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BARRAGES - Chapitres 4 et 5

27 Janvier 2021 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #barrages

Sommaire de publication.

 

4.

 

- La vue est cool, hein ?

 

Charlotte m'a emmenée en haut d'un ancien barrage, aménagé pour traverser facilement la vallée. Un gigantesque ouvrage de pierre, courbé comme un amphithéâtre, qui plonge à pic vers la forêt.

 

- Avant c'était un vrai barrage, y'avait de l'eau et tout. Quand j'étais petite, des gens plongeaient même d'en haut. Puis ils ont décidé de construire un peu plus bas, donc ils ont dérivé la rivière pour qu'elle contourne. Depuis, ça a poussé, tu as vu ?

 

C'était le moins qu'on puisse dire. Droit en dessous, une grande étendue herbeuse, pouvant facilement permettre l'atterrissage d'un saut en parachute, puis les arbres reprenant leurs droits.

 

- Maintenant, beaucoup de monde pique-nique en bas, et si on passe par la forêt, on peut ramasser des champignons avant de rejoindre B. Mais moi, je préfère ici, je respire mieux. Dans l'herbe, tu as ce grand mur qui te surplombe, tu as l'impression qu'il va s'effondrer sur toi et t'écraser. Je sais pas comment ils font pour aimer bouffer avec soixante mètres de béton au dessus d'eux.

 

J'avais du mal à me représenter, tout ce que je savais c'est que là, j'avais le vertige, et que j'avais hâte de m'en aller. Une épaisse rambarde métallique empêchait de jouer à l'écureuil volant, mais elle ne me rassurait pas plus que ça, tout comme la corde en cours d'escalade ne m'avait jamais permis de décoller du sol pour affronter le mur.

 

- Tu sais qu'il y a eu plusieurs suicides ?

Sérieux ?

- Ouais. C'est un peu notre Golden Gate à nous. Chaque année, il y en a quelques uns qui font le grand saut. Je trouve ça stylé.

- Ah bon ?

- C'est un adieu qui a de la gueule. C'est majestueux et en même temps tu n'emmerdes personne, pas comme si tu te jetais sous un train. Moi, en tout cas, si j'en ai plein les bottes, c'est ici que je le ferai.

- Arrête. Je veux pas t'entendre dire ça.

 

Elle a dû sentir que je ne goûtais pas au délire morbide et n'a pas relancé.

Il fallait s'y habituer avec Charlotte, elle abordait chaque aspect de la mort avec le plus de détachement possible, Ça ne me dérangeait pas quand c'était en des termes généraux, mais il suffisait qu'elle rigole sur sa propre finitude pour que ça me foute des angoisses.

 

Le suicide, ça lui prenait souvent. Je crois qu'elle aimait l'idée d'avoir le contrôle, et de ne rien se faire imposer, pas même son décès. Il y avait peut-être un peu de puérilité là-dedans, une trouille renversée, mais quand on est une femme, vu tout ce qui peut nous tomber dessus, on a pris l'habitude de renverser la peur, pour ne pas vivre en permanence dirigée par elle.

 

- Je veux te montrer un endroit encore plus cool.

- Rassure-moi, c'est moins haut ?

- Oui oui, il va falloir qu'on rejoigne le sol en dessous.

 

Je m'attendais presque à ce qu'elle sorte des mousquetons de son sac pour une descente en rappel, heureusement, elle s'est contentée de longer la rambarde sur le minuscule trottoir qui nous protégeait de la route. Ceci dit, aucune voiture n'était passée depuis notre arrivée. Ici, même les grands axes restaient déserts, il fallait vraiment rejoindre le « centre-ville » (faute de meilleur terme) pour entendre quelques klaxons. Paradis pour les uns, mort lente pour les autres.

 

Comme on ne tenait pas toutes les deux de front sur le trottoir et que je ne voulais pas lui reluquer le cul tout le trajet, j'ai descendu la marche pour progresser sur la route. A côté, Charlotte, déjà plus grande que moi, paraissait gigantesque, impression renforcée par sa maîtrise des lieux.

 

Elle avait beau vouloir s'en défaire, c'était chez elle. Elle retrouvait naturellement ses habitudes, son rythme, et j'étais heureuse, bien que légèrement intimidée, qu'elle veuille me faire intégrer son univers.

 

C'est quelque chose, les lieux. Ils ne parlent pas, ne portent aucune réclamation, ne sont pas jaloux, ne font rien pour se faire désirer, mais ils vous accrochent, ils s'inscrivent en vous, et même plusieurs années après, quand on pense s'en être débarrassé, ils s'imposent à nouveau.

