Vers Le Phare (32)
Vers Le Phare (32)
Le téléphone d'Amandine, qu'elle avait laissé à côté de son bol, se met à vibrer, et c'est le son le plus désagréable qui soit. Il rappelle le réveil à six heures du matin, le klaxon dans les embouteillages, les hurlements de supporters aux abords des stades. Il résonne sur ma table en métal, refusant de s'arrêter, comme un bébé qui pleure, réclamant une attention totale et immédiate. Quelqu'un cherche à joindre ma compagne de boisson et ne peut pas se contenter d'un SMS. J'ai une petite idée du responsable.
Amandine ne pose pas son verre – elle n'a pas prévu de s'éterniser en ligne. Elle attrape son portable à la manière de ces cowboys qui font tourner leur pistolet avant de lui faire rejoindre son holster.
- Putain, j'y crois pas, ce con ose me rappeler.
- Antoine ?
- Oui, Antoine, je pensais pourtant avoir été claire.
Et merde. Encore gagné sur les prévisions. Cassandre, la princesse troyenne qui voyait l'avenir mais n'était jamais crue, avait raison : tabler sur le pire est le meilleur moyen de ne pas se tromper.
- Ne réponds pas.
- Si je réponds pas, il va continuer à me harceler, ce sera encore pire.
- Même. Ne réponds pas.
J'ignore si je lui dis ça pour elle ou pour moi. Je ne veux pas qu'Antoine revienne s'asseoir entre nous, encore moins son fantôme. Les fantômes sont bien plus difficiles à déloger.
- Tant pis, je réponds.
- Comme tu veux.
- Allô ?
Il y a quelques secondes de blanc durant lesquelles Antoine doit blablater quelque chose et, comme si Amandine avait tout gardé en vue de cet instant, elle explose.
- T'es sérieux ? T'es vraiment sérieux de me rappeler ? J'en ai rien à foutre de tes excuses, tu entends ? Je leur crache à la gueule. A quel moment tu as pensé que tu avais le droit ? De foutre le camp comme un voleur, de faire le mort pendant toutes ces années et de venir me culpabiliser maintenant que j'essaye de me reconstruire ? Arrête de chialer ! T'as perdu le droit de chialer auprès de moi. Je t'ai laissé toutes les occasions du monde de te rattraper, de me rattraper, mais tu les as ignorées les unes après les autres. J'ai failli y passer à force de t'attendre, à essayer de comprendre ce que j'avais fait de mal pour que tu disparaisses. Désormais, tu peux bien prendre un bain d'acide, bouffer de la mort aux rats comme des tic tac, ou te jeter sous un train, ce n'est plus mon problème ! Tu n'existes plus. Je te laisserai pas me rendre responsable de ta douleur. J'ai presque été gentille tout à l'heure, mais visiblement, tu n'as rien compris, alors je vais résumer : va crever. Je te hais. Bonne nuit.
Elle raccroche, se laisse glisser contre le mur, parvenant miraculeusement à conserver son verre droit. Et les larmes viennent, lourdes, inarrêtables, la respiration s'emballe, les épaules tressautent. Amandine ressort vaincue de sa libération.
Je suis sidérée dans le lit, incapable de prendre une décision, de faire le moindre geste, de dire le moindre mot. Amandine est effondrée et je ne bouge pas. Elle me paraît si loin, si terrassée par l'épuisement que j'ai peur d'approcher. Je crains de devenir la cible de sa colère.
Pourtant, je sais au fond de moi que je dois prendre ce risque, que si je ne vais pas la récupérer maintenant, je m'en voudrai toute ma vie, que tout ce que nous avons partagé jusque là n'aura pas représenté grand chose si je détourne le regard.
Je me déploie hors des draps comme si j'étais vieille, avec précaution, sans à-coup. Je m'approche et viens m'asseoir à côté d'elle, sans la toucher. C'est à peine si l'on pourrait faire passer une feuille de papier entre nos deux épaules mais je ne la touche pas. Je ne veux pas subtiliser sa douleur, lui arracher en la prenant sur moi, la priver de son expression comme un parent dit à son enfant « ça va aller, ne pleure plus » en pensant « arrête, voyons, tout le monde nous regarde ».
J'accepterai tout ce qu'elle me donnera. Je ne volerai rien.
- Je me suis trompée. Tu as eu raison de répondre.
Amandine continue d'écoper toute l'eau de ses yeux, sans doute que ses sanglots ont le goût du gin.
- Voilà où ça mène, l'amour. On place un espoir en quelqu'un pour qu'il vous sorte de la nuit, on lui offre la face la plus éclatante de notre fragilité, et il vous casse. Méticuleusement. Et quand il a tout détruit, que vous ne ressemblez plus qu'à du verre pilé, il vient vous reprocher de l'avoir cassé aussi. D'être contagieuse. On y gagne quoi ? A part être amputée de soi petit à petit, s'étouffer dans le manque et la culpabilité, qu'est-ce qu'on en ressort ? Les amoureux sont des imbéciles.
- Ça me va d'être une imbécile.
C'est sorti sans que je n'arrive à le retenir, de manière épidermique, comme on retire la main de la plaque chaude nerveusement quand bien même on souhaiterait l'y garder (chacun ses occupations).
- Désolée.
- Non, tu as raison. Je suis une idiote et je le revendique. Parce que je sais que j'ai raison d'agir contre mon intérêt. Je veux pouvoir choisir qui me fait du mal. Je ne te ferai jamais payer le prix de cette décision.
- Tu es bien plus courageuse que moi.
- J'ai moins souffert que toi. A ce jour, j'ai plus pâti de ne pas aimer que l'inverse. C'est donc plus facile pour moi d'être une idiote amoureuse.
- J'espère ne pas être celle qui te fera changer d'avis.
- As-tu l'intention de te comporter comme Antoine ?
- Jamais de la vie ! Je sais bien trop ce qu'être abandonnée signifie.
- Alors j'ai bien le temps de me faire du souci.
Au fond, c'est assez horrible d'être rassurée par le traumatisme d'Amandine. Mais c'est un fait, les gens les plus fiables sont statistiquement ceux qui ont essuyé le prix de la trahison. Certes, on en trouvera toujours une portion, comme des étudiants victimes de bizutage ont hâte d'atteindre l'année suivante pour perpétuer cette tradition de dégénérés, tellement habituée à être méprisée qu'elle ne saura réagir autrement qu'en calquant le même comportement. Amandine ne semble pas faire partie de cette catégorie.
En attendant, nous restons là, à se râper les miches sur mon lino alors que mon lit est à deux pas. Le cafard, ça cloue au sol.
Lentement, la tête d'Amandine s'appuie contre mon épaule. Ça ne doit pas être confortable pour elle vu qu'elle est plus grande que moi, mais je me garde bien de faire une remarque. Au risque de perdre mon bras ou de mourir de faim, je ne m'écarterai pas.
Quelle drôle de soirée. Où chacune, par la force des événements, s'est départie des habits lestés qui l'encombraient. Son passé, mes sentiments, sa rancœur, ma solitude. Thérapie en accéléré, dont on ne connaît pas encore les réels effets. Je ne sais toujours pas trop à quoi m'en tenir avec Amandine, mais des certitudes commencent à s'ancrer : je viens d'acquérir, maladroitement et dans le flou, une place dans sa vie qui ne disparaîtra pas au prochain lever de soleil.
Je suis une idiote amoureuse qui a moins peur de la nuit parce que le jour suivant ne sonnera pas le glas de ses espérances.