Vers Le Phare (21)
Vers Le Phare (21)
Il n'a même pas eu besoin d'élever la voix. Plus personne ne rit autour de la tablée. J'ai le sentiment furtif que ce silence de mort vaut assentiment, que je pensais mon inclination pour Amandine secrète parce que je n'en avais pas averti l'intéressée, mais qu'au fond, tout le monde se demandait quand l'affaire sortirait.
Je suppose que la caméra tourne toujours quand je me lève, attrape mon sac qui traîne sur la banquette, finis mon verre d'un trait, me retiens de le jeter à travers la pièce, sens la brûlure du gin m'étourdir jusque dans l'estomac, me dépêche de rejoindre l'escalier.
Surtout garder les larmes, ne pas lui offrir ça, ni à eux.
Je pensais l'emporter face à William, mais c'est impossible, car rien de ce que je peux lui dire ne peut l'atteindre intimement. Tout juste avais-je la possibilité de l'agacer assez pour qu'il m'aligne. Je suis même persuadée qu'il aurait profité de son petit traquenard pour me mettre face à sa révélation, mais mon manque de coopération a accéléré le processus. J'espère qu'il est satisfait de son expérience.
Je sors du bar, la nuit essaie de me calmer par sa fraîcheur, sans résultat.
Je n'ai pas payé, rien à foutre.
Je voulais me casser, on s'en est chargé pour moi. Rudy aurait sans doute haussé les épaules, mais je savais que je n'avais pas sa résistance, ou son indifférence. Et surtout, je ne voulais pas qu'Amandine soit mêlée à tout ça, entraînée de force dans le manège de mes non-dits.
Et si nous n'avions pas remonté cet escalier ? A posteriori, l'hypothèse de laisser nos sacs à l'étage et de filer à l'anglaise s'avérait des plus séduisantes et aurait dû être reconsidérée. Après tout, je n'avais pas envie que l'histoire avance, rester en compagnie d'Amandine, dans cet équilibre délicat entre confiance et retenue, était en soi une réussite.
Mais non, il a fallu que j'oublie, que je mette de côté le fait que je ne suis qu'un château de cartes pouvant s'effondrer au moindre courant d'air. Mon attention s'est relâchée, c'est ce qui arrive quand l'amour se dilue dans l'alcool.
Je ne sais pas dans quelle direction je suis partie, je veux juste que la distance qui me sépare du bar soit la plus grande possible. Avec un peu de chance, ils vont rigoler cinq minutes, puis m'oublier, rendus à la bière et aux anecdotes futiles, et je serai définitivement dégagée de leur univers. On ne gagne rien à affronter un monde qui n'est pas le sien, c'est comme se frotter contre une pierre ponce et espérer que ce soit elle qui en ressorte diminuée. Que reste-t-il de tous ceux qui font fi de cette vérité et continuent de se heurter, de s'abraser, finissent-ils dévorés, exsangues sur le pavé ?
Je n'ai ni leur force ni leur patience.
Je découvre que je pleure au contact de l'humide sur mes joues, ce sont des larmes sans sanglots, un robinet qui goutte à force d'usure, de fatigue.
- Elise ! Elise, attends-moi !
La voix essoufflée d'Amandine m'arrête malgré ma volonté d'atteindre le bout du monde. Je suis incapable de rester impassible quand elle s'adresse à moi, et une fois de plus, mes jambes ont cessé leur mouvement sans concertation. Je n'ai pour autant pas le courage de me retourner.
Elle finit par me rejoindre et se stoppe à côté de moi, les mains sur les genoux, la respiration sifflante.
- La vache, quand tu détales, tu fais pas semblant.
Je ne trouve rien à répondre.
- Pourquoi tu es partie ?
- Pas supporté.
- C'est William, on sait que c'est un connard.
- Rien de nouveau sous le soleil, c'est ça ? Peu importe ce qu'il peut me cracher à la figure ?
- Je n'ai pas dit ça.
- Ça fait longtemps que vous parlez de moi mais c'est le seul qui a osé me le balancer à la gueule, n'est-ce pas ?
- Je ne sais pas de quoi parlent les autres, je ne discute pas avec eux.
- Alors je me fais des films ? Parce que dans le bar, j'avais pourtant bien l'impression que William enfonçait une porte ouverte.
- Je ne présume pas de ce que sont les gens. Peu m'importe ce que la bande pense, ce n'est pas arrivé à mes oreilles, et si c'était le cas, je n'y aurais pas fait attention, car je considère que la seule vérité sur toi ne peut venir que de toi.
- Et si j'étais incapable de la sortir, cette vérité ? Si je n'étais qu'une menteuse, comme tout le monde ?
- Ne pas tout balancer sur la place publique, ça s'appelle l'intimité, pas le mensonge. Viens, on va s'asseoir.
Je la suis vaguement, sans regarder où je marche.
- Je ne voulais pas que ça retombe sur toi. Je ne voulais pas te salir avec ça.
- Si c'est d'amour que tu parles, ça n'a rien de sale.
- J'ai tellement honte.
- Ni de honteux.
- Des mois que ça me bouffe. Des mois que je refuse de te refiler ce cadeau empoisonné, dont tu ne saurais que faire, que tu ne pourrais pas me rendre. Je ne voulais surtout pas te mettre dans cette position, détruire le peu que nous avions avec mes états d'âme.
- On ne détruit quelqu'un en l'aimant qu'à partir du moment où on lui nie sa propre existence. Et à ce stade, ce n'est déjà plus de l'amour. Tu n'es pas ce genre de personne.
- Tu n'en sais rien.
- Alors j'en fais le pari. Parce que tu n'es pas comme moi. Assieds-toi, s'il te plaît.
Je titube, je manque de rater le banc. Amandine reste droite devant moi, le regard tendu loin vers la rue. J'ai peur de croiser ses yeux, bien plus qu'avant. Parce que je ne sais pas ce que je vais y trouver. De la colère, de la gêne, de la pitié...
- Écoute, Élise. Je suis mal foutue de ce côté-là, ce n'est pas nouveau, ça demanderait sans doute une bonne thérapie mais je n'ai ni le budget ni le temps pour me faire tirer le portrait mental. Antoine a cassé trop de choses qui n'ont pas eu l'occasion de se reconstruire, mais avant lui, c'était déjà un vaste merdier. Tu devrais avoir bien plus peur de mon amour que du tien. Il me rend conne, méchante, possessive, il se pervertit aux premières flammes, j'ai donc été obligée de le juguler comme je pouvais, pour tout le monde. Pour éviter de devenir dangereuse, un miroir malade de ce sentiment qui mérite bien mieux.
Quoi qu'il en soit, je ne suis pas en mesure de te rendre ce que tu m'offres. Pas par manque d'envie, juste par manque tout court. Mais ce que tu ressens est précieux, je ne balayerai jamais ça d'un revers de la main, et si tu m'y autorises, j'accepterai ce cadeau avec la plus grande joie possible.
En existe-t-il beaucoup, des gens capables de vous faire mal si tendrement ?
- J'ai lu ce que tu écris, j'ai vu ton film, je sais que tu comprendras ce que je veux dire, même si c'est douloureux. C'est grave et essentiel, je le respecterai à sa juste valeur, et j'espère pouvoir arriver à t'éclairer aussi de mon côté. Avec mes moyens.
Le phare qui s'inquiète de pouvoir m'éclairer, quelle ironie.