Vers Le Phare (24)
Vers Le Phare (24)
La Rue de la République est presque déserte, et ça me convient : je n'ai pas envie que la ville soit remplie de gens qui ne sont pas Amandine. J'ai ainsi l'impression d'être une privilégiée, la survivante chanceuse d'une apocalypse. Est-il plus ou moins probable de tomber amoureux quand le monde s'écroule autour de nous ? On imagine souvent que la perspective de l'anéantissement rapproche les êtres mais quels sentiments arrivent à se frayer un chemin quand on n'a plus rien à bouffer, qu'on dort d'un œil au fond d'une cave et qu'on ne s'est pas lavé les dents depuis plusieurs mois ?
- Tu en veux une ?
Amandine me tend une cigarette. Moins plaisant que de partager la sienne, mais j'ai besoin de m'enfumer la tête pour patienter en vue des nouvelles rations de gin. Je n'ai pas peur de l'accoutumance, la clope n'a aucun intérêt en dehors de ces contextes bien précis. Je sais que jamais je ne m'en grillerai une rapide à la pause entre deux sessions interminables de boulot de merde. Ou en patientant sur un quai de gare. Ou encore à la fin d'un repas seule à la fenêtre de ma cuisine. La cigarette ne doit pas être un cache-misère de pacotille. Sinon, oui, elle vous tue vite, et salement.
De quoi avons-nous l'air, déambulant un sac sur l'épaule, laissant une traînée d'exhalaisons cancérigènes dans notre sillage ? De ce que nous sommes seulement, deux jeunes étudiantes qui veulent avoir l'air de savoir où elles vont, à défaut de savoir où elles en sont ? Combien d'années encore aurons-nous la faveur de pouvoir nous perdre la clope au bec sans que ce ne soit désespérant ?
Il y a un âge où le désœuvrement perd de son éclat, comme un paquet de chips laissé ouvert trop longtemps et qui sous ses airs identiques n'a plus à offrir qu'un simulacre rance.
- Tu penses que nous sommes inconscientes ?
- A quel point de vue ?
C'est le problème quand on tricote dans sa tête et qu'on intègre soudainement l'autre à nos réflexions, on s'expose à une parfaite incompréhension.
- De la picole, de la nuit... toutes ces choses.
- C'est l'autre con avec ses questions qui t'a fait douter ?
- Il m'en faudrait plus que ça pour remettre en cause l'utilité de l'alcool. Mais j'ai peur de la redescente. Pas d'une soirée en particulier. Mais celle qui nous fera dire que nous n'y appartenons plus, que nous devons y renoncer définitivement.
- Parce que tu as l'impression d'appartenir à celle-ci ?
- Je ne sais pas.
- Je ne crois pas aux limites. Je ne crois pas à ce qui se fait à un moment et ce qui ne se fait pas à un autre. Je pense seulement qu'il faut être honnête avec soi. Ne pas vouloir suivre un mouvement qui ne nous correspond pas. Ça peut vouloir dire refuser de se murger à vingt ans et recommencer à quarante. Ou ne pas le faire avec certaines personnes mais le faire avec d'autres.
- J'ai l'impression de subir en permanence, d'être incapable de faire mes propres choix.
- Pourtant, tu as dit à William que l'alcool n'était pas une fin en soi.
- Je voulais surtout qu'il arrête de me gonfler avec sa morale bidon.
- Il n'empêche, au fond de toi, tu sais où tu vas. Tu sais ressortir ce qu'il y a de précieux et laisser de côté le reste. Tu es ici parce que tu as envie de vivre, même si c'est douloureux, pas pour t'autodétruire. A partir de là, quel que soit le résultat, ce n'est pas de l'inconscience.
- Je ne suis vraiment pas sûre que tu me voies telle que je suis.
- C'est grave ?
- Je suis attachée à la vérité.
- C'est pas incompatible.
- Si, plutôt. Si l'image que tu as de moi n'est pas la bonne, ça va à l'encontre de la vérité.
- Tu parles à une actrice. Crois-tu que je mente sur scène ?
- C'est différent, tu joues un rôle. Ce n'est pas toi.
- Bien sûr que si.
- En partie, seulement.
- C'est toujours une partie. Heureusement que l'on a pas accès à la totalité de la personne en face de soi, sinon on s'en lasserait si vite... On joue des rôles en permanence, consciemment ou non, à mi-chemin entre ce que l'on aimerait renvoyer et ce que nos angoisses nous dictent. Ce que tu renvois me convient, ce qui ne veut pas dire que je n'ai pas envie d'accéder à une plus grande part de vérité. Mais on a le temps, non ?
- D'habitude, les gens ne prennent pas le temps.
- J'ai pas l'air comme ça, mais j'ai un égo surdimensionné. J'apprécie assez peu d'être comparée aux gens.
Sourire de connivence qui ne vise pas pour autant à rendre la phrase fausse. Amandine tient à sa singularité. Mais qu'on vienne me trouver quelqu'un qui cherche réellement à se fondre dans la masse... Sophie, peut-être ?
Au loin, la statue à cheval de je ne sais plus quel monarque (j'ai vite cessé d'encombrer mon cerveau avec l'histoire des hommes qui se font la guerre) se découpe dans l'ombre, au milieu de la place Bellecour. Je me souviens, en octobre dernier, j'étais venue faire figurante pour un film tourné à Lyon. Huit heures à patienter dans une tente de fortune, inondée par des averses qui avaient transformé le sable rouge en boue. On se serait cru en camp militaire ou en hôpital de brousse. Huit heures à fumer des pétards avant de tourner complètement défoncés – nous incarnions des manifestants pendant les années 70, c'était raccord.
Alors que l'année venait de commencer, j'étais déjà fatiguée par la grosse machine cinématographique. Quand on a du mal à se coordonner pour enfiler une housse de couette, comment imaginer gérer toute une équipe pour les besoins d'un même projet ?
Sur place, j'ai sympathisé avec des gens que je n'ai plus jamais revus.
J'avais froid, j'ai encaissé cent euros pour avoir attendu de faire partie d'une foule vociférante.
Je suppose que tout envers du décor est triste, mais quand il sollicite autant de monde, ça fait beaucoup de tristesse pour si peu de temps à l'écran.
Finalement, je ne suis même pas allée voir le film au cinéma, j'ignore si j'apparais furtivement sur l'un des photogrammes ou si cette journée n'existe plus que dans les confins de ma mémoire. Quelle différence ?