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BARRAGES - Chapitres 2 et 3

25 Janvier 2021 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #barrages

Pour ne pas rater d'épisodes, vous pouvez retrouver le sommaire de publication

 

2.

 

Charlotte a détaillé le grand bâtiment qui s'étalait devant nous.

 

- Qui aurait cru qu'ils construisent un machin pareil dans le trou du cul du monde ?

- Je crois que le but est justement d'attirer suffisamment de gens pour que ce ne soit plus le cas.

- B. est et restera un mouroir. Je le sais, j'y ai grandi, j'en suis partie, je croyais ne plus jamais y foutre les pieds, et voilà que ça repart pour un tour. Tu vas voir que je pourrai plus en sortir, cette fois.

- Ne dis pas n'importe quoi, c'est bien pratique, ça t'évite d'avoir à payer un appart'.

- Oui, mais je retourne vivre avec ma mère, c'est un peu la honte, quand on a lâché l'affaire une première fois.

- Tu veux qu'on échange avec le cagibi qui me sert de chambre étudiante ? Je peux me doucher tout en faisant la cuisine, et j'ai vue droit sur l'école, tu parles d'un privilège.

 

Le fin fond de l'Isère, voilà où nous avions échoué après une fac d'arts à Saint-Étienne. La promesse d'une école publique, implantée ici pour redynamiser la région, où deux-cent cinquante élèves se divisaient entre cinéma, photographie/arts plastiques (notre filière), et publicité. Seuls les adeptes de la troisième option trouveraient un métier, les autres profiteraient à défaut de trois ans de rab pour continuer à rêver.

 

Au départ, je n'étais pas très chaude pour intégrer l'école, fantasmant sur Lyon comme point de chute.

Mais Lyon ne paraît accessible que s'il ne reste que deux villes en France et que Paris est la seconde. Rien ne m'autorisait à y finir mes études, surtout financièrement.

 

Heureusement, Charlotte avait une autre idée.

Sa mère lui avait parlé de cette école, et si on passait outre la résignation à quitter toute civilisation, l'idée d'une formation de pointe gratuite, à une heure où même le prix des facs laissées à l'abandon explosait, était alléchante.

 

Et puis, bien sûr, nous serions ensemble.

 

Comme depuis la première fois, depuis le premier jour, où nous nous étions assises côte à côte sur le banc d'un amphi. Un hasard absolu, la centrifugeuse de l'université nous avait mélangées avant nous déverser là, à quelques centimètres l'une de l'autre. Nos premiers soupirs – d'ennui – avaient été de concert, et dès la pause, Charlotte me proposait une cigarette.

 

J'avais refusé, bien sage que j'étais, privilégiant un café à la machine.

 

Je m'étais déjà imaginé passer ma scolarité toute seule dans la ville la plus déprimante de France, enchaînant les cours insipides pour de rares moments de création en atelier, et voilà qu'au bout de deux heures, je tombais sur celle que je ne quitterais plus par la suite.

 

C'est ainsi que ces trois ans étaient passés, si vite quand on y pense, plus marqués par les soirées picole que les après-midi révision, mais une fois notre licence en poche, surtout une licence en arts plastiques, on s'était rendu à l'évidence : s'arrêter maintenant revenait à aller mendier des places d'animatrices en périscolaire.

 

Cette école sortie de terre au milieu de nulle-part – un peu comme si quelqu'un s'était dit qu'implanter un centre de formation à Tchernobyl était une bonne idée, nous arrangeait donc largement, mais il fallait compter avec une certaine aigreur de Charlotte.

 

- T'as vu comme c'est grand ? Y'a de quoi rentrer quatre fois plus d'élèves.

- Pas dit qu'ils aient trouvé assez de profs volontaires pour venir enseigner ici. Et puis je vais pas me plaindre qu'on soit pas à soixante par salle.

- En plus, ils ont mis du verre partout, on dirait un campus américain.

- J'oubliais que tu avais un faible pour les blockhaus, on aurait dû aller étudier en Normandie.

 

Charlotte a allumé une clope, c'était sa technique quand elle ne trouvait rien à répondre.

 

Je comprenais ses réticences : personne n'a envie de revenir au point de départ après avoir quitté le cocon familial. Surtout si le cocon est à cinquante kilomètres de la première vraie ville connue.

 

En créant l'école ici, on avait sans doute rêvé d'en faire un pôle attractif pour toute la région, mais les étudiants ne se faisaient pas avoir : ils arrivaient, dormaient dans les chambres du Crous sur le campus ou pour les plus riches, se prenaient une location en « ville », et dès leur diplôme en poche, ils repartaient vendre leurs talents dans le monde moderne. Ça permettait quand même de rajeunir en partie la population des quelques lieux d'intérêt de la bourgade, même si les habitants semblaient plus dérangés que ravis par ce flux d'étudiants renouvelé chaque année.


