BARRAGES - Chapitres 8 et 9
8.
Charlotte m'a montré le sablier sur sa coque.
- C'est pour ne pas oublier que notre temps est compté.
Nous étions allongées sur les matelas défoncés de la planque, et on enfilait les bières en débriefant les premiers jours de cours.
- Et là, il te dit qu'il nous en reste combien ?
Elle a retourné le téléphone dans l'autre sens alors que les paillettes s'apprêtaient à toutes s'entasser dans le réservoir.
- Suffisamment.
L'année avait débuté, et notre école marquait sa distinction avec les facs d'art classiques dont nous étions nombreux à sortir. On avait moins de cours théoriques, nos profs étaient plus prétentieux, nos camarades plus pénibles. On se mélangeait à la marge, rejoignant à reculons le groupe Whatsapp' de la classe, partageant parfois nos chaises à la cafêt' le temps de manger un morceau, mais pas de quoi fouetter un chat.
Charlotte, mieux adaptée aux exigences sociales que moi, faisait des incursions un peu plus poussées de temps en temps. Elle semblait se trouver quelques accointances avec Julien, le timide qui l'avait reluquée le premier jour, et comme je n'aimais pas les poussées de possessivité qui dardaient en moi quand je les voyais ensemble, je préférais leur laisser ces moments et faire mes bricoles dans mon coin. Je n'avais pas à m'inquiéter outre mesure tant que Charlotte n'annulait pas nos virées au profit de l'autre.
De toute façon, quand bien même nous étions comme les deux maillons d'une chaîne, l'école, malgré ses discours de début d'année, restait un lieu d'expression solitaire, où chacun faisait ses projets sans se soucier des autres. Le travail de groupe était exceptionnel – ce qui n'était pas forcément pour me déplaire, les exigences hautes, les horaires serrés, on fatiguait vite.
- J'ai discuté avec Laurine, hier, elle m'a dit qu'elle prévoyait d'organiser bientôt une grosse soirée chez elle pour lancer l'année correctement.
- Tu parles à la bourgeoise, maintenant ?
- Arrête, en vrai, elle est à peine plus insupportable qu'elle ne le laisse penser, mais je me dis que si on commence à faire les asociales dès le début, on va finir totalement exclues des débats.
- Qu'est-ce que ça peut foutre ? Tu prévois de te présenter comme déléguée de classe ?
Charlotte s'est levée pour venir se lover à côté de moi, avec cet air irrésistible qu'elle prenait quand il s'agissait d'arrondir les angles.
- On les connaît pas encore, il y a sûrement des gens très bien dans le lot. On doit paraître tout aussi casse-couilles vues de l'extérieur qu'ils ne le sont. Je te demande juste de rester ouverte aux éventualités. En plus, tu sais très bien que si une soirée s'organise, je pourrai pas y aller sans toi.
- Pourquoi ça ?
- Parce que je m'y ferais bien trop chier, évidemment.
Charlotte n'avait pas besoin de faire beaucoup d'efforts. Il suffisait qu'elle mentionne d'une façon ou d'une autre que j'étais importante pour elle, et elle m'avait dans la poche. Et dans le fond, elle n'avait pas tort, je n'avais aucune raison, après une semaine de cours, de me braquer en partant du principe que personne ne pouvait lui arriver à la cheville.
Dans l'attente d'un hypothétique élargissement de mes horizons, je restais suspendue au parfum de Charlotte, à sa nuque brisée dans le creux de la mienne, à nos cheveux mêlés comme des doigts, à nos bouteilles côte à côte.
C'était ce genre de moment tendu juste avant quelque chose, celui où dans un film ça bascule.
Mais ça ne basculait pas.
Nous restions, et peut-être était-ce ce qui nous plaisait, à la lisière, guettant le désir se faufiler entre les arbres comme un animal craintif, persuadées qu'en faisant un mouvement de trop, il s'échapperait pour ne jamais revenir.
Encore une fois, c'est l'histoire que je me racontais, peut-être que Charlotte gardait sa tête là par confort, comme peut le faire une bonne copine sans arrière pensée. Peut-être que je réarrangeais les silences pour en faire une partition qui me convenait.
