Vers Le Phare (30)
Vers Le Phare (30)
- Tu la connais ?
- Je n'ai pas cet honneur.
- Elle s'appelle Alela Diane. Je suis tombée sur elle le jour de mes quinze ans, et elle est devenue sans le savoir la grande sœur que je n'ai jamais eue. A l'époque, je ne savais pas encore comment me situer musicalement, je bouffais à tous les râteliers, entre ce que me conseillaient mes parents et mes quelques amis, mais j'étais bien tournée vers le rock parce que quand on se sent incomprise, le rock reste la base. Quand j'ai découvert Alela Diane, et la folk par la même occasion, j'ai réalisé que je ne souhaitais pas tant être comprise que rassurée. Que je n'avais pas besoin de la musique pour exprimer mes insuffisances – l'écriture pourrait s'en charger, mais plutôt pour me guérir, soulager la douleur sans chercher à l'analyser. La folk est devenue la solution pour quand il n'y a pas de solution. Le cocon où je peux me réfugier quand je ne supporte plus le bruit et la violence, quand je ne me sens pas en état de riposter. De la beauté simple, sans artifices, sans originalité diraient ceux qui m'ont provoqué la fameuse crise d'angoisse en critiquant mes goûts. Le hasard a fait que j'ai d'abord rencontré son premier album, celui-ci, où il n'y avait qu'une guitare et sa voix. Elle a étoffé ses instrumentales par la suite, elle considère même aujourd'hui que cette œuvre est bourrée de lacunes, truffée d'erreurs de jeunesse, et pourtant, ça reste la pierre fondatrice pour moi. La rencontre qui a conditionné toutes les autres rencontres.
Vu que je deviens beaucoup trop mélodramatique, je pose le vinyle sur la platine pour qu'Alela prenne mon relais. J'ai l'impression que je vais présenter mes parents à mon rencard. Quand Roland Barthes explique qu'un écrivain est incapable de comprendre qu'on puisse, à la fois, l'aimer lui mais pas son œuvre, c'est la même chose : si Amandine n'adhère pas aux muses qui me sauvent la vie, avons-nous encore quelque chose à nous dire ?
Plus je bois, plus je deviens péremptoire. C'est pratique quand il s'agit de boucler un chapitre, moins quand on veut construire une relation.
Le craquement du disque, le tintement des verres, comme une littérature des sons qui protègent. Amandine, qui doit commencer à avoir mal au cul par terre, se relève pour s'échouer sur mon lit. Je décide de faire de même et nous voilà chastement allongées sur les couvertures, bordées par la voix mystérieuse de la chanteuse californienne.
C'est étrange, je ne devrais pas y penser, parce qu'un lit, ce n'est qu'un lit, et pourtant j'y pense.
Le spectre trouble de la sexualité vient soudainement me hanter alors que j'avais tout fait pour bien le garder à l'écart.
Au quotidien, je m'en sors bien, trop focalisée sur mes déboires mentaux pour me soucier de la question du corps. Je peux passer de longues périodes sans que ça ne m'effleure l'esprit, sans que ça n'affleure sur ma peau, sans que ne viennent surgir des images non sollicitées.
Et puis, surtout quand l'alcool s'en mêle, il arrive que le désir éclate, bouchon de champagne sautant de la bouteille sans y avoir été invité, et je me sens alors dépossédée de mon propre corps, consumée par cette faim primaire qui se fiche pas mal du moyen pour l'assouvir. Tout m'attire, plus rien ne répond dans mon cerveau, et je m'insupporte d'être ainsi métamorphosée. Ça se termine généralement dans un froissement de drap, une crampe de la cheville, un orgasme solitaire qui a au moins pour lui le goût du soulagement. Ce n'est ni de la honte ni de la pruderie, je n'aime simplement pas être rappelée à l'ordre, sortie de mes ressentis par des pulsions que je n'avais ni souhaitées ni commandées. Grand bien fasse à celles et ceux qui se ravissent de les attendre, de les provoquer, ou de se faire surprendre par elles, tant qu'ils et elles ne viennent pas me dire que mon discours est digne d'une vierge effarouchée au titre que je suis vierge, et effarouchée.
J'ai déjà du mal à tolérer que l'amour rebatte les cartes dans ma tête sans que je ne puisse donner mon avis, si je dois en plus rajouter le désir, j'ai l'impression de ne plus avoir de prise sur rien, et comme c'est une rengaine chez moi, je ne me priverais pas d'avoir la paix concernant ce domaine. La sexualité n'est pas moins importante qu'autre chose, mais elle ne l'est pas plus non plus, et à ce titre, selon les lois de la relativité universelle, je devrais pouvoir ne pas m'en préoccuper sans qu'elle s'ingère à la moindre occasion. Je devrais pouvoir m'en foutre, ou la convoquer aux instants que j'ai considérés adéquats pour l'accueillir. Mais non. Elle continue de s'imposer, informe et fatigante, son fardeau de fantasmes indéfinis sur l'épaule, et je me dois de lui trouver une place, comme on héberge une cousine pénible parce que des règles tacites obligent à ne pas laisser la famille à la porte.
Amandine est étendue à côté de moi, et je préférerais que ça ne veuille rien dire de plus.
J'aimerais la désirer sans la désirer.
Qu'elle m'attire sans m'attirer.
Avoir envie d'elle sans avoir envie d'elle.
La langue française n'a visiblement pas prévu de me faciliter les choses.
Ni Amandine, qui un peu assommée par la marche et le gin, se fige dans un posture alanguie involontairement théâtrale. Ça doit être une sorte de conditionnement : quand vous êtes habituée à être regardée par un public ou une caméra, vos offrez sans réfléchir votre meilleur profil. C'est pris pour de l'arrogance, mais c'est juste du travail intégré.
Je repense à une de nos anciennes épitaphes : « Ne soyez pas trop tristes, j'étais bien plus belle que vous. »
Rattrapée par le feu, j'essaye de ne pas trop m'attarder sur son angle de mâchoire, sa bretelle de soutien-gorge, sa respiration et ses yeux basculés vers le plafond. Bien entendu, jamais je ne la toucherai sans sa permission, donc me trouver à trente centimètres est aussi dangereux pour elle que si j'étais au bout de la pièce, mais c'est plus douloureux pour moi. Pour autant, je n'échangerais ma place pour rien au monde. Il faut seulement que j'attende que la chaleur redescende.
C'est dur quand on est irradiée de toutes parts : à quand un compteur geiger pour décider de l'issue des concours de beauté ?