Vers Le Phare (35)
Vers Le Phare (35)
Nous mangeons penchées sur notre bol, aussi concentrées que si on était chez Ducasse. On peut trouver du cérémonieux n'importe où quand ce sont les bonnes circonstances. Sans doute que si j'accumulais les repas en sa compagnie, je finirais pas trouver dans leur répétition une source d'ennui conséquente, mais pour le moment, je n'en retire que du bien être, sorte de repos du guerrier paisible. Amandine a raison, les pâtes n'ont jamais été aussi bonnes. Quand on pense que Tom Cruise, dans La Guerre des mondes, n'est capable que d'offrir des tartines de beurre de cacahuète à ses enfants alors que sa fille est allergique... il faut juste espérer qu'Amandine ne soit pas intolérante au gluten.
Nous ne remplissons plus nos verres. L'ivresse devra désormais composer avec ce qui irrigue déjà nos veines. Il reste dans la bouteille juste assez de gin pour évoquer le souvenir de cette soirée.
Nous nous relevons, sans doute dans l'optique de retourner dans le lit, car il n'existe pas de meilleur lieu au monde. Je sens un drôle de vertige au redressement, mais ce n'est rien à côté d'Amandine qui tangue quelques secondes sur place avant de littéralement s'écrouler sur elle-même, comme un épi de blé fauché par une bourrasque.
Un jour, on tombe amoureuse, et puis un autre jour, c'est notre amoureuse qui tombe.
Je saute à moitié par dessus la table pour m'enquérir de son état, même si je me doute bien de l'origine de la chute.
- Amandine, est-ce que ça va ?
Elle me répond d'une voix pâteuse, comme si elle mâchait ses cheveux en même temps.
- Je crois que j'ai mangé un peu vite.
- Je crois surtout que tu as bu un peu vite. Et un peu trop.
- Toi aussi, tu as bu.
- C'est pas exclu que je te rejoigne prochainement. Tu te sens de te relever ?
- Faut que je gerbe.
- Là, tout de suite ?
- Pas sur ton lino. Où sont tes chiottes ?
- La porte au fond du couloir. Je t'accompagne.
- Je peux faire cinq mètres. Je veux pas que tu...
Elle ne termine pas, et invente un nouveau mode de déplacement, alternant quatre pattes et poussée sur les pieds comme au départ d'un sprint. Heureusement qu'il n'y a que cinq mètres. Elle passe la porte et la repousse derrière elle. Respectant sa volonté bien compréhensible d'intimité, je m'assoie contre le mur à distance raisonnable.
Il était écrit qu'elle se purge de toutes les manières possibles, qu'elle touche le fond de la détresse, elle peut désormais renaître de ses cendres tel un phénix migraineux.
J'entends une chasse d'eau, puis plus rien.
Une nouvelle fois, le silence est de retour, ce qui me permet de me concentrer sur mon propre état physique, pas loin de la rupture. Je ne sais même pas si j'arriverai à me relever, vais-je devoir dormir ici, cassée en deux dans mon couloir ? Amandine ne ressort pas et ça m'inquiète.
Il paraît que des parents sont capables de soulever une voiture si leur enfant est pris au piège dessous, alors je dois bien être en mesure me remettre debout pour aller vérifier qu'elle n'est pas évanouie dans ma salle de bain.
- Amandine ? Est-ce que ça va ?
Reposer les mêmes questions à deux minutes d'intervalle : la spécialité des angoissés.
- J'ai connu mieux.
- Je peux rentrer ?
- Je fais trop pitié.
- Bien moins que moi quand je danse. Je rentre.
Je pousse la porte lentement, pour ne pas assommer Amandine au cas où elle aurait eu la bonne idée de comater juste derrière. Mais non, elle est assise dans un coin, les bras entourant ses genoux relevés, comme une petite fille punie. Sa peau plus pâle que jamais fait ressortir l'ocre de ses cheveux. Même miséreuse, elle conserve l'éclat de la grâce ; décidément, rien n'est fait pour que j'arrête d'être amoureuse.
- C'est le moment où je dois remonter le rocher en haut de la colline, c'est ça ?
- Tu peux le laisser là et t'en charger demain, je te promets que je ne dirai rien.
- Ça faisait longtemps que je n'avais pas fini dans cet état.
- Le gin c'est fourbe.
- Je ne pense pas qu'il soit le seul responsable.
Non, effectivement. Mais je n'ai pas besoin de le confirmer. J'aide Amandine à se relever en passant un bras derrière son dos, priant pour ne pas m'effondrer à mon tour – on exploserait les compteurs de ridicule. Ma carrière de pompière volontaire dure le temps du chemin de retour dans le salon.
Amandine retrouve sa place dans mon lit. Elle ne peut pas le savoir mais elle a choisi le côté où je dors habituellement. Je suis contente qu'elle ne se parfume pas : j'aurais trop de mal à changer les draps après son passage.
- Je peux rester dormir chez toi ? Je me sens pas de faire le chemin de retour.
- Je n'osais pas te le proposer. Mais bien sûr.
Existe-il vraiment des gens qui mettent leurs invités dehors après tout ça ? « C'était une bonne soirée, merci, entre la déprime, la danse et le coma éthylique, vous claquerez la porte en sortant, je me lève tôt demain matin. »
Avant de m'installer à ses côtés, je m'en vais vider ma vessie, réalisant que les événements me l'ont fait oublier depuis ma lecture dans le bar. Cette fois, je ne prends pas mon temps, mais je jette quand même un coup d’œil au miroir pour connaître l'étendue des dégâts. A moitié transpirante de danse et d'alcool, les pupilles dilatées d'un lapin dans les phares, les cheveux en vrac comme si j'avais lavé par terre avec, le concours de Miss Univers devra encore se passer de moi cette année. Mais ça ne m'affecte plus, j'ai passé l'heure de me lamenter sur ma tronche.
J'enlève seulement mes chaussettes avant de me glisser sous les couvertures, déjà parce que je ne veux pas imposer à Amandine une nudité partielle qui n'aurait pas été réclamée, ensuite parce que je meurs de froid.
De toute façon, elle ne me regarde pas, elle est tournée sur le côté, son corps s'arrête à cette ligne qui plonge de l'épaule aux côtes avant de remonter jusqu'aux hanches. J'ai envie de la suivre du doigt – dans un désir qui relève moins de la sexualité que de la volonté d'apprendre cette courbe, comme une dessinatrice repassant sur un trait jusqu'à être sûre du bon geste.
Je m'abstiens, bien entendu, cet érotisme léger m'est interdit.