Quoi qu'il en soit, c'était nos silences, rien que les nôtres.
9.
Je tourne en rond dans ma chambre de 9m² avec le téléphone de Charlotte à la main, sans savoir ce qu'il signifie. Est-ce qu'il m'est dirigé ? Est-ce qu'elle s'est dit que je serais la personne la plus à même de fouiller les alentours ? Dans ce cas, pourquoi ne m'a-t-elle pas laissé un message plus simple, un indice que je serais la seule à connaître ?
D'autant qu'elle ne m'a jamais donné son code d'accès, donc il m'est royalement inutile. J'ai testé quelques banalités comme sa date de naissance (et dans un accès d'espoir, la mienne), rien n'a bougé.
Je n'arrête pas de le retourner pour vider le sablier, et j'aimerais faire pareil avec ma tête, tout secouer pour que mes neurones se câblent différemment et m'indiquent la raison de ce portable abandonné.
Je pourrais le donner aux flics quand ils m'interrogeront, ils seront sans doute en mesure de le craquer sans problème. Ou pas ? En fait, je n'en sais rien, je doute qu'ils investissent les Experts de B. pour un suicide. Machinalement, je l'ai éteint sur place, si jamais ils appellent l'opérateur pour le borner, ils ne sauront pas que je l'ai ramené ici.
Voilà que je commence à réfléchir comme une criminelle, mais que dirait la police si moins de vingt-quatre heures après la mort d'une fille, on retrouvait son téléphone chez sa camarade de classe ? Ils pourraient en conclure que je l'ai poussée à l'acte, ou poussée tout court. Ce serait stupide, mais il ne faut jamais sous-estimer la police dans ce registre.
Pour le moment, je rentre le portable dans le tiroir de mon bureau, l'avoir sous les yeux me donne la nausée.
Je n'ai pas eu mon quota de nuit, ma dose d'abandon. Ce soir, je ne peux pas rester dans ma chambre, en ayant pour unique pensée que je ne reparlerai jamais à Charlotte. Le Californian Dreamer est à dix minutes, c'est bien le seul lieu qui pourra m'accueillir à cette heure.
Le retour dans l'obscurité me fait prendre conscience de ma soudaine solitude. Ce sera donc ça, ma vie, désormais ? Ce manteau de rien qui me pèse tout en me laissant nue ? Pourquoi j'ai encore cette sensation d'être à distance, au bout d'un long tunnel dont la sortie se rétrécit jusqu'à n'avoir plus que le diamètre d'une tête d'épingle lumineuse ?
Mes pas sont mécaniques, j'ai tellement souvent fait ce trajet lors de la dernière année, où nous alternions entre le Californian et la planque, que je pourrais le réaliser les yeux fermés.
A l'intérieur, c'est comme d'habitude. Ça aussi, il va falloir que je m'y fasse : tout sera exactement comme d'habitude, bien qu'amputé de Charlotte. Aucune météorite ne va raser la région, on ne va pas pendre de draperies noires sur le fronton de la mairie, et les gens picoleront de la même manière dans le seul bar potable du coin.
Olivia aussi est là comme d'habitude, en train de servir une pinte tout en faisant mine de ne pas s'intéresser aux conversations des piliers de comptoir. Je m'avance vers elle en pilote automatique, et je ne sais pas si c'est son grand sourire débarrassé de toute inquiétude ou sa question « bah alors, Charlotte est pas avec toi ? » qui a le plus d'impact, mais je suis expulsée du tunnel, tirée de là comme si on m'avait remontée par le conduit d'un évier à la ventouse.
Je fonds en larmes en plein milieu du bar, devant l'expression estomaquée d'Olivia et de tous les clients, je pleure comme je n'ai jamais pleuré, je suis aussi surprise de ces sanglots que de mes cris plus tôt sur le barrage.
Cette fois, ça craque. Cette fois, je libère toute l'eau que j'avais gardée.
Désormais, le barrage, c'est moi.