 

Charlotte faisait passer ça pour une visite touristique, mais en réalité, c'est pour elle qu'elle arpentait ces chemins, afin de se les réapproprier.

 

Une fois atteint le bout du barrage, j'ai découvert un sentier qui serpentait à flan de montagne pour arriver jusqu'à la plaine herbeuse. Suffisamment large, mais il ne fallait pas s'amuser à le dévaler de nuit avec trois grammes dans le sang. J'ai repoussé comme j'ai pu mon vertige en restant collée à la paroi tandis que Charlotte gambadait, insensible aux petites pierres qui dévalaient la pente, délogées du sol au moment de notre passage.

 

Le soleil lourd de fin août nous a tapé sur la nuque le temps de la descente, j'aurais bien repris mon souffle une fois arrivée dans l'herbe, mais Charlotte n'en avait pas fini avec moi.

 

- Allez, on est pas des gentianes, on va pas rester plantées là, suis-moi, promis il y aura de l'ombre.

 

Je m'attendais à ce qu'elle me tire vers la forêt mais nous avons longé le barrage, reproduisant la même courbe mais soixante mètres plus bas, jusqu'à une porte rouge en métal logée dans le béton.

 

- C'est un accès de secours qu'ils ont installé là après, ça permet de rejoindre l'ancien centre de gestion du barrage, c'est abandonné mais ça vaut le coup d’œil.

- Comment ça se fait que c'est ouvert ?

- Ça l'était pas, mais c'est comme tout, si on force un peu... le truc, c'est que cette porte est tellement merdique que personne osait s'en approcher, donc j'en avais fait ma planque, à l'époque.

 

Elle a réussi à tirer la porte dans un grand raclement, sur une cinquantaine de centimètres.

 

- Bon, elle veut pas plus. Ça suffira pour passer.

 

On s'est glissées à l'intérieur, la température a chuté d'un seul coup. On se trouvait dans une sorte de local technique, avec un escalier en métal face à nous qui montait vers les ombres.

 

- Super, on dirait qu'on est à Jurassic Park et qu'on doit rétablir l'électricité.

- Rabat-joie. Allume ton téléphone, l'ouverture de la porte ne suffira pas à nous éclairer.

 

On a gravi les marches pour arriver dans une grande salle s'étendant loin à notre gauche, du moins aussi loin que nos torches portaient (sans doute sur toute la largeur du barrage). De grosses structures rondes étaient disposées tout le long de la salle.

 

- Ça c'est les anciennes turbines, c'est pour produire l'électricité.

 

Je n'ai pas osé lui dire que je me foutais pas mal de comment fonctionnait un barrage et que je commençais déjà à en avoir marre d'avancer à tâtons au milieu des odeurs de rance et de poussière.

 

J'ai manqué de me gameller en butant contre une bouteille. En pointant mon téléphone vers le sol, j'ai vu qu'il était jonché de débris de verre, de vieilles cannettes, de paquets de chips vides et de paquets de cigarettes éventrés.

 

- Ta planque, tu disais ?

- Oui bah ça fait trois ans que je ne suis pas revenue, je me doute bien que ça a été visité entre temps. Ça aurait pu devenir un aquarium municipal depuis, on s'en sort pas trop mal.

- Question de point de vue.

- De toute façon, ce n'est pas... ah voilà.

 

Charlotte venait de disparaître derrière une turbine, presque aussi grande qu'un carrousel. Je l'ai rejointe devant une porte dissimulée dans la pénombre, sur laquelle était accroché un écriteau triangulaire jaune bardé d'une tête de mort où s'affichait en lettres noires  : DANGER MORTEL.

Ma compagne a laissé échapper un petit rire satisfait.

 

- C'est pas vrai du tout, c'est moi qui rajouté le panneau à l'époque, pour dissuader les curieux.

- Et ça a marché ? Le monde ne manque pas de mecs qui se feraient une joie d'ouvrir précisément cette porte parce qu'elle est interdite.

- On va très vite le savoir.

 

Je venais de remarquer que la porte était aussi verrouillée à l'aide d'un gros cadenas rouillé. Ce n'était plus Jurassic Park mais Fort Boyard.

 

- Espérons que la serrure fonctionne toujours.

 

Dans le faisceau blanc de ma torche, je l'ai vue sortir un collier de sous son t-shirt, en réalité une cordelette avec une clé au bout.

