nos anciennes expériences ne devienne par pour elle un principe ferme et définitif.

 

Je leur laissais le périmètre de l'école, une fois dehors, on reprenait nos habitudes de vieux couple qui n'en était pas un.

 

Mais ce qui ne change pas meurt.

 

Il a donc fallu qu'aux journées toutes identiques (ça m'allait très bien) se succèdent les premiers grippages dans les rouages. Rien de bien capital, juste une anomalie, pour venir troubler la surface nette de nos existences.

 

Nous étions attablées au réfectoire, lors d'un de ces repas où le contenu de nos assiettes est un autel dressé à la fadeur, et Charlotte me racontait une anecdote sur Frida Kahlo. Mais pour une fois, je l'écoutais pas, trop occupée à essayer de capter se qui se tramait à la table devant moi, occupée par Kylian, Fred et Enzo, les trois rugbymen.

 

- Moi je vous dis que c'est un super plan.

- Arrête, c'est trop risqué, je suis sûr que ça peut te péter à la gueule.

- Faites pas vos fiottes, c'est sans danger, et ça donne une trique d'enfer.

 

Ils ont rigolé comme si leur vie en dépendait. Charlotte qui s'était arrêtée, voyant que je n'étais plus à elle, m'a lancé un regard plein d'équivoque : « alors tu préfères mes histoires ou celles de neuneus qui se shootent au viagra ? »

Fred est revenu à la charge :

 

- Faudra pas venir réclamer après, je vous préviens.

- Garde tes vieux plans pour toi, ça m'intéresse pas.

- Pareil. Pas le temps pour ces conneries.

 

Mais la fin de leur discussion a été coupée par Lana, toujours vêtue de sa blouse noire rapiécée, qui s'est levée d'un bond de sa chaise. Au début, j'ai cru qu'elle avait entendu leur conversation et voulu y mettre un terme pour pouvoir manger sans être dérangée, mais j'ai vite senti qu'autre chose se jouait, sans lien avec la scène précédente.

 

Quelque chose de plus brutal, plus incompréhensible aussi. Lana s'est pris la tête dans les mains et a lâché un cri qui a figé tout le réfectoire. Elle a regardé partout comme une bête apeurée avant de s'enfuir vers la sortie dans une course erratique, possédée.

 

Il y a eu un blanc et les mecs ont éclaté de rire.

 

- Toujours aussi tarée, celle-là.

 

Charlotte a fait volte-face.

 

- A part être des sales cons et vous branler sur vos toiles, vous faites quoi de vos journées ?

Oh ça va, la ferme, la féminazie, retourne brouter des chattes et nous casse pas les couilles.

 

J'ai senti le rouge me monter aux joues, sous la violence de l'insulte tout d'abord, et devant mon incapacité à réagir par la suite. J'ai cru que Charlotte allait se lever pour lui en coller une, mais elle a dû estimer qu'aucune des appellations n'était insultante en soi, qu'être féministe et lesbienne n'était un problème que pour eux.

Elle a donc choisi de laisser courir et m'a dit tout bas :

 

- Je vais aller voir Lana, savoir comment elle va.

 

Je n'ai pas eu la force de bouger pour l'accompagner, encore terrorisée de l'enchaînement des événements. Jusque là, j'avais tout fait pour m'épargner ce genre d'interactions, n'ayant pas le courage pour subir une fronde de camarades agressifs. Charlotte, elle, pouvait encaisser sans souci, mais moi, ça me donnait juste envie de m'enterrer indéfiniment.

 

Les mecs ont continué leur discussion sans me calculer, mais je n'ai rien pu avaler de plus, et j'ai fini par aller débarrasser nos deux plateaux, plus alourdie au niveau du cœur que des bras.

 

 

 


 

13.

 

La sonnerie de mon appart' me vrille le crâne, comme si elle résonnait de l'intérieur. Ce que l'alcool offre en coton la veille, il le fait payer à coup de barres de fer le lendemain.

 

Je pense à faire la morte avant de me rappeler que si ce sont des flics normalement constitués en face, ils risquent de défoncer la porte par agacement. Alors je me traîne, rassérénée par l'idée que je pourrai toujours leur vomir dessus s'ils me gonflent trop.

 

Mais à l'ouverture, je suis surprise. Dans l'encadrement se dessine une jeune femme, les cheveux blonds coupés courts.

 

- Bonjour Justine, je suis la lieutenant Daphnée Deschanel, est-ce que je peux rentrer te parler quelques minutes ?

 

Je m'étais attendue à la cavalerie, et ils envoient en fait une stagiaire. Pas envie d'être gentille.

 

- Il n'y avait plus de photocopies à faire ?

- Non. Et ils ont une machine à café, alors j'avais cinq minutes tranquille.

 

Elle arbore un sourire un peu triste, style « ça me dérange pas que tu me vannes toute la journée, mais je ne sais pas si tu en retireras quelque chose ».

 

- Entrez.

 

Je me sers un cocktail double efferalgan pendant qu'elle s'assoit.

 

- Comment tu te sens ?

