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Vers Le Phare (25)

16 Décembre 2018 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #verslephare

épisode 24

 

 

Vers Le Phare (25)

 

 

 

Nous bifurquons en direction du pont de la Guillotière. Je suis plus habituée à le parcourir dans l'autre sens quand je fais des manifs, rares occasions où la foule ne me dérange pas.

 

Cette fois, le trottoir est entièrement occupé par une bande de mecs qui jonglent avec des bouteilles de bière vides tout en apostrophant les passants, forcés de descendre sur la chaussée afin de ne pas leur rentrer dedans. Alors qu'Amandine ne semble pas être préoccupée par la rencontre imminente, je sens ma foulée se ralentir malgré moi.

 

- Ça te dérange qu'on change de trottoir ?

- Pourquoi ?

- Je ne veux pas leur passer au milieu.

- La rue nous appartient autant qu'à eux.

- Je sais. Mais je ne veux pas.

- Je ne les laisserai pas te toucher, tu sais.

 

Amandine ne comprend pas. Comme beaucoup, elle n'arrive pas à imaginer que je ne sois même plus en état de gérer l'hypothèse d'un conflit, indépendamment de son résultat. Que ça me fatigue moins de traverser le pont dans sa largeur que de subir leurs regards, leurs cris, leur violence vidée de sens, ne serait-ce que durant quelques secondes. Je dois avoir l'air aussi ridicule qu'une victime de vertige refusant d'enjamber un gouffre de trente centimètres, mais je suis incapable de faire un pas de plus.

 

- Tu fais ce que tu veux, mais je traverse de l'autre côté. Je suis désolée.

 

Je m'attends à ce qu'elle continue tête baissée vers la bande, parce qu'elle en a le droit, parce qu'il faut que les femmes qui en ont la force puissent arpenter tous les trottoirs qu'elles veulent, mais après une petite hésitation, elle fait demi-tour et me rejoint. Une fois de plus, je ne sais que choisir entre le soulagement de la savoir à mes côtés et la honte d'être faible en toutes circonstances.

Le manque de gin se fait douloureusement sentir. Il n'est pas minuit mais Cendrillon fait déjà pâle figure.

 

Nous traversons le pont sans encombres et sans paroles. Il ne m'a jamais paru aussi long. C'est Amandine qui brise le silence :

 

- Après mon bac et après Antoine, quand j'ai abandonné le théâtre, je me suis perdue. J'ai exploré tout ce qu'il y avait de sale dans ces années étudiantes, j'ai fréquenté des enfoirés qui s'en fichaient de moi mais je ne leur en voulais pas car j'estimais ne pas valoir mieux que le peu d'attention qu'ils me portaient. Je carburais au mépris et au détachement. Je ne savais ni ce que j'attendais ni si j'espérais réellement que quelque chose arrive. J'ai laissé des gens me traîner plus bas que terre, me laisser en plan en bord d'autoroute, au fond des bars, me piquer du fric, me taper dessus quand ils avaient la flemme de trouver quelque chose à dire. Je ne pensais pas à la mort parce que je n'existais plus. A peine une planche de bois pourri qui dérivais en mer. Je ne m'en suis sortie qu'en me jurant de ne plus rien concéder à personne. De ne plus jamais dévier de ma trajectoire. J'ai tendance à oublier que tout le monde ne peut pas me suivre de la sorte. Excuse-moi.

 

Je me sens tellement ridicule, d'être inadaptée sans avoir jamais rien subi, sans avoir été confrontée à la survie, à la peur, à l'effondrement. L'existence me terrifie dans son essence alors qu'elle pourrait être bien plus insupportable avec moi à chaque minute. C'est le problème des privilèges, on n'en profite jamais, persuadés que nous sommes d'être continuellement démunis et aveugles à nos facilités. Pas étonnant que les hommes aient autant de mal à réaliser qu'ils partent avantagés sur les femmes dès la sortie du berceau.

 

- Je te comprends bien. Et j'aimerais être aussi intransigeante, ne pas raser les murs pour éviter chaque affrontement. Mais je n'en ai pas la force. Pas ce soir.

 

On se lasse vite des gens comme moi. Même quand on respecte la faiblesse, on n'a pas envie de se charrier des poids morts. La résistance, les yeux relevés, les cris de rage sont toujours plus vendeurs que les paupières baissées, le corps qui se rétracte, les soupirs évacués vers le sol. Amandine est de la première catégorie, elle n'a aucune raison de se laisser mourir à mes côtés. Pour l'instant, elle croit encore que c'est à elle de s'adapter, mais on ne peut ronger son frein éternellement. La vie, surtout quand elle a été malmenée, ne supporte pas d'être tempérée, anesthésiée. Si je veux conserver Amandine auprès de moi, il me faudra forcément être digne d'elle, monter un peu la barre. Comme un cycliste épuisé repousse ses dernières forces pour passer le haut d'un col en compagnie du groupe auquel il appartient, tâchant de dissimuler la souffrance et espérant se refaire la cerise dans la descente.

 

Pédale, ma vieille. Et pas dans la semoule, idéalement.

 

Le reste du chemin jusqu'à mon appartement passe dans un souffle, et une angoisse se rajoute à l'équation. Ouvrir la porte de chez soi, c'est offrir bien plus d'intimité qu'on ne souhaite parfois en partager. C'est un portrait de vingt-cinq mètres carrés, où les passions sont affichées sur les murs et les paresses accumulées derrière les portes ou dans l'évier. Tout ce qu'on protège du dehors peut ici être disposé sans crainte de jugement. Jusqu'à ce que le dehors soit invité...

Après le passage d'Amandine, je ne verrai plus jamais mon antre de la même manière. Je ne crois pas trop au poids des lieux en eux-mêmes, mais quand des souvenirs leur sont accrochés, ils restent marqués, empreints d'une émotion. On rejoue les scènes encore et encore, mais comme les décors sont délestés dans leurs acteurs, il nous est impossible de vérifier si elles auraient mieux rendu autrement. C'est un entre-deux : tout est comme quand tu étais là mais tu n'es plus là.

 

Ça devient un paysage en négatif. Plus je le remplirai, plus l'absence sera criante. Pourrai-je encore habiter un appartement qui ne fera que me rappeler son départ ? Est-ce le genre de douleur qu'on finit par apprécier, parce qu'avoir mal est toujours mieux que de ne rien avoir du tout ?

 

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