 

- Attends. Pendant trois ans, tu as gardé autour du cou l'accès à ce vieux placard pourri ?

- Je te l'ai dit : c'est ma planque.

 

Le cadenas a sauté comme par magie, et Charlotte a pu tirer la porte.

 

A ma grande surprise, l'intérieur n'était pas plongé dans l'obscurité, mais baigné du soleil passant par deux fenêtres horizontales situées face à nous à hauteur d'yeux, en verre épais et poussiéreux. La pièce ressemblait à la cabine de pilotage d'un vaisseau spatial, tout le mur du fond étant occupé par un tableau de commande. Il ne restait qu'une chaise à roulettes à moitié défoncée, mais des matelas avaient été disposés au sol, ce qui donnait à l'endroit une ambiance de soirée pyjama, si l'on aimait les toiles d'araignée et le béton nu.

 

- Je pense que c'est là qu'ils contrôlaient les turbines, mais aucun bouton n'a jamais marché.

- S'il n'y a plus d'électricité, pas étonnant.

- En tout cas, ça a de la gueule, non ?

 

Je devais reconnaître que malgré l'atmosphère un peu miteuse, cette salle dégageait un sentiment de sécurité et d'apaisement. Surtout, c'est la première fois que je sentais réellement la trace de Charlotte, quand bien même elle n'y était pas revenue depuis des années. Ça m'émouvait de savoir qu'elle y avait passé des journées, peut-être des nuits, qu'elle s'était trouvé un cocon pour se sortir du monde, tout en pouvant l'observer à travers deux lucarnes pointant vers la forêt.

 

- J'ai trouvé ce coin quand j'avais quinze ans, j'ai eu tout le temps de mon lycée pour l'aménager.

- Tu y as emmené du monde ?

- Oh, quelques uns, c'est pas mal pour avoir un peu d'intimité, ici.

 

Elle avait prononcé ça sur le ton le plus neutre du monde, mais j'ai détecté immédiatement une sensation bizarre dans mon ventre. Une tristesse un peu sourde.

 

Non, de la jalousie. Une jalousie découragée. Celle qui naît quand on ne sait pas où on en est, qu'on ignore ce qu'on peut attendre de l'autre.

 

C'était comme ça depuis quelques temps avec Charlotte. Cette proximité trouble entre deux amies toujours fourrées ensemble, se définissant en permanence avec des périphrases. Hétéros par défaut, pour ne pas avoir à se poser de questions, pour ne pas mettre en péril l'équilibre que nous avions installé.

 

Meilleures amies certainement, un peu autre chose sans doute.

 

Mais vu qu'on ne mettait jamais de mots, j'étais peut-être la seule à me faire des films. En tout cas, quand Charlotte laissait planer le souvenir de siestes crapuleuses adolescentes, quelque chose se creusait en moi, un froid s'y engouffrait, une solitude tenace, alors que bon, après tout, quelle idée de souffrir du fait que nous avions eu une vie avant de nous connaître ? En plus, quand on était à la fac, elle m'avait déjà évoqué d'anciennes histoires.

 

Sauf que quand nous étions à la fac, mes sentiments n'étaient pas les mêmes.

 

- Quoi qu'il en soit, maintenant, c'est notre planque.

 

En voyant le grand sourire de Charlotte, le visage découpé comme par un projecteur dans la lumière des fenêtres, le trou dans mon ventre s'est refermé d'un coup, colmaté avec du papier-bulle.

Ça ne tiendrait pas éternellement, mais ça permettait de patienter.

 

 

 

 


 

5.

 

Je ne sais pas comment j'ai réussi à me traîner jusqu'à chez Charlotte. Il faut que je voie sa mère, alors que je n'ai rien à lui dire, que je ne peux rien lui apporter : deux douleurs qui se percutent n'ont jamais créé rien d'autre que plus de douleur.

 

Mais elle m'a prévenue, tout de suite, alors il faut que je sois là, parce que si ça n'imprime pas maintenant, ça n'imprimera jamais, je resterai avec cette impression de cauchemar vaseux, cette irréalité où Charlotte n'est ni partie ni avec moi.

 

Quand je sonne, il se passe bien une bonne minute d'attente (au point que je me demande s'il faut que je rappuie sur l'interrupteur), je suppose qu'elle a dû se demander si ça valait la peine d'aller voir, si quelque chose valait encore la peine de quoi que ce soit.

