Vers Le Phare (28)
Vers Le Phare (28)
En le faisant, je remarque qu'Amandine fixe avec insistance la bouteille, d'un regard dont je n'arrive pas à discerner la nature.
- Je peux te poser une question ?
- Une autre que celle-ci ? Si tu veux.
- Je connais peu de gens de notre âge qui ont des bouteilles de gin chez eux, ou d'autres alcools du genre. Souvent, ça se résume à quelques bières.
- Je n'aime pas la bière.
- Ce que je veux dire, c'est que si on veut boire quelque chose de plus fort, on l'achète exprès pour l'occasion et on siffle le tout dans la nuit, partagé entre les participants.
- Je ne sais pas, peut-être. Où tu veux en venir ?
- La tienne était à moitié entamée avant qu'on commence.
- Et ? Je n'ai pas le droit de faire de soirées avant celle-ci ?
- Si, bien sûr que si. Mais tu ne m'as pas donné l'impression de faire beaucoup de soirées. Et tu m'as dit en arrivant que tu ne ramenais pas souvent de gens ici.
- Tu insinues quoi ?
- Ça t'arrive de picoler toute seule ?
Bizarre comme ça sonne soudainement dramatique dans la bouche de quelqu'un d'autre. Dans sa bouche.
- Tous les étudiants du monde ont des bières dans leur frigo. Va pas me sortir qu'ils attendent à chaque fois d'avoir quelqu'un avec eux pour les boire. Moi je préfère le gin, c'est tout.
- Ce n'est pas la même chose.
- Alors maintenant, il y a des limites acceptables et d'autres qui ne le sont pas ?
- Ce n'est pas ce que j'ai dit.
- Tu étais persuadée tout à l'heure qu'au fond je savais ce que je faisais, que je ne voulais pas m'autodétruire, je t'ai assuré que tu avais une vision de moi faussée, mais tu as préféré penser que c'était plutôt un fragment, incomplet mais réel.
- Je ne te parle pas de ça parce que je serais vexée de t'avoir mal cernée.
- Ah, et pourquoi alors ?
- Parce que l'alcool n'est jamais une fin en soi, que je me soucie de toi, et que si tu veux m'en parler, tu le peux.
- Ce n'est qu'une demi-bouteille de gin, tu ne sais pas depuis quand je l'ai.
- En effet, elle pourrait très bien dater d'avant-hier.
- Il y a toujours moyen de s'imaginer pire.
- Je ne m'imagine rien. Je ne cherche ni à te piéger ni à te juger.
- Pourquoi on doit parler de ça ? Je voulais juste qu'on passe une bonne soirée.
- On ne doit rien.
Et c'est le silence. J'ai l'impression que mon verre pèse une tonne, que je dois m'en débarrasser comme d'une preuve accablante. Je sais que maintenant que le sujet est lancé, je ne pourrai pas l'esquiver d'un pas de côté sans compromettre la fin de la nuit. Après tout, si l'intimité est bien de la douleur partagée, moi qui désirais précisément être intime avec Amandine, pourquoi devrais-je me taire là-dessus ?
- Je bois parce que je m'emmerde. Parce que je me sens à l'étroit dans mon corps, dans ma tête, dans ce que je pense et ressens. Parce que je n'arrive pas à écrire, à imaginer, à parler. J'adorerais que ce soit toujours en bonne compagnie, que ça soit toujours... en ta compagnie, mais la vérité est que je suis seule la plupart du temps. Et à force de tourner en rond, j'ai besoin que ça se libère. Si ça peut te rassurer, ce n'est pas fréquent. Cette bouteille a un mois. Je bois beaucoup moins que ceux qui se servent un verre de vin à table tous les soirs. Mais ça me rassure de savoir que si ça bourdonne trop, je peux ouvrir la soupape. Mes meilleurs écrits, ça a été sous alcool, parce que j'acceptais enfin de sortir ce qui demandait à sortir. J'avais le sentiment d'avoir un peu de légitimité. Je n'ai jamais perdu le contrôle, jamais je me suis maquillé la tronche jusqu'à ne plus savoir où j'étais, jusqu'à faire du mal aux gens par incapacité à me maîtriser.
- Je te crois, je sais que tu ne fais pas de mal aux gens.
- Je sais ce que l'alcool implique, ses bons côtés comme ses facettes plus sombres. Prendre une cuite avec toi ne fera pas augmenter ma consommation à l'avenir. Possible qu'elle la fasse diminuer si on finit la bouteille, car j'aurai sans doute la flemme pendant quelques temps d'en racheter une. Je suis malade d'un tas de choses, mais pas de l'alcool.
Tout n'est pas vrai. La bouteille est plus récente. Il m'est arrivé de perdre le contrôle. Mais je n'ai jamais impliqué personne là-dedans, je ne m'en suis jamais servi comme excuse. Et c'est la réalité : on est jamais malade de l'alcool. Il n'est qu'un symptôme parmi d'autres. Ce soir, je préfère qu'il soit le symbole de mon rapprochement avec Amandine, aussi je m'accommoderai de ce léger mensonge.
