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Hors-champ (66) : L'Ensablée

23 Août 2022 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #hors-champ

[l'écriture du prochain roman est en cours, petit extrait qui en dit un peu, ou peut-être rien]

 

 

 

Hors-champ (66) : L'Ensablée

 

 

Des années plus tard, à nouveau face à l'étendue bleu-gris, Manon ne trouve rien des souvenirs de plage qu'elle avait vaguement conservés. Rien de l'effervescence, des corps ensuqués collés les uns aux autres, défendant leur carré de sable au moyen d'une serviette rêche. A peine une place de parking pour y loger le panier en osier et les seaux en plastique, c'était l'enfer des spots touristiques, quelle que soit l'heure, si on ne voulait pas fournir l'effort de s'éloigner si longtemps qu'on était déjà fatigué au moment de poser son cul face à la flotte. Ainsi, tout le monde venait là où était tout le monde.

 

Maintenant qu'elle y repense, qu'avait-elle retiré de ces expéditions codifiées à l'excès, le pique-nique tiède, les écouteurs vissés dans les oreilles pour se couper encore un peu plus du monde, son corps d'ado en mutation qu'il aurait fallu afficher parce que le lieu l'imposait ?

 

Son frère, évidemment, était comme un poisson dans l'eau, à peine majeur qu'il maîtrisait déjà ce talent à se sentir accepté partout. En dix minutes, il trouvait des compagnons pour un volley ou une baignade et la laissait assise, les bras autour de ses jambes repliées pour montrer le moins de peau possible au public.

 

Elle ne sait même plus si elle était vilaine, mais à l'époque, elle en était convaincue, parce que les garçons bronzés qui passaient devant elle en courant, projetant de la poussière dans le mistral, ne lui accordaient pas un regard, occupés qu'ils étaient à courser d'autres corps tout aussi bronzés, épousés par des bikinis minuscules. Plus qu'ailleurs, le spectacle du désir lui était douloureux. Il se faisait faux-cul (quoi, des corps presque nus et trempés ? Mais non, voyons, rien d'érotique, c'est juste la plage) alors que la plage à quinze, seize, dix-sept ans, c'est une gigantesque pancarte sexuelle qu'on ne peut s'empêcher de lire. Ça ne semblait déranger personne, des ados en ébullition pouvaient enfin se mater avec l'approbation du reste de l'audience ; l'excitation perlait sur les torses, les hanches, les cuisses, sous les chapeaux de paille et les paréos, jusque dans les sandales remplies de sable.

 

Dans ce lieu de pure libération, Manon se sentait jugée en permanence, dans son incapacité à se montrer attirante, attirée, enjouée, apaisée, abandonnée de bonne grâce à l'ennui. Ses parents étaient capables de se planter comme des coquillages ramenés par la marée, et de passer l'après-midi là, sans aller se mouiller un orteil. Elle ne leur a jamais demandé ce qu'ils y trouvaient, eux, si c'était un simple passage obligé lors des voyages dans le sud, ou si ça revêtait une signification plus intime, une reconnexion à quelque chose de plus vaste. Une question de plus qu'on n'aborde pas avec ses parents, pas forcément la plus fondamentale mais tout de même.

 

La journée s'étirait, les coups de soleil se diffusaient proprement sur les épaules, les corps galbés continuaient de s'agiter devant Manon, qui rêvait d'en être, de traverser le sable avec cette confiance-là, le menton bien relevé, la peau légèrement humide d'écume, les ficelles de son maillot de bain timidement nouées. Elle voulait dégager cette fragilité et cette puissance, elle ne rendait qu'une terne jalousie. Soudain, un garçon qui passait lui jetait enfin un coup d’œil, avec une curiosité un peu piteuse. Qu'est-ce qu'elle fout, celle-là, agglomérée sur sa serviette, à un mètre de ses parents en cristallisation sous la chaleur, ni elle ne bronze, ni elle ne se baigne, ni elle ne s'adonne à une lecture quelconque, vraiment cheloue, en même temps, moche comme elle est, c'est normal.

 

Il suffisait d'une seconde pour qu'elle arrive à cette conclusion. Si elle avait été jolie, il aurait été arrêté au vol, comme quand on sort de chez soi et qu'on réalise qu'on a oublié quelque chose, sans être capable de savoir quoi. Peut-être n'aurait-il pas osé lui parler (d'autant plus si elle avait été très jolie), mais elle aurait senti qu'il le voulait. Il le lui aurait fait comprendre d'une façon ou d'une autre : sur la plage, le corps parle vite.

 

Mais rien, juste la pitié. Le sourcil interrogateur. Et il reprenait sa course pour rejoindre d'autres éphèbes et d'autres nymphes, bruyamment belles et beaux, affichant à l'univers l'aléatoire réussite de leur génétique, pile au bon moment de l'histoire pour que la mode les valorise. Manon aurait aimé les détester, maudire leur talent pour rentrer dans des normes aussi serrées que leurs maillots de bain. Elle aurait sans doute préféré se dire que tout ça, c'était un fantasme de nazis, d'eugénistes biberonnés à la pub.

