Vers Le Phare (31)
Vers Le Phare (31)
Amandine ne commente pas la musique, j'en déduis que ça lui plaît ou qu'elle ne veut pas me vexer, surtout après que je lui ai indiqué ma difficulté à entendre les critiques sur ce sujet. Elle sirote calmement, je l'imite par manque d'imagination.
La première face du vinyle se termine. C'est aussi l'avantage de l'objet : on ne peut écouter que la moitié d'un album sans que ça passe pour de l'impolitesse, juste de la flemme.
- C'est très beau.
- Merci.
Ce merci ne semble rien avoir à faire là, parce que je ne suis responsable à aucun moment de la production de cette beauté. Mais je le prends comme un compliment détourné. Valider ce que j'aime, c'est m'aimer un peu. Je suis soulagée qu'Amandine m'accompagne ici. Malgré sa déclaration il y a quelques minutes, je ne peux m'empêcher d'aller gratter tout ce que je peux. C'est un des problèmes de l'amour, surtout à sens unique, ou en tout cas asymétrique : on est jamais rassasié, et on ne veut même pas l'être.
- Je peux fumer ?
- Je t'en prie.
Ma chère Amandine, comme si je pouvais te refuser quelque chose.
Tout me parvient désormais à travers un nuage de coton, légèrement flou, légèrement ralenti. J'ai dépassé la frontière de la future migraine. Elle patiente pour le moment mais m'alignera demain matin, impossible de la lui faire à l'envers. L'alcool, c'est du bonheur à crédit, dont les intérêts vous tombent sur le côté du crâne.
Elle me tend sa cigarette comme un témoin sur une course de relais. Se tuer est un travail d'équipe. Pourquoi faut-il s'esquinter de la sorte pour se sentir un minimum libre ? Pourquoi la peur de mourir fait moins peur que la peur de vivre ?
Pourquoi, alors que j'ai eu plus que tout ce que je pouvais décemment espérer, ai-je encore ce trou dans le ventre ? Et pourquoi ai-je le sentiment que ce trou ne peut pas se remplir ?
- Amandine ?
- Oui ?
- Il va se passer quoi, demain ?
- Comment ça ?
- Quand tout va revenir à la normale, il va rester quoi ?
- Je ne comprends pas.
- Nous deux. Je veux bien te croire quand tu me dis que je t'apporte des choses, mais cette soirée est particulière. Et j'ai peur d'après. De la suite. De la place que je peux me permettre de réclamer.
- Tu penses que je suis bien avec toi uniquement parce que je suis ivre ? Et que je vais foutre le camp à la première occasion ?
- J'en sais rien. Tout est allé si vite, tout s'est joué à si peu de choses, je crains que ça ne retombe comme un soufflé.
- On dirait qu'on ne s'était jamais parlé auparavant, que nous étions des étrangères, et que ce soir, c'est tombé comme ça, par hasard.
- Nous avions si peu partagé, ce n'était que des bribes à la machine à café, dans le tram ou à la cafet', et crois-moi je ne ratais pas une occasion, au risque de te saouler, comment ai-je bien pu influencer quoi que ce soit ?
- Je ne pourrai pas te convaincre en une fois de l'importance que tu peux avoir. Je ne peux que te promettre de ne pas disparaître. Et tu ne pourras que me croire ou pas.
Je fume à m'en décoller les poumons, comme si ma cigarette était le détendeur d'une bouteille d'oxygène.
- J'ai aussi peur de revoir les autres.
- Y'a pas de raison. La plupart s'en fiche et William, s'il vient t'emmerder, je l'enfonce dans le mur.
- J'ai pas envie qu'ils disent des trucs sur toi.
- Serait-ce si honteux qu'ils racontent qu'on a passé la nuit esemble ? Ce n'est que la stricte vérité.
- Présenté comme ça, c'est sûr que ça paraît idiot, mais j'ai plus l'habitude des gens qui ne veulent pas s'afficher en ma compagnie.
- Je te rassure, l'habitude des sacs à merde, ça se perd.
Elle me laisse sa clope le temps d'aller se resservir. Pour quelqu'un qui s'inquiétait de ma consommation quelques temps auparavant, elle enquille des doses de plus en plus chargées. A moins que sa stratégie soit de vider la bouteille pour que je ne le fasse pas moi.
- Ne pense pas à demain, n'encombre pas la nuit avec tous ces cons, ils n'en valent pas la peine.
- J'ai toujours pensé que tu t'entendais bien avec eux.
- Personne n'a réagi quand William t'a insultée. Ils sont les premiers à se faire passer pour des cinéastes engagés, mais quand il s'agit d'ouvrir concrètement sa gueule, chacun regarde le fond de son verre.
- Ils ont sans doute été pris de cours...
- Je ne demandais même pas à ce qu'ils lui tapent dessus, juste que quelqu'un dise quelque chose. Mais ils ne se sont levés que pour m'empêcher de péter du matériel. Ils sont plus attachés au devenir d'une caméra qu'au bien être de quelqu'un. A mon avis, juste après mon départ, ils ont dû faire comme si rien ne s'était passé, recommandant une tournée pour effacer l'incident. « Bien s'entendre » pèse peu dans la balance, au final.
En définitive, le plaisir d'être défendue par Amandine contre tout le monde est bien plus fort que la difficulté d'assumer mon rôle de victime. C’est le contrecoup de la solitude : les attentions qu’on nous porte, même quand elles sont initiées par des fiascos, sont des bouffées d’air qu’on ne parvient pas à refuser.