Vers Le Phare (29)
Vers Le Phare (29)
- Je vois que tu as beaucoup de vinyles, tu ne m'en as jamais parlé.
C'est mignon de maladresse tant le changement de sujet apparaît factice, mais comment enchaîne-t-on vraiment après tout ça ?
- En même temps, nous n'avions pas eu de longues discussions avant ce soir.
- C'est vrai. Mais on a abordé le cinéma, le théâtre, l'écriture...jamais la musique.
- Parce que c'est sacré. On n'y touche pas. Je veux bien confronter mes avis en ciné ou littérature, même si je pense que ça n'a pas grand intérêt. Pour la musique, c'est impossible. J'ai déjà fait des crises d'angoisse juste parce qu'on disait du mal de ce que j'écoutais. Depuis, je n'offre rien de ce côté-là aux gens qui n'auront pas le respect nécessaire. A ceux qui ne seront pas capables de comprendre l'importance que ça revêt pour moi. La musique m'a sauvé la vie bien plus souvent que les mots, condamner ce que j'écoute, c'est comme si on s'attaquait à la validité de mon existence. Tous les goûts sont dans la nature, tant mieux, la belle affaire. Mais la plupart du temps, personne ne s'arrête là, ils se sentent obligés de débattre, comme s'il fallait aboutir à la démonstration ultime, comme s'il y avait quelque chose à gagner. La compétition ne m'intéresse pas, c'est trop violent pour moi.
Amandine se lève et va s'asseoir en tailleur devant mon meuble à vinyles. Elle s'attelle à les passer en revue, délicatement, suivant les titres du doigt, revenant parfois en arrière. Bien loin du mouvement de trieuse à billets qui nous anime quand on fait défiler les albums dans un bac de magasin.
- Tu partageras la musique avec moi ?
A quoi sert le mariage quand il existe ce genre de demande ? Pourquoi s'offre-t-on des bagues, des bouquets de fleurs, des chocolats, pourquoi part-on en voyage ?
Ce n'est pas prononcé sur le ton de la méfiance, ni du piège – dans l'optique de se délecter de mon hésitation, encore moins de l'exigence. C'est un espoir d'intimité. Amandine trouve normal que je refuse en réponse à son rejet amoureux mais me fait savoir qu'elle ne demande pas moins qu'un autre terrain pour exprimer son envie d'être avec moi. C'est tout sauf un lot de consolation et elle sait que je le sais. Son engagement prend une forme différente de celle que j'avais initialement idéalisée, mais en avais-je vraiment délimité les contours ? Élaguée de son décorum le plus envahissant (tendresse physique, sexe, projets communs...), l'aventure amoureuse n'est peut-être pas si différente de ce que nous construisons ce soir, à la volée, sans calcul, au fil des confidences et des mises à nu.
En guise de réponse, je m'assoie à ses côtés. Je laisse Amandine naviguer, je ne veux pas l'orienter dans ses recherches, d'autant que moi-même, je ne saurais quel album sortir en premier. Le métier de DJ est sûrement le plus dur du monde, car quand on peine déjà à trouver le morceau que l'on souhaite écouter, comment arriver à le faire pour toute une foule ? A moins que l'objectif soit moins de réconforter que de maintenir le groupe en mouvement, l'oubli dans la danse restant un moyen efficace d'alléger les cœurs.
- Je te propose quelque chose. Si tu trouves un album qui te plaît, raconte-moi l'histoire qui te relie à lui. Je ferai pareil après.
- C'est moi qui dois commencer ?
- Timide ?
- Je ne sais pas si je vais trouver un truc intéressant à dire.
- C'est un comble de la part d'une actrice.
- Au contraire, ce ne sont jamais mes mots que je prononce, je ne fais que rouler sur les rails posés par des gens bien plus talentueux que moi.
Je ne réponds pas. Je ne suis évidemment pas d'accord, et je suis même persuadée qu'Amandine ne croit pas à ce qu'elle dit. Elle accepte néanmoins de se mettre en chasse. C'est un spectacle à part entière de suivre ses phalanges se promener sur les tranches, on dirait une harpiste au travail. Enfin, elle se décide.
- Bleu pétrole. J'avais douze ans, je rentrais du collège. On était en mars, il faisait froid et ma vie était aussi chiante qu'on peut l'imaginer. Jusqu'au moment où j'ai retrouvé ma mère en larmes dans la cuisine. J'ai cru que mon grand-père était mort, il était à l'hosto depuis quelques semaines. Mais ce n'était pas lui, c'était Bashung. A l'époque, je n'avais jamais rien écouté de lui, mes parents tâchaient de ne pas trop m'influencer niveau musique. Je me contentais des merdasses de mon âge, pas bien grave, on en revient tous. Ma mère m'a dit : « le plus grand chanteur français est mort », j'ai dû penser que c'était Johnny qui avait passé l'arme à gauche, ou Souchon, parce que c'était les seuls que je connaissais. Étrange de se retrouver ainsi à côté de la plaque, écartée de la tristesse, ramenée à mon ignorance. C'est donc sans doute l'ego qui m'a poussée à rattraper mon retard le plus vite possible, en remontant le fil depuis l'album le plus récent, chargé d'un testament involontaire. J'ai à peine parlé, je suis allée mettre le CD et j'ai laissé défiler. Je n'en suis jamais revenue. Je n'ai pas bougé du début à la fin, j'ai encore le souvenir de la moquette du salon qui s'imprime sur mes genoux, et cette sensation qui me disait que mon adolescence commençait, avec ses émotions décuplées et ses pertes insurmontables. J'ai vécu le deuil de Bashung en léger différé, une heure à peine après l'avoir connu. Et tu sais quoi ? Mon grand-père est mort une semaine après. Et ça ne nous a pas fait aussi mal que prévu, comme si nous avions déjà utilisé tout ce qu'on avait en stock. C'est débile, non ?
- Pas forcément. Il m'est arrivé que des musiques emmagasinent les émotions que j'aurais dû ressentir pour des événements de la vraie vie.
- En tout cas, c'est un album fabuleux, mais que j'ai beaucoup de mal à écouter sans pleurer, maintenant.
Je réalise que je n'ai jamais vu Amandine pleurer. S'énerver, avoir la rage, être frustrée, porter sur elle la douleur et la fatigue, oui, mais le relâchement complet du corps qui s'abandonne aux larmes, à aucun moment. A-t-elle si souvent pleuré depuis qu'elle s'est promis de rien offrir pour qu'on profite de sa faiblesse ? Est-ce que l'eau salée s'accumule depuis tout ce temps et menace de déborder ou au contraire a-t-elle séché à force de ne pas être convoquée ?
- On tâchera de ne pas l'écouter ce soir, alors.
- A ton tour.
Ce que nous faisons semble trivial, un peu artificiel, mais c'est probablement plus important qu'un simple jeu. Nous nous apprenons en accéléré, rattrapant vingt ans en une soirée à l'aide de béquilles musicales. Pas l'essentiel, pas tout l'essentiel, juste des pièces – on en revient au puzzle - piochées dans un grand sac de toile, mais des pièces que nous avons choisies, celles qui nous paraissaient briller un peu plus, ou au contraire les abîmées, usées par trop de manipulations.
Je n'hésite finalement pas tant que ça avant de choisir mon vinyle.