 

Elle finit par ouvrir, et je découvre ce qu'est l'anéantissement.

 

Hérodote a écrit qu'en temps de paix, les fils ensevelissent leurs pères et qu'en temps de guerre, les pères ensevelissent leurs fils. Mais qui a écrit sur les mères qui ensevelissent leurs filles ?

 

Maria a disparu. Tout ce que je connaissais d'elle, tout ce qu'elle dégageait avant s'est évaporé, aspiré par le néant.

 

C'est au delà du chagrin, elle est à peine plus que les ombres des victimes d'Hiroshima et Nagasaki projetées en négatifs sur les murs décolorés par l'éclair de l'explosion. Elle a basculé de l'autre côté, et il ne reste qu'un résidu, un simulacre, qui se tient devant moi.

 

Elle ne prononce pas un mot mais je devine au pas de côté qu'elle fait qu'elle m'invite à entrer.

 

Elle a les yeux rouges mais aucune larme, parce que même les larmes ne sont pas prévues pour affronter un tel traumatisme, elles ont dû démissionner. Elle me conduit au salon, part à la cuisine chercher quelque chose, du café peut-être, revient sans rien, tourne en rond avant de me désigner le canapé, je m'assois, elle fait de même sur le tabouret et on ne dit rien. Les secondes passent, je n'en ai jamais vécu de si longues.

 

Maria est incapable de me regarder, ses yeux filent au dessus de mon épaule, mais sa voix finit par dénouer :

 

- Ils l'ont trouvée dans l'herbe, en bas. C'était des gens qui voulaient s'installer pour un pique-nique, ils ont cru qu'elle dormait. Après ils ont appelé les pompiers mais ils auraient rien pu faire, la police est venue ici et on est allé la voir c'est vrai qu'on aurait dit qu'elle dormait j'aurais peut-être pas dû t'appeler tout de suite mais il le fallait quand même sinon...

 

Tout s'enchaîne sans souci de terminer les phrases, de les lier entre elles, d'aboutir à un ensemble cohérent. Maria parle plus pour elle que pour moi, mais elle a besoin que je sois là pour ne pas paraître complètement folle. Même son accent espagnol, d'habitude très léger, ressort par à-coups, comme s'il fallait tout cracher, comme si elle ne maîtrisait plus rien.

 

Une chose, cependant, n'apparaît pas dans son discours désordonné : la probabilité que Charlotte ait choisi d'en finir. Ce doit être un indicible trop inconcevable pour une mère, que son enfant ait abandonné, alors elle s'accroche à l'hypothèse de l'accident. A ce stade, l'horreur du hasard est plus supportable que l'abominable de la décision.

 

Je ne veux pas l'interrompre mais des questions impossibles à poser me viennent à l'esprit : est-ce que la chute ne l'a pas trop amochée ? Est-ce que je peux (veux) la voir ? C'est quoi la suite ?

Et puis Maria dit : « la police voudrait te parler, ils vont te contacter ».

 

- Quoi ? Pourquoi ?

- Je leur ai dit que c'est toi qui la connaissais le mieux, ils veulent en savoir plus sur... tout ça.

 

Si les flics sont sur le coup, c'est que l'accident n'est pas prouvé. S'ils veulent parler à la meilleure copine, c'est que, fatalement, ils pensent au suicide. Mais qui n'y penserait pas à part Maria ?

 

- J'ai donné ton numéro, tu m'en veux pas ?

- Non non.

 

Je ne vois pas bien ce que je pourrais leur dire, la nouvelle m'ayant coupée à la racine. Que Charlotte blaguait souvent sur le fait de se jeter du pont ? Qu'elle était bizarre ces derniers temps ?Qu'elle m'avait caché beaucoup de choses ? Que j'ai envie de la rejoindre ?

 

Mais avant tout, j'ai besoin de savoir. De trouver une lueur de compréhension. Alors si les flics peuvent recouper quelques infos, ça ne me coûtera pas bien cher de leur accorder une interview.

 

Maintenant que je suis là, mon plus grand désir est de m'enfuir. Il y a quelque chose d'inconvenant à détailler Maria de la sorte, comme ces vieux dans les maisons de retraite qui n'y arrivent plus et sur lesquels on veut éviter de poser les yeux. Je suis aussi gênée que triste, parce que je ne sais pas ce que je lui renvoie (la même chose ?).

 

Deux bouts de banquise à la dérive, se demandant lequel des deux aura fini de fondre en premier.

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