- Comme quelqu'un qui a appris hier que sa meilleure amie s'est foutue en l'air, à votre avis, du coup ?

- Je n'en sais rien, ça ne m'est jamais arrivé.

- Vous voulez savoir quoi ?

- Je me demandais si tu pouvais m'aider.

- A quoi ?

- A identifier les raisons qui auraient pu la pousser à faire ça.

 

Ça. Surtout ne pas nommer les choses, au cas où la mort de Charlotte me passe au dessus mais que je m'effondre à l'évocation du mot « suicide ».

 

- Charlotte ne me disait pas tout.

- Tu as peut être deviné des choses. Est-ce qu'elle avait des pensées noires, est-ce qu'il lui arrivait de s'isoler, de ne pas répondre à tes messages ? Est-ce que tu avais vu passer des choses sur les réseaux sociaux ?

- Elle avait juste un Instagram pour les photos de ses œuvres. Qu'elle a pas mis à jour ces derniers temps. Et puis whatsapp' pour parler...vous faites vraiment une enquête ? Je pensais pas que c'était le cas pour les suicides.

- Ça dépend. C'est pas systématique mais ça arrive, si on estime que des personnes pourraient avoir une implication. D'autant que dans ce cas, on ne peut pas être sûrs de l'origine du décès.

- Comment ça ?

- Tout le monde ici connaît la... popularité de ce barrage pour aider à ce genre d'extrémité, mais concernant ton amie, rien n'est sûr.

- Vous avez trouvé des indices qui disent l'inverse ?

- Je ne peux pas en parler avec toi. La seule chose que je peux te confier, c'est qu'elle n'avait pas son téléphone sur elle.

 

J'essaye de feindre la surprise du mieux que je peux avec ma migraine.

 

- C'est bizarre. Elle ne s'en séparait jamais.

- Tu as essayé de l'appeler hier ?

- En fin de matinée, oui. Enfin, c'est elle qui m'a appelée, on s'est donné rendez-vous au Californian Dreamer... je n'ai pas rappelé ensuite.

 

Je réalise que jusque-là, je n'ai pas repensé à notre dernière discussion. Mais l'heure n'est pas au ressassement.

 

- En tout cas voilà, on ne sait pas où il est. Le dernier bornage du portable, c'est dans la zone où Charlotte a été retrouvée, mais pas moyen de mettre la main dessus.

 

Ouf, j'ai bien fait de l'éteindre avant de le ramener ici.

 

- C'est un peu léger, non ?

- Bien sûr, c'est pour ça que je suis là.

 

Je suis tiraillée. D'un côté, lui remettre le téléphone pourrait permettre d'en savoir plus, et rapidement. De l'autre, ça pourrait à la fois ne rien nous apprendre du tout et me mettre dans la merde.

 

Une petite veilleuse s'est cependant allumée au fond de moi, et ça m'étonne même que je n'aie plus considéré cette possibilité une fois aveuglée par la symbolique du barrage : Charlotte pourrait avoir été tuée. C'est une éventualité si vertigineuse que je peine à en saisir les implications. Un meurtrier – ou une meurtrière – dans ce trou perdu qu'est B., vraiment ?

 

La lieutenant désigne un portrait que j'ai fait de Charlotte à l'encre de chine.

 

- Tu es douée. C'est très ressemblant.

- Ça m'étonnerait. Vous n'avez vu Charlotte que morte.

- C'est vrai, excuse-moi. Ce n'est pas ce que je voulais dire.

 

Quelque part, elle m'attendrit. Elle fait beaucoup d'efforts pour ne pas me brusquer alors qu'elle n'est pas tenue de le faire. Elle ne doit avoir que quelques années de plus que moi, ça ne doit pas être évident de jouer à l'adulte détachée.

 

- Charlotte n'allait pas bien, ces derniers temps. On s'était un peu éloignées, même si je refusais de le voir. Elle était ailleurs, sans que je sache pourquoi. Mais jamais elle n'aurait fait ça. Je la connaissais, elle ne m'aurait pas fait ça. Et je ne vois pas non plus qui aurait voulu la tuer. Elle n'avait de souci avec personne.

 

Ça, ce n'est pas forcément la vérité, mais je n'ai pas assez d'éléments pour appuyer mon propos. Hors de question de balancer des accusations à tout va, elle serait trop heureuse de retourner au poste avec une liste de noms à aller emmerder. Même empathique, ça reste une flic.

 

Deschanel me regarde quelques secondes sans rien dire, comme on a dû lui apprendre à l'école pour sonder l'âme des suspects. Rien ne vaut les confidences qui n'ont pas été extirpées. Mais elle craque avant moi.

 

- Je ne vais pas t'embêter plus longtemps. Je te laisse mon numéro si quelque chose te revient. Si tu as besoin de parler, de quoi que ce soit.

 

Elle le griffonne sur un coin de feuille, et même le bruit du stylo qui gratte me file la nausée.

 

- Je suis vraiment désolée pour ton amie.

 

Elle ressort en fermant délicatement la porte. Et je me dis qu'après tout, j'aurais dû prolonger un peu la discussion tant le silence qui suit est effrayant.


 

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