Vers Le Phare (20)
Vers Le Phare (20)
- Laquelle des deux veut commencer ?
Évidemment, cela va de soi que nous sommes impatientes de participer. Dans le monde de William, ses projets sont trop révolutionnaires pour susciter une autre réaction que l'adhésion.
Moins par esprit chevaleresque que par volonté d'en finir le plus vite possible, je me dirige vers la chaise. Ce n'est qu'une fois assise, avec toute la bande tournée vers moi et William derrière sa caméra, que je réalise que je n'ai pas assez bu pour dépasser la peur de la gamine qui passe son oral de poésie. Seule Amandine, restée en retrait pour faire semblant de fracasser son verre sur le crâne du cinéaste autoproclamé, arrive à me garder en place.
- Silence dans la salle, merci. Et... action !
- Quel professionnel, souffle-t-elle derrière lui, ce qui lui vaut un geste de la main irrité.
- Comment t'appelles-tu ?
- Élise.
- Nom de famille ?
- Pourquoi, tu veux m'arrêter ?
- C'est ma procédure.
- Eh bien tu le rajouteras en surimpression au montage parce que je ne le dirai pas.
Je m'attends à ce qu'il parlemente, opposé à ce que je fasse chier dès le début, mais il enchaîne.
- Combien de verras as-tu bu jusqu'à maintenant ?
- En comptant celui-ci ? Trois ou quatre, je ne sais plus.
- Tu as déjà oublié ce que tu as bu ?
- Pourquoi s'en souvenir ?
- Tu penses que c'est responsable de traiter l'alcool avec autant de désinvolture ?
- Ce n'est pas de la désinvolture, juste une question de priorités.
- Qui sont ?
- Les gens. Les moments. Ça passe avant les statistiques de consommation.
- Du coup, l'alcool est secondaire ?
- L'alcool est toujours secondaire.
- Alors pourquoi boire ?
- Secondaire n'a jamais été synonyme d'inutile.
Le reste du groupe assiste à la joute, qui à mon sens, n'a pas grand intérêt. Je ne sais pas où veut en venir William avec son interview, mais pour l'instant, son projet de réintellectualiser la soirée sonne bien creux.
- J'en reviens à ma question : pourquoi boire ?
- C'est une béquille comme une autre. Ou une paire de lunettes. On peut se débrouiller sans, mais quand on en a besoin, ce serait idiot de s'en passer.
- A la différence que les lunettes ne sont pas toxiques.
- J'ignorais que tu bossais pour le ministère de la Santé.
- Est-ce que l'alcool en vaut la peine ?
- Ça dépend.
- De quoi ?
- Des gens. Des moments.
Amandine, par dessus l'épaule de William, prend très à cœur son rôle d'emmerdeuse.
- Ton cadre est mal fichu en plus. Vu qu’Élise regarde vers la gauche, il faudrait que le plus grand espace vide du plan soit à sa gauche aussi, ou alors tu prends deux minutes pour centrer ta caméra.
- Je sais parfaitement ce que je fais, d'accord ?
- Si tu considères que le mur derrière elle est plus intéressant que ce qu'elle raconte, te fais pas chier à faire des interviews.
- J'ai pas de leçons à recevoir d'une théâtreuse sans ambition.
- Eh dis donc, Orson Welles, t'es en théâtre comme moi, je te signale, alors évite de piquer ta crise.
Je prends le relais.
- C'est pas que je me fais chier, mais tu m'avais quand même promis le salut mental, et pour l’instant, j'ai plus l'impression d'avoir affaire à un étudiant en psycho qui doit rusher une étude de cas pour le lendemain.
- Ne sors pas du cadre, toi !
- Déjà, tu me parles correctement, mon p'tit pote, parce que ton film pourri, je lui pisse sur les pompes, et toi avec. J'ai d'autres choses à foutre de ma soirée, et je crois que je me contenterai bien d'être une attardée à tes yeux.
- Qu'est-ce qui vous prend, toutes les deux ?
- C'est le naturalisme alcoolique. Ça nous rend très impatientes face aux arnaques des égos boursouflés. Et quelque peu virulentes. Mais c'est cool pour toi, non ? Si tu me bassines sur la picole depuis le début, c'est bien que tu espères que je me lève pour t'en coller une ? Comme ça, pour une fois, il se passera quelque chose devant ta caméra ?
Le groupe est hilare, à l'exception de Sylvie, scandalisée par principe dès qu'on élève la voix, mais je ne m'en soucie pas. Seule compte Amandine et le fait qu'elle soit de mon côté.
- Tout le monde ici pense que tes moindres reliquats de talent sont immédiatement digérés par ton orgueil. Je suis sûre que même les profs se foutent de ta tronche quand ils reçoivent les mails où tu leur expliques que ta note était pas assez élevée et qu'ils n'ont rien compris à la complexité de ta pensée.
Pourquoi faut-il que ce soit cette remarque qui le fasse sortir des ses gonds ? Que possède-t-elle de si différente des précédentes pour que William réagisse ainsi ? Je ne le saurai jamais. Et je ne me poserai même pas la question tant la violence du retour de bâton me plie en deux.
- Et toi, petite gouine, c'est parce que ton idole te regarde que tu ouvres ta gueule ou tu es seulement capable de parler quand tu as trois verres dans le nez ?