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Hors-champ (60) : La Rue (5)

10 Février 2020 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #hors-champ, #lieux

Les 5 hors-champs à venir (de 56 à 60) peuvent être lus indépendamment mais participent de la même histoire et traitent tous de notre lien aux lieux.

 

 

Hors-champ (60) : La Rue (5)

 

 

 

Le bar avait fini par nous mettre dehors, car il y a des heures où les bars ferment et nous laissent orphelins.

 

La bande s'était déversée sur le trottoir, comme un seau d'eau sale destinée à rejoindre le caniveau.

 

Décramponnés de notre repère, abandonnés à l'ivresse et à la solitude, on ne savait plus très bien si on devait se séparer, partir chacun dans une direction ou au contraire poursuivre l'hommage maladroit que nous avions initié à l'intérieur.

 

Anaïs, toujours dans sa robe de mariée, semblait la plus touchée, la plus coulée. Elle regardait vers nulle part, avec cet air hagard qu'ont ceux dont la maison vient de s'écrouler devant eux. Dépossédée de son corps, poupée de chiffon livrée à la nuit.

 

Olivia était venue l'entourer de ses bras, elle ne pensait plus à la robe, plus à avant, plus à ce temps qui passe entre les gens pour les séparer, à ce froid qui se glisse pour ne plus disparaître. Elle savait sans doute que rien ne pourrait la rendre plus heureuse que d'être là, dans cette rue, tant qu'Anaïs partageait le même espace, alors elle en profitait, morte de faim.

 

Elles ne se parlaient pas, qu'auraient-elles eu à dire ?

 

Manon restait en retrait, elle paraissait attendre que la vie lui tombe sur le coin de la gueule maintenant qu'elle était sortie du bar, que son frère débarque pour la ramener chez elle comme si elle avait quinze ans, que quelqu’un s’arrête pour lui dire qu’elle n’avait rien à faire là, errante, sans but.

 

Mais il n’y avait personne d’autre que nous, rendus à la rue, asséchés sur le pavé alors que nous n’avions fait que boire en proportions déraisonnables. Les immeubles s’étiraient de part en part vers le ciel et formaient un écrin rassurant pour notre chute.

 

Nous étions les enfants du bitume. Aucune campagne, aucune mer, aucune montagne, aucune chambre décorée ni aucune salle de bain n’auraient pu nous correspondre autant que cette saleté, ce bruit, cette odeur. Trop de souvenirs de manifs, de décuvages express alors que le soleil se levait, d’étreintes en clair obscur sous des porches effrités nous ramenaient là, de nos années étudiantes pleines d’espérances aux renoncements plus sourds, jamais avoués, qui avaient suivi.

 

Nous avions perdu l’un d’entre nous, mais on aurait dit qu’il habitait encore les lieux, que nous le gardions à nos côtés en refusant de déserter la place, que tant que nous croyions encore au pouvoir de ce groupe bancal, fabriqué au gré des hasards et des manques de chacun, rien ne pourrait le faire disparaître.

 

J’avais rejoint Anaïs, Olivia et Manon, nous ne savions trop si nos larmes étaient de sel, de froid ou d’alcool, mais on avait le sentiment que partout pourrait être chez nous tant que nous y serions ensemble, qu’ils devraient y mettre de sacrés efforts pour nous dessouder, que les familles électives pouvaient sauver de tout, de la mort, presque.

 

Nous avions quitté la rue à l’aube, ou peut-être n’étions-nous jamais partis.

 

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