Des étudiants en art, en plus, donc des hippies, des drogués, des feignants.

 

Ce n'était pas une guerre ouverte, on ne voyait pas des hordes de locaux s'attaquer aux immigrés temporaires, mais plutôt un conflit larvé, des regards de côté, des altercations ponctuelles, quelques remarques acerbes sur ces « pas-d-ici ».

 

Au fil des jours, on avait compris que c'était surtout les jeunes autochtones qui le vivaient mal. Toute une génération n'espérant qu'une chose : quitter ce trou et le chômage, l'ennui et le vide.

Et comme une provocation, on débarquait de Lyon, de Grenoble, parfois de plus loin, pour venir étudier là où ils ne trouvaient rien à faire, avant de repartir alors qu'eux n'en avaient pas la possibilité.

 

Charlotte avait retrouvé des amis d'enfance, restés au bercail. L'accueil avait été polaire : elle faisait désormais partie d'un autre monde, et ils avaient l'impression qu'elle revenait juste pour les narguer. Elle ne me les avait même pas présentés, chacun traçait désormais sa route de son côté.

 

- Va falloir que je te montre les vrais coins sympa, tu vas devenir marteau si tu restes à contempler cette horreur.

- Je comptais bien un peu sur toi pour m'initier aux mystères de B., en fait, sinon j'aurais pas choisi une locale pour me faire visiter.

- Ma chère Justine, sous-entendrais-tu que tu n'es avec moi que par pur intérêt touristique ?

- Tu connais mon talent pour m'entourer des gens qui sauront m'être utile.

 

C'était un mensonge. Je ne savais pas m'entourer, de personne. Charlotte était la seule, et ça me suffisait bien.

 

Pourquoi aurais-je eu besoin de quelqu'un d'autre alors qu'elle était là, et qu'on s'apprêtait à passer trois nouvelles années à un siège de distance ?

 

 

 

 

3.

 

Je ramasse mon téléphone. Je ne sais pas combien de temps est passé, je ne sais même plus où je suis.

 

Cette route ressemble à toutes les autres ici, elle vient de partout et n'arrive nulle-part.

 

Mon portable n'est pas cassé. Au fond de moi, il y avait presque cette envie qu'il le soit, pour que ce soit raccord. C'est par lui que la nouvelle est passée, il aurait dû éclater en conséquence, terrassé par la violence du choc de l'annonce.

 

Il a juste une rayure blanche sur le coin qui a rencontré le bitume. Je suis à deux doigts de le lancer devant moi pour lui offrir un vrai voyage vers l'après, mais un soupçon de rationalité me fait le conserver : ça ne changerait rien, ça ne soulagerait rien.

 

Je réalise que je ne sais toujours pas ce qui est arrivé à Charlotte. Sa mère a dû me le dire dans sa chute, mais je n'étais déjà plus en état. Je commence à l'imaginer la tête auréolée de sang après avoir été percutée par un bus, ou abattue par un braqueur du Californian Dreamer, toujours en cavale.

 

Toutes les morts possibles et imaginables se succèdent, mais elles n'accrochent aucune réalité, on dirait que des cartes de tarot défilent devant mes yeux.

 

Mon portable vibre. Mes mains tremblent tellement que je galère à ouvrir le message que je viens de recevoir. Il vient de la mère de Charlotte.

 

« Ils l'ont trouvée en bas du barrage. Elle est tombée »

 

Je relis plusieurs fois (trop).

 

Elle est tombée. Jamais phrase si courte n'a été aussi lourde de sens, et à la fois si éloignée de la terrible réalité.

 

Car le barrage n'est pas de ceux d'où l'on tombe. Il faudrait une malchance au delà des statistiques observables pour basculer par accident par dessus la haute rambarde qui protège du vide.

 

Et puis l'histoire de Charlotte avec ce pont un peu spécial ne date pas d'aujourd'hui. Elle a souvent eu l'occasion de m'y emmener, de me confier le lien qu'elle entretenait avec le lieu.

 

Elle ne serait jamais tombée. Tous les événements antérieurs ne convergent pas vers une chute.

 

Mais vers un saut.

 

Un saut que je n'ai pas prévu, un saut dont j'ai sans doute refusé de voir les avertissements. Un saut que j'avais évacué de l'horizon des possibles après son appel plus tôt dans la matinée.

 

Charlotte m'a laissé partir devant en endormant mes soupçons.

Charlotte a renoncé et je suis toute seule.

 

Mon nouveau cri est de colère.

 

 

 

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