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Hors-champ (53) : La Fille de la Centrale (1)

17 Septembre 2018 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #hors-champ, #tchernobyl, #concours, #nouvelle

 

Hors-Champ (53) : La Fille de la Centrale (1)

 

 

 

Un peu. Beaucoup. Passionnément. A la folie. Pas du tout.

 

Pourquoi passe-t-on d'à la folie à pas du tout ?

 

Existe-t-il une limite à ne pas franchir, où le trop-plein s'annihile sous son propre poids ?

 

Aujourd'hui, j'ai dix-neuf ans, et plein de marguerites dépiautées à côté de moi. Le vent d'avril se charge de les disperser, mais moi, je reste là, assise dans l'herbe, vissée dans cette prairie que je ne supporte plus. J'aimerais être assez légère pour être emportée par la brise, je découvrirais enfin autre chose. Quoi je ne sais pas mais autre chose.

 

Derrière moi coule la rivière, elle aussi je l'envie. Elle avance irrémédiablement, rien ne pourrait l'arrêter, ni la corrompre, personne n'a le pouvoir de lui dire ce qu'elle doit faire.

 

Aujourd'hui, je crois que je jalouse tout ce qui n'est pas moi.

 

Au loin, perçant à travers les vergers, j'aperçois la ville. Cette ville immonde et si rationnelle, chère au Parti. Elle est parfaite, elle convient à tout le monde, sauf à moi. Elle offre tout ce qu'on peut attendre d'elle, des écoles, des cinémas, des centres commerciaux...elle n'a qu'un immense défaut : elle a été plantée au milieu de nulle-part. C'est une prison sans barreaux. On peut la quitter bien sûr, des bus permettent de rejoindre le reste de la civilisation, mais à quoi bon ? On a tout ce qu'il faut ici.

C'est ce que me dit maman : pourquoi tu veux partir ? On a tout ce qu'il faut ici. Le jour où je lui ai dit que je voulais étudier à Kiev, elle m'a regardé avec l'air de ceux qui sont face à une impossibilité mathématique. Renoncer à la quiétude (l'ennui) de notre charmante (petite) ville pour aller se pervertir (vivre) à Kiev, quelle idée saugrenue !

Et puis bien sûr, l'argument massue : ici, tu auras toujours du travail.

 

Voilà ce qu'on dit à une fille de dix-neuf ans : reste-là, tu auras du travail. Évidemment que j'aurai du travail, cette ville a été construite exprès pour ça. S'il n'y avait pas de travail, on ne trouverait ici que des arbres, des renards et des sangliers.

 

Quant à mon père, c'est lui qui nous a emmenées là, quand la ville est sortie de terre, alors que j'avais six ans. Lui faire part de mes envies d'ailleurs aboutirait à des réactions encore plus épidermiques.

 

J'entends les cloches sonner.

 

Voilà, la fille dont je suis amoureuse vient de se marier avec le garçon dont elle est amoureuse.

A la folie, pas du tout.

 

C'est aussi pour ça que je veux partir. A Kiev, je pourrai peut-être vivre comme je suis, débarrassée de mon costume de fille normale. Normale à leurs yeux. Dans une grande ville, le regard du Parti est moins précis, et je ne trouverai en théorie personne pour aller faire remonter la nouvelle à mes parents.

 

En attendant, je tue des marguerites en tâchant de faire de même avec mon chagrin.

 

Un jour de plus à Prypiat, identique aux autres, dans l'indifférence générale. S'il y a bien une chose dont je suis sûre, c'est que dans des dizaines, des centaines d'années, personne ne se rappellera de nous. Nous aurons continué à vivre hors du monde, nourrissant inlassablement la centrale qui en retour donne un salaire aux hommes de la ville.

 

Même si elle fait partie de mon paysage depuis que je suis petite, je ne peux m'empêche de lui jeter un coup d’œil dès que je la distingue à l'horizon. La Centrale Lénine. J'entends aussi des gens en visite parler de la centrale de Tchernobyl, alors que Tchernobyl est à plus de dix kilomètres. Une preuve de plus que Prypiat est destinée à l'oubli... Grande fierté du Parti, qui maîtrise l'atome mieux que personne et permet d'alimenter une bonne partie du pays en électricité. Chef d’œuvre de technologie. Non polluante. D'une sûreté inégalable. La publicité ne rate pas une occasion de nous la faire adorer. Pour moi, c'est surtout un monstre de béton et de métal qui engloutit mon père tous les jours.

 

A l'école, personne ne nous a expliqué en détail le fonctionnement de la centrale, mais par curiosité, j'ai un peu étudié la question. J'ai découvert la fission, l'uranium, la radioactivité, plein de concepts obscurs et un peu inquiétants, mais qui une fois contrôlés, s'avèrent des plus efficaces. Au début, j'avais quelques inquiétudes, mais mon père, qui a de hautes responsabilités dans la centrale, s'est vite chargé de me rassurer.

 

S'il y a bien un domaine dans lequel je peux lui faire confiance, c'est celui-ci.

On ne peut pas engager d'incompétents quand on joue avec le nucléaire.

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