Vers Le Phare (22)
Vers Le Phare (22)
Amandine s'assoit à côté de moi, frôlements d'épaules. Un contact timide, comme pour me jauger, me demander si après ce refus, je tolère encore sa présence, ou me signaler qu'elle, apparemment, n'est pas destinée à partir. De l'électricité statique entre nos corps, comme suspendue à la suite des événements. J'essaye de rester digne, mais que c'est dur avec le gin, la déception, le soulagement, la peur et le désir, tous mélangés sans soucis de proportions. Je suis un millefeuille de sentiments contradictoires, sur le point de craquer sous la pression. Je peux néanmoins me raccrocher à quelque chose : le pire n'est pas arrivé. Amandine ne s'est pas enfuie après avoir craché par terre, elle n'a pas ri en me détaillant de haut en bas avec une moue de dégoût, elle ne m'a pas engueulée pour lui avoir caché, ou lui avoir dit. Elle est avec moi et personne d'autre pour partager ce moment, investie de toute la prévenance possible. Car c'est le problème de l'amour, il ne s'énonce avec personne d'autre que sa cible, il est niais et larmoyant dès qu'il quitte le terrain limité sur lequel il est censé s'exprimer.
Je suis tellement chanceuse, face à toutes celles qui se retrouvent à la porte, jetées de voiture, seules dans leur lit ou face à leur portable, à la sortie d'un cinéma ou d'un restaurant, face à tous ceux qui retiennent leurs larmes en voyant l'autre rejoindre un autre, qui terminent leur bière à la terrasse d'un café anonyme, qui consignent tout ça dans un carnet condamné à finir en victime expiatoire, au fond d'un évier ou d'une cheminée. Je suis tellement chanceuse, face au froid, au ridicule, à l'humiliation, au non respect de ce feu qui brûle indépendamment de tout le reste.
J'ignore ce que signifient les paroles d'Amandine, peut-être n'ont elles que pour seule valeur de réduire la douleur de l'instant. Mais c'est déjà ça, et c'est déjà énorme. Si le monde ne se résume pas à une suite de contrastes bien délimités, alors il existe un espace où nous pouvons cohabiter, Une zone grise faite d'attentions réciproques, de confiance, dans laquelle je devrai suspendre le désir et la douleur.
- Je hais tellement ce mec. J'ai envie de lui faire mal, alors que je ne veux jamais de mal à personne.
- Si ça peut te faire plaisir, je m'en suis chargée pour toi.
- Comment ça ?
- C'est pour ça que j'ai mis un peu de temps à te rattraper. Je lui ai mis un pain, et ce sont les autres qui m'ont empêchée de péter sa caméra en prime.
- Oh.
- Toute personne qui prononce le mot gouine sans être concernée par la question et avec autant de mépris s'expose à un bourre-pif de ma part. C'est simple, clair, net. J'admire celles qui arrivent encore à discuter à ce stade, mais moi, je n'en avais pas la force. Et je devais faire vite si je voulais te rejoindre.
- Il va vouloir se venger, maintenant.
- S'il est con au point de vouloir se manger la seconde lame, libre à lui de venir m'emmerder.
Je suis partagée entre la reconnaissance d'avoir été défendue et l'embarras de me retrouver une fois de plus dans le rôle de la petite fille qu'on doit protéger. Si j'en crois Amandine, sa réaction aurait été la même si je n'avais pas été la cible, mais se serait-elle lancée dans la nuit à la poursuite de la victime après l'incident si elle avait été une autre que moi ? J'aime à penser que non. Même après un râteau, difficile de ne pas aller gratter les pointes de romantisme là où on peut les retrouver.
Ces quêtes de symboles peuvent faire très mal quand la personne qu'on aime ne se soucie absolument pas de nous, chaque signe considéré comme porté vers soi ne se révélant être qu'une torsion de la réalité, un univers alternatif où les faisceaux d'indices convergent vers le mauvais coupable. A ce jeu là, en général, les mecs sont les plus mauvais détectives, convaincus dès qu'une femme leur dit merci à la boulangerie qu'ils viennent de recevoir une invitation à emménager chez elle.
Au fil des années, ils ne semblent pas avoir envie de progresser et continuer à sauter sur chaque regard, chaque sourire, chaque absence de regard, chaque absence de sourire, pour en tirer la conclusion qui les ramène au centre de l'attention, occasionnant violences diverses quand ils sont mis face à l'aberration de leur raisonnement.
Pour autant, sans en arriver à ces funestes résultats, il est bien humain de s'organiser son petit film, d'espérer avoir acquis la place qui nous sort de la masse, même si ce n'est que ponctuel, une fugace élection, une destinée déviée de sa trajectoire anonyme car quelqu'un vient de nous tirer dans la lumière.
A la différence de leurs homologues de pierre, les phares amoureux n'ont pas pour objectif de vous éloigner des récifs, mais au contraire de vous y conduire le plus vite possible, en vous hypnotisant – parfois bien malgré eux – à l'aide de leur flambeau. Une fois que vous vous crashez, que vous avez le souffle coupé, que la phare apparaît dépouillé de son costume de brume, c'est là que les emmerdes commencent, que vous prenez conscience de la vulnérabilité de votre voyage. Soit vous êtes accueilli à bras ouverts, vous voyez le phare cesser de projeter ses rayons au loin pour se concentrer sur vous, soit vous vous échouez au milieu des débris de barque, du sable et du sel sous la langue, pour réaliser que le phare continue son office, indifférent à vos gesticulations iodées.
Amandine, qui n'aime rien faire comme les autres, a choisi une troisième solution. Elle m'a tirée sur le rivage, m'a enroulée dans une couverture, comme une vieille amie attentive à mes efforts, sans effusions de joie ni embrassades dramatiques, mais avec une réelle application. A défaut de l'amour inconditionnel qu'on tricote dans ses fantasmes, j'ai droit à la plus profonde des bienveillances.