Mais elle aurait été hypocrite. Qu'importe la raison pour laquelle la vue de leurs corps était un ravissement, elle n'arrivait pas à en décoller, et elle se fabriquait ses petits scénarios érotiques dans un coin du crâne, où c'était elle, la grande fille aux cheveux tombant d'un seul côté de son épaule dans une tresse délicate, la poitrine et les fesses remuant à chaque passe de beach-volley. Les cheveux, les seins, le cul, c'était forcément ça que les garçons visaient, donc quand elle fantasmait, elle s'imaginait généreusement munie de ce côté-là (quand bien même elle n'aurait su qu'en faire).

 

Maintenant qu'elle se voyait comme la grande fille parfaite, incarnée dans son nouvel avatar, ça lui donnait le droit de regarder les mecs, leurs clavicules saillantes, les muscles de leur dos, leurs yeux mi-clos quand ils frappaient la balle face au soleil, la façon qu'avait leur corps de s'étirer quand ils sautaient pour faire une interception face au filet. Elle ne pensait même pas spécifiquement à leur sexe, ça restait un projet vague, une vue de l'esprit dans laquelle elle ne s'aventurait que peu. A son âge, elle avait déjà à peu près tout appris, mais comme personne ne l'avait touchée et qu'elle n'avait touché personne, elle ne savait rien.

 

La peur de la première fois redoublait quand Manon laissait ses rêves vagabonder sur cette plage, comme la peur que ça n'arrive jamais. Qu'elle reste les bras autour des genoux et qu'elle s'en tienne aux plaisirs solitaires à la nuit tombée, sa tignasse encore gorgée de sel (cette odeur l'excitait terriblement donc elle faisait exprès de ne pas se laver les cheveux le soir, pour réactiver les fantasmes concoctés l'après-midi).

 

Les souvenirs reviennent, se bousculent désormais. Toutes ces journées identiques. Elle restait là et son frère disparaissait. Il ne voulait pas l'avoir dans les pattes, tout à ses projets de conquête du monde. L'été suivant, il partirait avec ses potes, et les vacances familiales cesseraient d'être une routine, d'ici là il constituait encore le ciment friable assurant la cohésion du groupe, même s'il ne ratait pas une occasion pour s'en éloigner.

 

Un jour spécial remonte à la surface, sur la côte basque, juste avant ses dix-huit ans. Il avait commencé comme tous les autres, elle sur sa serviette, et encore un groupe de jeunes de son âge jouant au volley. Sa mère dormait, un livre ouvert posé sur son visage pour le protéger sommairement du soleil (trop petit, il lui ferait expérimenter un bronzage rectangulaire plutôt novateur), et son père avait opté pour son unique baignade du jour, pas plus haut que la cheville, avant de revenir se plaindre qu'elle était trop froide, et que de toute façon, avec les surfeurs, il n'y avait pas la place de se tremper.

 

Une gerbe de sable avait éclaté juste devant elle, la faute à un ballon sorti des limites du terrain. Par réflexe, elle l'avait attrapé, et un des garçons s'était approché d'elle pour le récupérer. Elle se souvient encore de sa carrure finement ciselée, sa peau tannée par des heures d'habituation aux rayons, ses cheveux longs brassés par le vent, sans doute que quand il ne tapait pas dans une balle, il glissait sur les vagues tout aussi naturellement.

 

Il l'avait regardée, et pour la première fois, elle avait senti quelque chose, cette émotion qu'elle se représentait à l'idée qu'on la trouve belle, ou tout du moins intrigante, quelque chose, n'importe quoi qui sorte de l'ordinaire. Il s'était approché et avait fait ce geste avec les mains, celui quand on demande à une voiture de reculer plus près du trottoir quand elle est en train de se garer. Cette fois, il signifiait « vas-y, lance-moi la balle ».

 

Alors, les mots étaient sortis, eux aussi pour la première fois, en même temps qu'elle lui rendait le ballon : « je peux venir avec vous ? »

 

Plus qu'une demande, une prière. Une supplication. Tant d'étés de silence avaient permis la composition de cette phrase, comme sédimentée par des millions d'aller-retour de sa langue dans sa bouche sans être capable de sortir un mot.

 

Après un tel effort, la réponse ne pouvait qu'être à la hauteur.

 

« désolé, on est déjà assez nombreux »

 

Il avait tourné les talons, le ballon entre les mains, et l'instant d'après, Manon avait disparu de sa réalité, il courait vers son groupe avec l'énergie du sauveur qui a dû aller extraire un otage d'une bande de terroristes.

 

Elle n'avait pas bougé, les yeux tendus vers la mer, indifférente à son effondrement intérieur. Une certitude s'était gravée en elle, une brûlure d'estomac par marquage au fer rouge : jamais plus elle ne reviendrait. Jamais plus elle ne s'humilierait à venir quémander de l'attention dans un lieu où seuls les élus avaient droit de cité. La nuit était tombée d'un coup, le son s'était ouaté, le sable s'était transformé en polystyrène sous ses doigts. Au moins, aucun de ses parents n'avait assisté à ce fiasco.

 

La mer, vraiment, quelle saloperie.

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