BARRAGES - Chapitres 6 et 7
Sommaire de publication.
6.
- Bonjour à toutes et à tous, je suis M.Ferrot, et c'est à moi qu'incombe la lourde de tâche de vous emmener en troisième année. Vous avez des parcours différents, des facs, d'autres écoles, je vais être honnête avec vous, je m'en fiche un peu. Ce qui m'intéresse, c'est ce que vous ferez ici, et plus spécifiquement avec moi. Les arts plastiques ne vous amèneront pas bien loin si vous ne décidez pas de vous y vouer corps et âme, et si vous ne vous entraidez pas. On est pas en prépa, le but n'est pas d'écraser l'autre pour avoir la meilleur note, de toute façon, vous serez tous au chômage à la fin de vos études, y'aura pas de jaloux.
Il s'est marré, fier de son effet, mais il était 8h du mat', donc on a pas embrayé.
C'était le genre de prof insupportable, trop vieux pour faire jeune, trop jeune pour faire sérieux, suffisamment cultivé pour faire illusion, pas assez pour susciter de l'admiration. Un mec qui s'éclaterait à faire des grands discours en classe de marketing, mais qui se pensait au dessus de ça.
- Nous faisons le choix de petites classes de quinze élèves, pour que puissent se tisser entre vous des liens forts. C'est pour cela qu'il y a deux première année pour chaque cursus.
Charlotte a levé les yeux au ciel. Les histoires de camarades soudés, c'était un mythe bon pour exciter les charlots d'école de commerce, mais personne n'y croyait vraiment. D'ailleurs, en voyant mes autres collègues, j'ai senti la même atmosphère de cause toujours tu m'intéresses.
Trois mecs, beaucoup trop musclés pour l'usage qu'on peut faire de son corps au cours d'une vie, commençaient déjà à n'en avoir rien à foutre, et semblaient ravis de s'être tombé dessus pour mettre en commun leur inutilité. Ce genre de modèle, ce n'était pas toujours des mauvais gars, mais il était difficile d'avoir envie de creuser sous la surface, et dans l'intervalle, de ne pas les confondre. D'après l'appel de Ferrot, c'était Enzo, Kylian et Fred.
Juste devant nous, une fille à la blondeur immaculée. Bourgeoise jusqu'au bout des ongles, mais bourgeoise aigrie, sinon elle aurait eu Paris, Lyon à la limite. Pas assez riche, ni assez douée mais avec l'expression qui sied à sa classe, ce petit sentiment de supériorité qu'on ne peut pas apprendre chez les prolos. Laurine.
Une autre, à l'inverse, cachée sous une frange brune et une sorte de grande blouse noire élimée, appuyée contre le mur pour pouvoir embrasser le reste de la classe du regard. Du genre à ne rien demander à personne, à se défendre en silence, à lâcher sa rage sur les toiles. Lana.
Un garçon tout seul, la peau blanche comme de la craie, impactée de tâches de rousseur, assez mignon sans le savoir, avec cette timidité apaisante, qui jette des coups d’œil furtifs à Charlotte (je ne peux qu'être d'accord avec lui). Julien.
Une personne au genre indéfini, crâne rasé et lèvres bombées, sourcils blonds presque blancs, vêtue d'une salopette en jean, toisant le prof avec une lueur incrédule dans la pupille. Camille (le prénom épicène n'aidait pas à savoir si c'était une fille ou un garçon, mais ce n'était pas très important).
Une grande fille noire, une tresse interminable devant son épaule, faisant tourner d'un air ennuyé un crayon sur ses doigts, attendant sans doute qu'on laisse de côté le blabla pour passer à la pratique. Aminata.
Quelques autres, dispatchés à l'autre bout de la classe sans que je ne puisse vraiment en faire ne serait-ce que l'esquisse. Rayan, François, Paloma, je ne retiens pas les deux derniers.
Au fil des semaines, avec combien allais-je « tisser des liens forts » ? Les autres faisaient pour l'instant office de supplément inutile (comme ces fleurs que certains chefs rajoutent sur les plats pour je ne sais quelle caution esthétique, et qu'on dégage poliment sur le bord de l'assiette). Je n'étais pas opposée par principe à ce que des affinités électives se créent, mais avais-je vraiment besoin de plus que notre duo ? Charlotte et moi avions tout traversé, nous nous comprenions sans nous parler, nous étions capables de peindre au même endroit sans nous déranger.
Mais nous étions début septembre, sur la première page du carnet blanc de nos nouvelles études. Je ne pouvais pas raisonnablement envisager que tout continue sur la même lancée que la fac dernière nous.
7.
Il faut que je voie, il faut que je sente.
La nuit est en train de tomber, comme si elle avait compris que j'ai besoin de m'enfermer avec moi, de ne pas avoir avoir la tentation de dériver de ma direction.
Déjà pas bien fréquentée en temps normal, la ville ressemble à un décor de western, peut-être que si on pousse une façade, on découvre que c'est un panneau uniquement tenu par des béquilles de bois.
Je rejoins le barrage par la route du haut, là où Charlotte a pris son envol. Devant moi, la rambarde est prise entre chien et loup, et ma tête dans un étau. J'ai l'impression d'arriver dans une zone radioactive et que mon cerveau est un compteur Geiger aux abois. Ça grille, ça crépite, ça capte mal.
Voilà, je me tiens là où nous nous sommes si souvent retrouvées, avant de rejoindre notre planque, enfouie sous mes pieds. La pénombre empêche déjà de voir l'herbe en bas, je ne sais pas si les flics ont délimité une zone à la rubalise, mais qu'auraient-ils eu à protéger du passage ? Après sa chute, Charlotte n'était plus qu'un corps à déblayer. Ça me sert le cœur de l'imaginer jetée à l'arrière d'un camion comme un sac de patates, alors que ça n'a pas du tout dû se passer de la sorte : les cadavres, on en prend souvent plus soin que des vivants.
Je ne sais pas vraiment ce que je cherche : un message d'adieu scotché à la barrière ? Un signe gravé dans le métal ? Ce besoin de trouver un sens est une impasse mais je suis prête à me raccrocher à n'importe quoi pour continuer de réfléchir plutôt que sombrer.
Mes yeux sont attirés par un reflet brillant. Il semble venir d'une anfractuosité dans le trottoir, presque au niveau de la barrière. On dirait... des paillettes ?
Elles m'évoquent quelque chose, un souvenir à la fois évident et pourtant impossible à resituer, comme quand on retombe sur une odeur de l'enfance.
Je m'agenouille et je réalise qu'il y a une rigole dans le trottoir, sans doute une gouttière pour évacuer l'eau, à moitié colonisée par les pissenlits poussant dans les creux du béton. Les paillettes ont disparu, on dirait qu'elles ne sont visibles que sous un certain angle. Je pourrais allumer la torche de mon téléphone, mais je prends un plaisir masochiste à tâtonner au pif dans le noir, à trouver des vieux mégots, à risquer de mettre mes doigts dans une merde de chien subtilement placée. Ça me plaît de galérer : toute épreuve, même ridicule, m'éloigne du brouhaha de la vraie douleur.
Je touche un objet dur, qui semble juste assez plat pour s'être inséré dans la rigole. Je n'ai même pas la place de mettre mon pouce et mon index de chaque côté pour former une pince, je suis condamné à essayer de le catapulter par en dessous. Au bout de quelques secondes, il bascule.
C'est un téléphone. Protégé par sa coque avec au dos un sablier duquel s'écoulent des paillettes.
Ce n'est pas un téléphone, c'est le téléphone. Celui de Charlotte.
Elle l'a laissé là avant de sauter.