Hors-champ (56) : L'Hôtel (1)
Les 5 hors-champs à venir peuvent être lus indépendamment mais participent de la même histoire et traitent tous de notre lien aux lieux. Les 2 premiers textes sont des adaptations d'anciens hors-champs donc les plus ancien-ne-s lecteur-ices risquent d'avoir un effet de déjà lu.
Hors-Champ (56) : L'Hôtel (1)
C'était une chambre comme les autres, elles se ressemblaient toutes, on ne les différenciait qu'à leur numéro, comme tatouées pour l'abattoir. On les ferait disparaître car elles abritaient un tas de souvenirs et que les souvenirs, c'est trop dangereux pour les garder.
D'ici là, on pouvait les explorer, cataloguer l'intérieur, chacune était un mausolée anonyme où s'entreposaient des fragments de vie abandonnés. On pouvait apporter un appareil, prendre en photo chaque objet, chaque chemise, chaque chaussure, chaque valise laissée ouverte, chaque drap froissé.
On apprenait tout.
On ne savait rien.
Quiconque rentrerait ici n'y verrait que du feu, rien qu'une chambre perdue dans l'océan des espaces loués à la nuit ou à la semaine. Même la vue était identique, la mer Méditerranée au loin qui remplissait la fenêtre de bleu.
Quiconque sauf moi.. Les êtres laissent des traces, des jalons à suivre, des témoignages intimes, discrets, on doit pencher l'oreille pour les entendre. J'étais le seul à pouvoir les entendre.
C'était ces bottines au bord du lit, elles ne signifiaient rien, mais je me rappelais qui les portait, je me rappelais que ces bottines, elles étaient reliées à des chevilles, des jambes, qu'elles allaient danser dans les soirées vénitiennes, qu'elles revenaient usées, fatiguées d'avoir tant vécu.
C'était ces chemises pendues à leurs cintres ou bien jetées à même le lit, que je lui enlevais, que je lui aidais à remettre quand nous étions pressés, quand il fallait partir vite, libérer la chambre, faire table rase.
C'était ces valises qu'elle remplissait au hasard quand elle disait qu'elle me quittait, elle changeait d'avis dans l'escalier, remontait, rouvrait les bagages.
C'était ces draps qu'on froissait, qu'on froissait mieux que les autres, on savait quoi lui dire, au désordre, lui rappeler sans cesse qu'on aimait jouer avec lui, que les amants adorent le bordel, qu'ils aiment emmerder les maniaques, laisser de la vie derrière eux.
En me retrouvant dans cette chambre, j'étais obligé d'embrasser cette vie fantôme, d'embraser les réminiscences, de cultiver le manque, de crier au monde que non, cette chambre n'était pas juste celle de plus.
Que les bottines, les chemises, les valises, les draps en avaient vu de plus belles qu'ailleurs, qu'on savait quoi leur montrer. Avec nous, cette chambre était un palais, un navire, une gondole moins chère et plus vaste que celles qui se traînaient dans les canaux poisseux.
Personne n'en saurait rien.
Les suivants avaient débarrassé les bottines, les chemises, les valises, changé les draps, ouvert la fenêtre, remis tout à plat.
Notre histoire n'avait jamais eu lieu. Depuis, bien d'autres étaient venus graver la leur sur un disque dur à nouveau vierge, avaient fait comme s'ils étaient les seuls à s'être aimés un jour, dans cette chambre, la nôtre.
Giulia avait déserté depuis longtemps, évidemment.
Et il n'y avait plus rien pour moi ici.