Vers Le Phare (33)
Vers Le Phare (33)
- Normalement, je ne craque pas comme ça. Mais l'alcool, les circonstances, les crétins qui se succèdent, c'est trop.
- Tu n'as pas à te justifier.
- Je ne veux pas que tu penses que je profite de toi pour me laisser aller.
- La seule chose que je veux, c'est que tu puisses être toi-même. Ça inclut ce genre de moments. J'espère qu'il y en aura des plus heureux, j'espère les partager avec toi, mais je ne vais pas me pincer le nez à la moindre baisse de régime. Ce serait un comble venant de moi, qui suis en permanence sur la corde raide. Donc ne t'inquiète pas pour ça.
Au fond, nous ne sommes pas si différentes. Trop sensibles pour le monde, trop fières pour accepter notre faiblesse – le déni pour elle, le retrait pour moi, trop orgueilleuses pour apprécier de s'en remettre à quelqu'un – il est tellement plus agréable de sauver que d'être sauvée.
Mais à force de se frotter entre elles, les coquilles qui nous emprisonnaient se sont fendues. Pas suffisamment pour que ça devienne simple ; chaque crevasse exposée à l'autre nous soulage en même temps qu'elle nous rend plus farouche. Nos attentions ne consistent pas à apposer des pansements sur les plaies de chacune, mais au contraire attendre que l'une arrache les siens pour éteindre ensuite la douleur.
Mon épaule est humide, ma chemise est devenue un Graal à chagrin. Comme on vous tatoue le dos de la main à l'entrée d'un concert, me voilà marquée du sceau d'Amandine. C'est un petit symbole que je tâche de ne pas convertir en fétichisme, mais qui me touche quand même. Ce n'est pas donné à tout le monde de se faire pleurer dessus.
Finalement elle se redresse : la vie est faite de gens qui s'écartent.
Elle s'est assez laissé aller à l'immobilisme, il doit lui venir la peur de ne plus jamais pouvoir se relever. C'est une des rares angoisses que je n'ai pas. Je peux rester une journée entière sans quitter mon lit sinon pour vider un verre d'eau ou ma vessie. Il est possible de bouger malgré l'inertie quand on a une vitesse de départ : on glisse alors jusqu'à ce que les frottements de l'air nous stoppent. Mais alors quand, comme moi, on commence déjà à l'arrêt, il ne faut pas espérer obtenir le moindre mouvement, les lois de la physique sont assez claires là-dessus.
Amandine ne supporte ni la paralysie ni l'inertie, pas étonnant qu'elle s'éjecte du sol, se décolle du mur des lamentations, reprenne son combat permanent contre la fragilité.
- Allez, on va pas se faire avoir par ces cons-là, c'est justement ce qu'ils souhaitent, nous abattre. Je te ressers ?
Je ne m'étais même pas rendu compte que j'avais fini mon verre. J'acquiesce sans ouvrir la bouche.
Amandine, en un instant, a retrouvé son énergie, sa fureur, il n'y a bien que les traces brillantes sur ses joues qui témoignent de son vacillement.
- Viens, on va danser un peu, ça nous fera du bien.
- Pardon ?
- Danser. Genre faire des mouvements avec notre corps. Pourquoi t'as autant de musique ?
- Je sais pas...pour l'écouter ? Mes oreilles n'ont absolument pas besoin de sauter sur place pour en profiter.
Mais Amandine s'en fout complètement.
- J'ai vu passer un Stones dans ta collection, rien ne vaut un rock endiablé.
- Ah non désolée, mais pour moi, la danse, c'est le stade juste avant l'interro surprise en anglais et juste après les échardes sous les ongles.
- C'est parce que tu t'es toujours souciée de ce que les gens diraient s'ils te voyaient danser.
- Précisément. Je suis à peu près aussi gracieuse qu'une auto-tamponneuse, merci bien.
- Qui t'a parlé d'être gracieuse, on va pas faire une valse. Et puis il n'y a personne pour nous regarder.
- Il y a toi, c'est suffisant.
- Je suis très mauvaise aussi, aucun risque que je te juge.
