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Vers Le Phare (26)

23 Décembre 2018 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #verslephare

épisode 25

 

Vers Le Phare (26)

 

 

On traverse la petite cour intérieure nous coupant du bruit des voitures, puis on escalade une volée de marches. Mes clés semblent plus lourdes que d'habitude. Tout est plus lourd que d'habitude.

 

- Voilà, c'est chez moi. C'est pas terrible mais c'est chez moi.

 

Amandine rentre pendant que je me colle contre le mur pour détailler l'intégralité de mon antre. J'essaye de me mettre dans la peau de quelqu'un qui le découvre. Souvent, quand je pense mourir assassinée, je m'imagine à la place des flics qui viendraient recueillir des indices ici. Savoir quelle fille j'étais. Le genre « à problèmes », parce que c'est toujours plus pratique de faire porter la responsabilité à la victime, le genre « on ne comprend pas, elle était aimée de tout le monde », avec des photos de couchers de soleil sur le mur et une médaille d'équitation sur la table de nuit. Le genre « l'enquête va être bien plus compliquée que prévu », car il y a dix mille euros sous le matelas. Ou le genre « vaisselle pas faite depuis deux semaines et chaussettes roulées en boule au fond du lit », qui n'intéresse personne.

Ma chambre est séparée de la cuisine par un muret faisant office de bar américain, ça sonne mieux que « faute de place, on a tout calé comme on pouvait », mais ça me convient, rien ne m'énerve plus que de faire des kilomètres entre mon plumard et le frigo. Le reste, c'est des livres partout, des étagères avec du merdier récupéré n'importe où et que je ne jette pas – ça peut toujours servir. Un espace attitré est réservé à ma platine et mes vinyles, je ne prends soin de rien d'autre qu'eux. L'intime au milieu de l'intime.

 

- Je suis désolée, c'est le bordel, je n'avais pas prévu de ramener quelqu'un. D'autant que c'est pas très grand donc on galère vite à se retourner.

- Arrête, c'est génial. J'adorerais avoir mon propre appart'. Je me tape une coloc avec deux étudiantes en médecine qui m'engueulent si je mets la musique un peu fort ou si je laisse des miettes sur la table de la cuisine. Parait que ça perturbe leur concentration.

 

Quand il s'agit de mettre les deux pieds dans le plat de la stupidité, j'y vais avec des rangers. Mes parents me payent gracieusement le loyer, je n'ai pas besoin d'aller scanner des paquets de yaourts dans une supérette quelconque, ni de partager les lieux avec quelqu'un qui m'insupporte, et j'ose me plaindre du manque de place.

 

Pour ne pas me parfaire dans mon imitation du ficus, je m'en vais sortir le gin du placard et une bouteille de tonic du frigo. Deux verres miraculeusement propres à côté de l'évier. Je me rends compte que j'ai besoin de ces gestes communs, de me réapproprier mon chez-moi pour pouvoir le faire partager à Amandine. Elle me regarde faire, elle ne dit rien, puis parcourt la pièce des yeux, visiblement titillée entre la curiosité et la volonté de ne pas se montrer trop invasive. Il y en a tant qui se seraient déjà jetés sur le lit pour se remettre de notre marche à travers la ville, ou qui auraient tiré un livre de la bibliothèque pour le feuilleter distraitement. Mais Amandine respecte la pudeur et ne déshabille pas mon appartement en quelques secondes.

 

Alcool. Tonic. Citron. Glaçons. Un manche de fourchette pour remuer. J'aimerais faire de même avec mon cerveau. Allez, secoue-toi.

 

L'été dernier, désarçonnés par mon manque d'implication dans les vacances en particulier et dans la vie en général, mes parents ont décidé de nous faire prendre l'air en Espagne. A quoi sert de changer de pays quand on voudrait juste changer de tête ? A quel moment la douleur se dissout dans les kilomètres ?
Comme ils ne connaissaient rien de la spécificité de mon trouble, ou de sa banalité, le voyage répondait pour eux à la nécessité de faire quelque chose plutôt que rien. J'ai tâché de ne rien laisser transparaître, car au milieu d'inconnus qui s'en foutent, s'afficher malade d'amour n'a aucun intérêt. Partir, à défaut de soigner, a au moins le mérite de calmer les égos : votre histoire n'existe plus, vous ne pouvez en parler à personne, et parce qu'il est très impoli de traîner son mal-être dans une ville qui n'a rien demandé, le sourire forcé est de rigueur.

J'ai eu de la peine pour Barcelone de la découvrir dans ces conditions. Elle m'a fait penser à ces amis qui se couperaient un bras pour vous remonter le moral mais qui échouent par excès d'enthousiasme : ils en deviennent juste agaçants. Barcelone avait tout pour elle, mais pas grand chose pour moi, vu qu'elle n'abritait pas celle que je peinais à sortir de mon cerveau. A ce titre, tous les lieux du monde partaient perdants d'avance, mais c'est là que j'étais, alors c'est là que je combattais mon spleen en essayant de succomber aux beautés qui m'entouraient. Je voyais tout mais je ne ressentais rien. Je jouais la partition de la touriste extatique sans passion, répondant aux sollicitations de mes parents, me reposant sur les quelques verres d'alcool qu'ils m'autorisaient en leur présence pour palpiter un peu plus, sans grand succès.

 

Jusqu'à ce soir étouffant, où toute la chaleur accumulée pendant la journée était remontée du sol pour nous prendre à la gorge.

 

Nous nous promenions dans le Barri Gòtic, la vieille ville faite de petites rues étroites où se logent boutiques discrètes, restaurants anonymes et groupes de musiques itinérants. Il était facile de se perdre, et c'est ce qui m'a plu : enfin, il m'était accordé d'être dysfonctionnelle. Barcelone, soudainement, ne cherchait plus à briller de mille feux. Les bars étaient bruyants, ça sentait la pisse et la bière renversée, les photographes allemands et chinois se dépêchaient de refluer vers les Ramblas, d'où ils seraient sagement aiguillés vers leur hôtel. La nuit se débarrassait des visiteurs accros aux anciennes églises et au musée Picasso comme on se purge d'une indigestion. On réentendait parler catalan, des vieilles discutaient avec des camés, des punkettes se promenaient clope sur l'oreille et guitare dans le dos. Parfois, quelqu'un m'adressait un regard ou un petit sourire, jamais insistant, juste pour me signaler que j'existais et que je ne dérangeais pas. Pour être acceptée ici, il fallait avoir beaucoup perdu ou ressentir le besoin de se détacher d'encore plus.

Cette soirée a fait office de sevrage. Cette plongée dans une cour des miracles espagnole a rendu ma douleur caduque, presque ridicule. Pas du tout parce qu'il y avait « plus grave ailleurs » (Les peines de cœur ont leur place face à la misère du monde) mais parce qu'il y avait du vivant autour, au delà, et que je n'avais pas le droit, à dix-huit ans, d'y renoncer à cause d'une personne qui ne voulait pas de moi.

 

C'est ce sentiment, entrevu lors de ce voyage à Barcelone, que je me force à convoquer aujourd'hui.

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