Vers Le Phare (27)
Vers Le Phare (27)
- Tiens, ils valent bien ceux de chez Pascal. Et ils coûtent moins chers.
Nous trinquons – à quoi ?, et nous replongeons. Sûr que la potion de Panoramix doit être chargée en baies de genièvre parce que je retrouve la puissance qui m’avait habitée en début de soirée.
Amandine picole avec moi, chez moi. Après s’est être enfuie du groupe en ma compagnie. Dans l’univers, il n’existe pas beaucoup de situations plus enviables. Dans bien d’autres circonstances, je dormirais déjà, ou je pleurerais en silence, ou je m’abandonnerais à une série quelconque pour gagner un peu de temps sur l’anxiété.
Mais là, non. Vais-je en venir à remercier William d’avoir foutu la merde ? Rien ne dit que sans lui, j’aurais eu le courage de sortir de mon mutisme. Nous aurions sans doute fini la soirée en bout de table, à déconner agréablement, mais tout de même éclaboussées par les bavardages bruyants des autres, condamnées à ne gratter que la surface (on évite les confidences quand on a les épaules collées à des camarades qui nous indifférent).
- On l’aura mérité, celui-là.
J’apprécie qu’elle m’implique dedans, comme si j’avais fourni un effort particulier, alors que je n’ai fait qu’esquiver tous les problèmes quand ils se sont présentés. Que des décisions prises par défaut. Une souris de labo aveugle qui se cogne contre tous les murs du labyrinthe pour arriver piteusement quelque part.
- Il est bien meilleur que dans le bar. Tu es une vraie spécialiste.
Premier sourire depuis longtemps. Amandine semble le voir comme une invitation et s’autorise enfin à déambuler dans mon palace (que j’appelle mon « pas-la-place »). Je n’arrive pas à me rappeler si au moment de décorer (c’est un joli mot pour signifier remplir l’espace), je me suis posé la question de qui verrait tout ça. Certaines choses ne parlent qu’à moi, et ne sont pas intéressantes à raconter – rien de plus ennuyeux qu’un souvenir pour qui ne l’a pas vécu. D’autres sont juste le résultat d’une accumulation hasardeuse, des objets cassés qu’on ne jette pas, des livres qu’on n’aime plus, des merdes achetées on ne sait où pour on ne sait plus quelle raison. Inconsciemment, n’ai-je pas fait un tri pour procéder à une certaine mise en scène, une façon de donner à voir chacune de mes facettes, dissimulées dans une multitude anarchique par timidité ? Ou au contraire n’ai-je aucune idée de ce que je veux montrer, de ce qui me caractérise, de ce qui est moi ? Je me fais penser à ces gens qui pendant les soldes achètent n’importe quoi pour profiter des réductions sans savoir s’ils en auront l’utilité : j’affiche un peu tout en me disant que ça peut raconter quelque chose sur ce que je suis, mais je ne sais pas quoi. Pourtant, ça me convient. Je suis mal à l’aise quand tout est rangé dans des placards, le vide m’effraie plus que la profusion incohérente.
- C’est un extrait de ton film, non ?
Amandine désigne un photogramme accroché au dessus de mon bureau. Une femme dans la nuit qui se tourne furtivement vers l’objectif de la caméra, dont on distingue à peine les traits à contre-jour des lampadaires.
En début d’année, nous devions réaliser un court-métrage de cinq minutes maximum. J’avais choisi de suivre cette femme (en réalité c’est ma cousine) lors d’une virée en boîte dont elle s’échappe rapidement pour s’échouer dans un bar, qui ne lui convient pas à son tour. Elle sort, traverse la foule, se détache progressivement des gens et du monde, évite même les lumières de la ville, jusqu’à cette dernière image, où enfin seule, elle se retourne vers la caméra. A chacun la possibilité d’y voir l’évocation d’une rencontre, positive ou négative.
