Vers Le Phare (final)
Vers Le Phare (final)
- Je croyais que le temps avait effacé Antoine. Mais le temps ne fait rien disparaître tant que le problème n'est pas réglé. C'est un vinyle qui saute et qui reste bloqué sur la même phrase en boucle. On finit par l'oublier comme je suppose qu'on s'habitue aux acouphènes mais ce n'est qu'une fois que le choses reprennent leur cours normal qu'on réalise ce qu'on avait accepté de subir.
- Tu te sens mieux, maintenant ?
- Je me sens fatiguée... j'ai l'impression de sortir d'une longue maladie.
- Je veux bien veiller sur ta convalescence.
- Tu as bien mieux à faire.
- Comme quoi ?
- Écrire. Filmer. Montrer les choses comme elles sont plutôt que comme on les voit. Rester exigeante quant à la vérité. Ce que je n'ai pas su faire, et qui m'est retombé sur le coin de la gueule.
- Ce n'est pas de l'exigence, c'est de la survie. Le réel me frappe trop fort pour que je puisse en faire abstraction. Je suis condamnée à le décortiquer pour en calmer les effets. Ce n'est pas pour autant que je l'affronte. La preuve, jusqu'à ce soir, je ne t'avais rien dit. L'acuité, c'est une chose, mais si derrière, il n'y a que de la faiblesse...
- Alors il est grand temps qu'on reconnaisse la faiblesse à sa juste valeur.
Encore une phrase dont je ne sais que faire. Moi qui suis censée n'être à l'aise qu'avec les mots, voilà qu'une fois sortis de la bouche d'Amandine, je n'arrive plus à bien les comprendre, surtout quand ils me concernent. Comme si j'avais peur de leur accorder trop de poids, ou au contraire de réaliser qu'ils n'en ont pas tant que ça. J'espère qu'avec le temps, si j'ai ce temps, toutes ces énigmes révéleront leur logique profonde.
- Ça te gêne si j'éteins ? J'en ai marre de voir tourner le monde autour de moi.
Comme je le comprends, le monde.
- Je t'en prie.
Amandine est soustraite à ma vue, ce qui est compensé par une intimité supplémentaire. Il faut avoir un minimum confiance pour partager une même obscurité.
Quand j'étais petite, j'invitais souvent une amie à dormir à la maison, et alors que nous passions toute la soirée à parler de choses aussi drôles qu'insignifiantes, l'extinction des feux était pour nous le point de départ des confessions plus fondamentales, aveux rendus d'autant plus croustillants qu'ils devaient rester suffisamment discrets pour ne pas provoquer l'ire de mes parents, jugeant qu'il est plus important pour deux filles de dix ans de dormir à l'heure que de refaire le monde abritées sous une couette. Elle me parlait des garçons avec qui elle sortait (à l'époque, elle penchait pour le polyamour vu qu'elle avait trois copains en même temps), et moi, bien malhonnête en y repensant, j'inventais des inclinaisons pour les membres du sexe opposé (en tachant de ne pas piocher dans ceux déjà préemptés par ma camarade), persuadée que mon attirance naissante pour les filles était un problème de réglage qui se résoudrait avec le temps.
Mon cul, ouais.
Je n'avais fait que ça, depuis, attendre de retomber dans la normalité, attendre que les autres se rendent compte de mes sentiments sans que j'aie à leur dire, attendre que la vie déroule son tapis devant moi. Mais Rudy a raison, à ce jeu là, personne ne gagne et je suis la seule à perdre. La présence d'Amandine est un miracle, comme si elle s'était posée par hasard sur un débris d'astéroïde dérivant aux confins de la galaxie. Avec moi dans le rôle du débris. Je ne peux plus me permettre de m'en remettre aux aléas.
- Tu n'as pas envie de partir, des fois ?
Comme moi, je sens qu'Amandine a beaucoup de programmes qui travaillent en toile de fond. Va savoir lequel a poussé à cette question.
- Où ça ?
- Je ne sais pas. Ailleurs.
- Je sais que je suis minoritaire sur la question mais... non. Personne n'a jamais réussi à me convaincre que voir autre chose était mieux, intéressant, ou même différent. Partir me fatigue d'avance. Je supporte mal les gens d'ici, pourquoi m'accorderais-je mieux aux gens de là-bas ? C'est dans ma tête que je me sens à l'étroit, pas dans mon appart'. J'ai déjà voyagé, et suffisamment loin pour qu'on puisse considérer que je changeais de « culture », mais je n'ai rien trouvé. Les angoisses sont les mêmes, la solitude aussi. Le décor change, pas l'air, pas mon corps.
- Peut-être que tu n'es jamais partie avec la bonne personne ?
- Si ça dépend de qui on emmène avec soi, la destination importe peu, non ?
- Je n'ai pas parlé de destination.
- Je t'en prie, ne me sors pas le chemin qui est plus important que le but.