Elle s'en va sortir Hot Rocks de sa pochette et positionne le diamant sur Get off my cloud. Dégage de mon nuage, c'est bien ce que je dirais en temps normal à toute personne qui insisterait pour que je lève mes fesses de la chaise stratégiquement placée dans le coin de la pièce lors d'une soirée un peu trop agitée. Mais Amandine n'est pas toute personne et nous ne sommes pas en temps normal. Si on rajoute le gin qui me dit « allez meuf, arrête de faire ta précieuse, ton amoureuse qui n'est pas ton amoureuse te propose de danser avec elle, et tu fais la fine bouche ? Je ne te reconnais plus », l'argument du ridicule se trouve vite mis en minorité.
Elle attrape mes mains et me voilà embarquée.
Les premières secondes sont les mêmes que toutes les premières secondes dans ma vie où j'ai eu la faiblesse d'accepter de remuer mon corps, sous la pression de grand-parents qui ont découvert comment se servir d'un caméscope, ou de potes qui trouvaient que je pétais l'ambiance à taper du pied assise en périphérie des choses sérieuses. J'ai l'impression que mes membres sont des excroissances qui m'ont été greffées la veille et que je n'ai pas encore appris à m'en servir. Je pense à mes pieds, mes doigts, mes cheveux, je me dis que je dois ressembler à une vache, un abri-bus, un tuyau en caoutchouc, une marionnette dont on a coupé les fils, bref, tout sauf une danseuse.
Alors, dans un réflexe de survie, je décide de ne penser qu'au corps d'Amandine qui se déroule sous mes yeux, me guide vers je ne sais quoi, j'arrête de résister, je me focalise sur chacun de ses mouvements pour oublier les miens, cette menteuse est très bonne danseuse, évidemment, j'aurais dû m'en douter, ça fait partie du package quand on est actrice, le corps on le dompte, ou le soumet à sa volonté, ce n'est sans doute pas suffisant pour un ballet mais pour un rock un peu basique sur les Rolling Stones, ça fait largement le taf, et voilà qu'elle me fait tourner sur place, qu'elle éclate de rire, j'ignore si elle est heureuse ou si elle se fout de ma gueule, ou si elle est heureuse de se foutre de ma gueule, je calque mes pas dans les siens, en miroir, c'est d'un laborieux assez pathétique, mais l'essentiel n'est déjà plus là, l'essentiel dans la danse n'est jamais la danse, on n'a pas inventé les slows pour rien, c'est de l'érotisme autorisé, de la séduction entre gens qui n'ont pas le droit de se séduire, de l'intimité publique, c'est l'amour juste avant l'amour, et j'ai failli refuser ça, gourde finie que je suis, je voulais de la vie avec Amandine, et je suis passée à deux doigts de la rater par trouille, je n'apprends vraiment rien, à croire que je suis plus à l'aise quand elle pleure contre moi que quand elle virevolte, comme si j'étais persuadée qu'elle allait s'éloigner de moi telle une toupie lancée à toute vitesse, est-ce que je vaux mieux que les chevaliers blancs de pacotille qui épinglent les filles malheureuses parce que ça soigne leur amour-propre, à la façon de ces humanitaires qui vont se refaire une santé morale auprès de la misère, ai-je besoin de danser plus pour me sortir de ce marasme, de ce cocon noir et chaud où je ne vis rien mais dont je ne risque jamais de tomber, parce que c'est toujours une question de risque, et Amandine change de morceau en retournant le vinyle comme on fait sauter les crêpes, tombe sur Brown Sugar, revient vers moi en glissant sur mon lino, s'enroule dans mon bras à la manière d'une queue de caméléon, puis c'est à mon tour, le vertige ne devient plus seulement sentimental mais physique, ça me rappelle quand, petite, n'ayant bien sûr pas le droit de boire de l'alcool, je tournais sur moi même jusqu'à m'effondrer sur le sol, c'était ma façon de faire comme les adultes sans m'empoisonner, j'avais quand même réussi à me cogner la tête sur le coin de la cheminée, mais là, nous cumulons force centrifuge et gin dans nos veines, alors forcément le réel finit par nous ramener sur terre, on est coupées en vol par l'essoufflement et l'euphorie, et nous nous retrouvons allongées, à moitié enlacées, sans trop savoir comment nous sommes tombées, hilares, je n'ai jamais entendu Amandine rire avec autant de relâchement, de sincérité, je pense avoir trouvé mon unique objectif pour les prochaines années, retrouver ce rire, l'entretenir, rajouter des bûches dans son foyer, est-ce que c'est un métier, ça, gardienne de (feu de) joie ?