Mon projet avait été reçu avec une légère froideur, mes camarades trouvant le plan séquence un peu paresseux (ils ne jurent que par le montage) et estimant que ça « ne racontait rien ». Un comble pour les obsédés de la technique aux dépens du scénario. Comme d’habitude, Charbot nous laissait débattre avant d’émettre un avis, il ne voulait pas qu’on se range derrière lui parce que c’était le prof. J’avais reçu trois soutiens en les personnes de Flore et Laurent, et surtout d’Amandine, qui se prononçait pourtant rarement sur les films des autres. Elle était d’ailleurs restée assez elliptique sur les raisons de son appréciation, mais j’avais rangé son intervention dans ma boîte à souvenirs précieux. Et ça m’avait donné la force d’affronter les autres. Tout est moins dur avec une alliée de choix.
- Tu trouves que c’est égocentrique d’accrocher ça au mur ?
- C’est important d’être fière de ce qu’on fait. Je trouve normal de convoquer tous les moyens pour stimuler ce sentiment. D’autant que ton film était très bien.
- Tu n’as jamais vraiment dit pourquoi.
- Je viens du théâtre. Le plan séquence me parle parce qu’il redonne leur voix aux corps qui bougent. Il n’y a pas de triche, on ne ment pas avec le temps. Si ça se casse la gueule, tout est à recommencer, ou alors il faut s’adapter sur l’instant. A l’époque je te connaissais peu, donc je n’étais pas en état de juger du sujet abordé, mais maintenant je comprends mieux. La nécessité de filtrer. Enfin, je dis peut-être n’importe quoi, c’est ton film.
- Non non, vas-y.
- Je ne pense pas que cette femme recherche la solitude. Au contraire, elle la quitte. Elle se sépare de tout ce qui la ramène à son isolement. Je pense que si on ne voit son visage qu’à la fin, c’est que c’est le seul moment où elle arrive à se libérer de l’effacement. Les autres peuvent bien baver ce qu’ils veulent, ça raconte plein de choses.
Il est toujours délicat de se faire analyser son œuvre par quelqu’un d’autre, encore plus par la personne dont on est amoureuse. Car une incompréhension à ce niveau peut être fatale. C’est une question de résonance intime. Si l’autre ne perçoit pas votre fréquence de vibration, c’est comme un musicien qui ne connaîtrait pas le tempo d’une partition. Ça ressemble vaguement à la réalité, mais c’est hors-sujet.
Amandine vient de provoquer le problème inverse, elle est tombée de manière si parfaite sur la bonne fréquence que ça me fait trembler, telles deux cymbales qui se percutent devant mon nez. Je n’avais pas pensé à ça quand j’ai fait mon film, je pensais même n’avoir pensé à rien et je réalise qu’elle a mis au jour en quelques mots ce qui irriguait en sous-terrain mon projet.
- Et si je devais rajouter quelque chose, je dirais que c’est un film d’écrivaine.
- C’est-à-dire ?
- C’est un sentiment que j’ai eu. Que sous l’image, il y avait un sacré paquet de mots qui s’agitaient. Que le film était précisément riche de toutes ces phrases non prononcées.
Elle avale une grande gorgée, jugeant sans doute son avis comme grandiloquent.
- Ce n’est pas un défaut, en cinéma, de donner l’impression qu’on préférerait écrire un bouquin ?
- On en revient toujours aux mots. Je crois qu'il n'y a que la musique qui peut vraiment s'en libérer. Ton truc, c'est l'écriture, ce serait te renier que de l'oublier à chaque fois que tu allumes une caméra. Moi je ne pourrai jamais me départir du théâtre. Je crois à la circulation, c'est ce qui m'a plu dans la double licence, cette porosité.
L'alcool commence à revenir aux manettes, permet à ma mâchoire de se détendre, et à mon cerveau de s'étendre. Il va être de plus en plus difficile de retenir les excès de sentiments, de ne pas déborder du permis, de l'autorisé, de ce qui flatte mais ne dérange pas.
- Ça m'a donné du courage que tu apprécies mon film. Je ne sais pas si j'aurais réussi à le défendre devant le reste de la classe si tu n'avais pas été là.
- Ton film vaut mieux que ce que j'ai à en dire. Et tu vaux mieux que ce que je peux penser de toi.
Il y a mille façons d'interpréter ce qu'elle vient de dire, et encore plus avec des gins dans le pif. Un simple compliment, une invitation à me départir de mon manque de confiance en moi, une mise en garde contre mon aveuglement à son égard, une volonté de nous placer comme égales...
Dans le doute, je nous ressers. Dans le doute, je ressers toujours.