- Pas le chemin, le mouvement. J'ai peur de mourir au même endroit que celui où je suis née.
- Moi, j'ai peur de mourir. Le reste, c'est du détail.
- Partir, c'est prendre des risques, c'est une pièce de théâtre où l'on abandonne le texte au profit de l'improvisation.
- J'ai toujours préféré les textes à l'impro.
- Pourtant, tu es venue ce soir.
- Non, je t'ai suivie. Je t'aurais suivie n'importe où. Est-ce que ça revient à partir ?
La respiration d'Amandine, un peu rauque, me berce comme le ronronnement d'un chat. Je suis dans mon lit et pourtant j'ai le sentiment d'être très loin. Je lutte contre le sommeil car il est possible que ce soit ma dernière nuit en sa compagnie, je ne veux pas la gâcher.
- Si jamais tu pars, tu me préviendras ?
- Je serai bien obligée, si je veux que tu viennes avec moi.
Je crois bien qu'Amandine a prononcé cette phrase.
Ou alors ce n'est que mon imagination. Quelle différence ?
Combien de réponses de sa part ai-je réellement entendues ce soir et combien se sont cousues en filigranes sur ses silences ? Ai-je écrit ma petite histoire en parallèle, juste assez honnête pour qu'elle ne dérive pas des grandes lignes, mais suffisamment romancée pour que le feu reste alimenté ?
Du fond de la fatigue je vois ce phare qui perce la brume, je ne sais pas si j'arriverai un jour à en discerner plus nettement les contours. Plus je me rapproche, plus il m'échappe, plus je suis condamnée à lui prêter une apparence qui me sied.
Il me semble qu'Amandine a rendu les armes, s'est enfuie de chez moi pour retrouver un monde qui n'appartient qu'à elle, où ses rêves doivent désormais s'être délesté du poids Antoine. A moins qu'au contraire il continue d'investir cette place, dégagé du conscient mais s'agrippant comme il peut dans ses songes. Je pense à Barthes et à son analyse des amoureux peinés par la fatigue (morale ou physique) de l'autre, où il disparaît progressivement en s'effaçant, et où l'endormissement en est la figure la plus littérale (comment peux-tu te soustraire à moi au profit de la nuit ?). Je me dis que dans ce cas précis, au contraire, il y a quelque chose d'assez merveilleux à voir l'autre ainsi s'abandonner, se sentir suffisamment en sécurité pour abattre toutes les défenses, s'offrir sans le masque de ses émotions.
Comme une trêve, où les faux-semblants sont préservés par le flou du sommeil.
Alors que demain, il n'y aura plus l'excuse de l'approximation.
Demain, il faudra retrancher de ce que nous avons effectivement construit tout ce que j'ai bâti en arrière pensée.
Demain me fait peur parce que dans un film, il n'y aurait pas de lendemain. La caméra serait placée au dessus du lit, distinguant à peine les corps dans l'obscurité, et on basculerait lentement sur un fondu au noir. Le titre apparaîtrait alors en blanc, tandis qu'une musique lancerait le générique, peut-être une que nous avons écouté ce soir. Ce serait un peu cliché mais ça bouclerait bien les choses, ça leur éviterait de s'étirer sur une douloureuse matinée où l'on fait les comptes.
Une matinée où Amandine regretterait. D'être venue là, de s'être livrée, de m'avoir fait espérer une proximité qui n'était peut-être motivée que par un gin de qualité et la colère envers Antoine. Elle devrait se demander comment se débarrasser sans trop de dégâts d'une amoureuse envahissante qui n'a personne d'autre qu'elle dans sa vie. Elle devrait peut-être inventer quelque chose : rentrer chez elle pour décuver, aller à la fac suivre ses cours de théâtre, chercher un colis qui l'attend depuis trop longtemps à la Poste.
Je tenterais de devancer la honte en l'invitant à s'en aller pour qu'elle n'ait pas à se dépatouiller avec ses explications. Je refuserais de barboter dans cet entre-deux où Amandine est encore là mais déjà ailleurs. Quand l'autre est absente, on peut se consacrer toute entière au manque, l'embrasser, s'y vautrer sans problème, mais quand elle est à cinquante centimètres, prêtre à disparaître, la douleur est insupportable.
C'est le problème de la vie face au cinéma, on ne peut jamais offrir une conclusion adéquate aux histoires, tout n'est qu'apocope, escamotage, brutale interruption, ou au contraire délitement progressif, mort lente, dissolution dans l'ennui.
Vu que nous ne sommes toujours pas dans un film, nous n'échapperons pas à cet après, à cette incertitude qui succède à la perfection.
Ce que nous avons arraché à la nuit, il faudra le lui rendre.
Puissent quelques fragments échapper au ressac comme des grains de sable mouillés restent accrochés aux doigts. Je les serrerai à m'en faire des cicatrices. Ces marques témoigneront de mon nouveau combat pour garder le phare auprès de moi.
Et plus rien ne me brisera.
Avril 2019