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Hors-champ (59) : Le Cimetière (4)

3 Février 2020 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #hors-champ, #lieux

Les 5 hors-champs à venir (de 56 à 60) peuvent être lus indépendamment mais participent de la même histoire et traitent tous de notre lien aux lieux.

 

 

Hors-champ (59) : Le Cimetière (4)

 

 

 

Il y avait du monde, des fleurs, des cailloux plantés en ligne, et Octave dans une boite.

 

Je n'avais jamais compris ce délire autour des enterrements. Cette profusion de solennité, cette façon polie de traiter la mort, alors que la mort, c'est de la saloperie, et qu'elle devrait être traitée comme telle, avec mépris.

 

On aurait dû lui cracher à la gueule, mais on était là, bien sages, respectant le caractère sacré de l'endroit, en chaussures cirées.

 

Nous nous croyions invincibles, cultivant nos petits désespoirs personnels, et ces grandes allées de gravillons nous rappelaient soudainement à quel point nous étions fragiles. Ce trou dans le sol, dans lequel les restes d'Octave allaient se décomposer, apparaissait comme une mise en garde. Bientôt, ce serait nous.

 

Les cimetières n'étaient rien d'autre que des outils de contrôle social destinés à nous foutre la trouille.

 

Les parents d'Octave voulaient qu'il soit artiste, musicien idéalement, d'où son choix de prénom. Il n'était pas passé loin : il n'avait jamais approché un instrument, une toile ou un stylo, mais il était devenu alcoolique à vingt ans. Quand nous l'avions rencontré au bar, ça faisait maintenant une trotte qu'il se nourrissait quasi exclusivement de vodka. Il avait tenu jusqu'à cinquante-sept ans.

 

Le comble, c'est qu'il n'était pas du tout mort d'un cancer.

Il avait été écrasé par un chauffard ivre.

 

La vie est vraiment une garce ironique.

 

Je regardais Manon, qui avait dû se mettre une sacrée caisse la veille, elle semblait plus tanguer d'alcool que de chagrin. Son frère, non loin, la jugeait silencieusement. Lui, il savait rester digne dans ces circonstances.

 

Anaïs était venue en robe de mariée. En hommage au fait qu'Octave avait été son témoin. Les gens semblaient trouver ça honteux (surtout ceux ne connaissant pas la référence), mais ça la laissait indifférente. Anaïs restait toujours imperméable, on ne lui imposait rien qui relevât des codes ou des traditions. Les règles du cimetière, elle s'en battait les reins comme des mariages princiers.

 

Olivia se serait bien passée de la vue de cette robe, qui devait réactiver des souvenirs douloureux. Elle n'avait pas tiré de trait sur Anaïs, elle était comme nous tous, incapable d'aller de l'avant, de repartir à zéro. Elle préférait – si on considérait que la notion de préférence entrait en jeu ici, charrier son sac rempli de regrets.

Dans ce coin tout gris rempli de pierres tombales, son sac semblait plus lourd que jamais.

 

A voir toute la bande réunie ici, j'avais le sentiment d'une mauvaise pièce de théâtre, où chacun apparaissait dans un décor inapproprié. Rien de notre présence à cet enterrement ne pourrait témoigner de notre lien avec Octave. Qu'importe la quantité de larmes, de voix rauques, d'yeux rouges et de cigarettes grillées devant la grille.

 

Après la cérémonie, j'étais allé les retrouver, proposant un verre ensemble.

 

Nous n'avions pas hésité bien longtemps sur notre destination.

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