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Vers Le Phare (23)

17 Novembre 2018 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #verslephare

épisode 22

 

Vers Le Phare (23)

 

 

Il y a des jours où j'ai peur de la mort à chaque minute. Je n'imagine jamais que cela vienne d'une source extérieure, d'une voiture lancée à toute vitesse, d'un pot de fleur tombant d'un balcon, d'une balle tirée dans une gare ou une salle de concert, ou même d'un bateau lancé sur des rochers pendant une tempête : je suis très égocentrique vis-à-vis de mon décès. Je m'attends seulement à ce que mon corps lâche, sans prévenir. Crise cardiaque, rupture d'anévrisme, choc anaphylactique... les raisons d'y passer sans rien demander à personne sont nombreuses. Je ne m'inquiète pas non plus d'un potentiel suicide, la mort est une chose suffisamment dégoûtante pour que je ne sois pas tentée de la rencontrer par choix.

Lors de ces jours, qui coïncident souvent avec un fort ennui et un taux d'alcoolémie insignifiant, j'angoisse à la moindre respiration (qui sont fréquentes chez l'être humain), au plus petit craquement, au premier soupçon de faiblesse. A-t-on idée de soucier de ça à dix-neuf ans ?

 

Mais voilà que sur ce banc, concentrée sur le mouvement délicat de l'épaule d'Amandine dicté par son propre souffle, la peur disparaît, elle me paraît ridicule. Je défie mon corps de venir me saisir maintenant, alors que j'ai tant à encaisser, que je n'arrive pas encore savoir si je suis heureuse d'en arriver là. Reviens plus tard, machine rouillée, j'ai des affaires plus urgentes à régler.

 

- Que veux-tu qu'on fasse ?

- On ?

- Sauf si tu veux que je m'en aille.

 

Si Amandine a compris ce que je ressens pour elle, alors elle sait que pour rien au monde je ne désire son départ, mais elle me laisse cette porte de sortie, au cas où mon malaise serait insurmontable. Et vu qu'il est très romantique d'être mélancolique mais très pénible d'être assise à côté de quelqu'un qui s'y abandonne, je décide, comme un enfant assure à ses parents qu'ils ne mourront jamais parce qu'il en a convenu ainsi, de ne pas souffrir de son refus. De m'abreuver de chaque seconde de sa présence sans poser sur elle le voile trouble de ma déception.

 

Alors j'en reviens aux fondamentaux.

 

- Tu as faim ?

- Horriblement.

- J'ai le droit de t'inviter à dîner chez moi ? Je garde toujours des pâtes et une bouteille de gin pour les grandes occasions. A moins que tu ne sois trop saoule, et on peut se contenter des pâtes.

- On n'est jamais trop saoule. Du moins, il est impossible de le savoir tant qu'on n'est pas le lendemain. Et je dois avouer que l'autre con m'a un peu trop dégrisée.

- Ça implique d'abandonner nos compagnons de route.

- Ce n'est pas déjà ce que tu venais de faire ? Je n'ai pas l'endurance pour retaper un sprint dans l'autre sens. Sauf si tu tiens vraiment à que je finisse d'amocher William.

- Tu as ton sac ?

- Oui, cheffe.

- Alors, allons-y, sinon l'alcool va trop redescendre, et on pourra pas reprendre le fil. C'est comme avec les assiettes chinoises.

 

Je sèche mes larmes d'un revers de la main, en faisant croire que je replace une mèche de cheveux, toujours pratique les cheveux pour essuyer la douleur, je me lève du banc, constate avec satisfaction que le gin est encore bien présent au léger vertige que ça occasionne, et je passe mon sac à mon épaule, aventurière un peu miteuse en plein centre-ville.

 

Reprendre, au moins en apparence, la direction des opérations, me redonne du poil de la bête, et m'empêche de tirer plus de plans sur la comète. Parfois, la nuit, il convient d'accepter de ne pas voir plus loin que ses pieds, et d'avancer quand même.

 

- J'habite à Guillotière, c'est pas juste à côté, mais si ça ne te dérange pas, je préférerais éviter le métro.

- J'ai cru comprendre que ce n'était pas ta tasse de thé, oui.

 

Combien de fois ce soir vais-je devoir afficher mes lacunes d'humaine mal finie ? Comment pourrais-je m'émouvoir du râteau d'Amandine alors que ce que je lui propose n'est qu'un produit d'occasion, bourré de vices cachés, à peine bon pour être bradé pendant une brocante ?

 

Nous marchons en silence, et ce silence n'a plus rien à voir avec celui quand nous étions au bar tout à l'heure. Il est tellement lourd qu'il ralentit les pas, qu'il crispe, qu'il semble résonner de tous les mots qui restent coincés dans la gorge ou au bord des lèvres. Je voudrais en dire, des choses, mais je n'arrive pas à trouver le bon ton, celui qui signifie je ne suis pas si touchée que ça mais un peu quand même ou je ne te dirai plus que je suis amoureuse de toi mais j'ai peur que tu l'oublies.

 

Quelle est cette étrange chaleur qui se nourrit du fait que l'autre sache, simplement qu'elle sache ?

 

C'est un feu débarrassé de la passion, donc de son plus grand carburant, mais qui palpite dans la nuit , sauvé de la mort à chaque instant par l'ajout de brindilles trouvées çà et là, une course à la réanimation, juste assez courageux pour aiguiller les égarés.

Depuis qu'Amandine sait, un phare de fortune a pris place dans ma poitrine. Une version miniature, un talisman. Qui capte l'éclat du vrai marchant à côté de moi pour en renvoyer une petite fraction.

 

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