Pour la première fois, et ça m'effraie, je lui en veux un peu. Pour la première fois, je trouve qu'elle s'est immiscée trop loin, trop vite. J'ai senti du jugement, de la pitié, et je ne veux pas de pitié, jamais. Quelque part en moi, il y a quelqu'un qui crie « fous le camp, rejoins donc ceux qui boivent dans les bars parce que c'est acceptable, et laisse-moi tomber toute seule ». Quelque part en moi, il y a quelqu'un qui dit « j'ai compris que toi tu sais te battre, merci de me rappeler que je suis une loque ». Quelque part en moi, il y a quelqu'un qui chuchote « Sauve-moi. De tout. »
Amandine s'en rend compte. Elle vient s'asseoir en face de moi, ce qui me permet de réaliser que je me suis échouée sur un de mes tabourets.
- Je l'ai beaucoup dit ce soir, mais je suis désolée. Je ne sais pas à quel moment j'ai pu imaginer que j'avais la légitimité de t'emmerder avec ça. Ni comment j'ai pu penser que c'était la soirée pour.
- On s'est peu parlé cette année. J'ai grappillé chaque instant que j'ai pu, tout en me demandant à chaque fois si tu me voyais comme une potentielle amie en devenir, une camarade parmi d'autres ou un poids dont on n'arrive pas à se dépêtrer. J'ai longtemps rêvé pouvoir atteindre un plus haut niveau de transparence avec toi, mais j'ai l'impression de ne te donner à voir que des lacunes, des déficiences, à mesure que les heures avancent. Que tu persistes à assister à un spectacle raté en faisant mine de ne pas en être affectée. Alors pourquoi tu es là ? Pourquoi ce soir ? S'il n'y a pas d'amour, il reste quoi ?
Que disais-je, déjà ? Ne pas déborder ?
Amandine est si proche, une table de cuisine nous sépare, j'essaye de soutenir son regard que je n'ai jamais vu si concentré. Elle est bien plus belle que ce que l'alcool essaye de me faire croire.
Elle pose sa main sur la mienne, et croise ses doigts entre les miens. Si je ne m'abuse, c'est notre premier vrai contact peau contre peau. On ne s'est même jamais fait la bise le matin. Ma colère s'évapore d'un coup, comme aspirée dans le néant.
- Si je suis là, c'est parce que j'ai senti que tu étais la personne avec qui j'avais le plus envie d'être sur Terre ce soir. Je ne veux pas parler d'amour, parce que l'amour m'a fait perdre les gens que j'aimais le plus. J'adorerais être amoureuse comme toi, avec pour seul souci de ne pas briser l'autre, de ne pas l'étouffer. J'adorerais m'y adonner sans méfiance, sans jalousie, sans ressentiment, sans faire payer à l'autre ma fatigue et ma peur. Si je suis là, et je n'ai même pas honte de le reconnaître, c'est parce que tu me fais un putain de bien, que je me nourris de ça comme une gloutonne sans pouvoir te le rendre. Si je suis là, c'est parce que je me sens en sécurité pour la première fois depuis très longtemps. Comme si je pouvais enfin être moi, et me reposer, après m'être empêché de fermer l’œil pendant des années.
Voilà, parfois, soudainement, ce qu'on arrache à la nuit. Cet instant où la beauté et la vérité sont synonymes. Où il n'y a rien à ajouter.
Ses doigts, mes doigts, le gin dans l'air et nos corps qui ne bougent pas.
On ne vit que pour ça. Les études, le soleil, les arbres, les emprunts sur trente ans, la politique, les spaghetti, les oiseaux, la Tour de Pise, les mathématiques, le petit déjeuner, les aspirateurs sans sac, Le Radeau de la méduse, que des conneries pour passer le temps. Des bouche-trous de pacotille.
Je ne crois ni en Dieu, ni en la réincarnation, mais je sais que dans des millénaires, il restera une trace de cette parenthèse, un souffle, parce que s'il ne devait rien en subsister, alors ça prouverait que notre existence n'a aucun sens, et je ne peux m'y résoudre.
Un film se terminerait là, mais notre nuit n'est pas un film, alors ses mains se retirent pour attraper son verre. Elle a la délicatesse de justifier son geste, de ne pas se retirer juste parce qu'elle en a assez de moi. Contrairement à l'épisode du métro plus tôt dans la soirée, j'accepte ce départ sans trop m'émouvoir, réchauffée par sa confession. Plus tard, je la remettrai en cause, mon manque d'ego me fera me dire qu'Amandine débloque complètement en me voyant comme celle capable de lui apporter ce dont elle a besoin. Plus tard, je chercherai à connaître la différence entre ça et l'amour.
Plus tard.