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Vers Le Phare (15)

30 Mai 2018 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #verslephare

épisode 14

 

Vers Le Phare (15)

 

 

Étonnamment, Amandine semble soulagée, comme si mon approbation la confortait dans son choix.

 

- Je me suis retrouvée toute seule à devoir gérer ça, je crois que j'avais besoin d'extraire la tumeur, même si elle a déjà fait beaucoup de dégâts. Mine de rien, c'est la première fois que j'en parle. Et que quelqu'un m'écoute.

- Ça me touche que tu l'aies fait.

- Je savais... j'espérais que tu ne me juges pas, on ne se connaît sans doute pas assez, mais j'ai senti...

 

Elle ne termine pas et je reste silencieuse. Peut-elle me faire confiance alors que je ne suis pas honnête vis-à-vis d'elle ? En même temps, lui balancer ce que j'ai sur le cœur maintenant m'apparaît comme inapproprié, presque indécent. Une façon de balayer ce qu'elle m'a avoué en me ramenant sur le tapis de la plus péremptoire des façons.

 

- Je suis contente que tu sois venue ce soir.

- Tu me l'as déjà dit.

- On ne le dit jamais assez. En fait, « contente », ce n'est pas le terme. Plutôt « rassurée ».

 

Cette fois, la surprise efface la joie.

 

- Depuis quand je suis rassurante ?

- Tu fais attention aux choses et aux gens. Et généralement, dans ce genre de soirées, c'est ce que tout le monde oublie. On se retrouve à soutenir nos petites angoisses, chacun dans notre coin, bien sûr on discute, ça oui on discute. On pourrait même croire au mythe d'un clan qui se tient chaud au rythme des pintes de bière. Mais c'est une alliance de façade, qui se craquellera à la première dissension, aux premières démonstrations de faiblesse.

 

Je ne comprends que trop bien. Pour en revenir à la métaphore cycliste, tant que les coureurs participent à l'échappée en se relayant équitablement, les rivalités sont tues au profit de l'efficacité, mais il suffit qu'un élément décide de traîner en queue de groupe, évitant les efforts, ou au contraire, montre qu'il a des fourmis dans les jambes, pour que la machine s'enraye sans retour possible en arrière. En définitive, l'harmonie n'est qu'une illusion, une situation transitoire qui aura tôt fait d'être renversée dès que les intérêts particuliers reprendront le dessus.

 

- Et j'ai peut-être l'air de m'en foutre, comme ça, parce que pendant les deux dernières années, j'ai eu le temps de cultiver cet art du repli, mais en vrai, ça me fout les jetons. J'ai rarement trouvé des gens bienveillants à l'occasion de ces réunions. Des gens qui se soucient de la raison pour laquelle on vient se murger trois soirs par semaine et de ce que ça dit de nous.

- Je ne vois pas bien en quoi je suis différente. Comme tous les autres, je n'attends que l'ivresse.

- Pour t'éloigner d'eux ou t'en rapprocher ?

- Je ne comprends pas.

- On ne boit jamais que pour boire. Certains le font car ça les coupe du monde. D'autres, au contraire, ont besoin de l'alcool pour voir apparaître ce qui les relie.

- Je ne sais pas si grand-chose me relie à notre groupe.

- Alors que fais-tu ici ?

 

Vas-y, lance-toi. Sois courageuse une fois dans ta vie.

 

Je me contente de hausser les épaules.

 

- Le troisième verre nous le dira bien.

 

S'il doit se passer quelque chose, c'est forcément après le troisième verre, celui qui fixe les espoirs et balaye les angoisses.

 

- Alors il est grand temps que je te rattrape.

 

Amandine tourne les talons et se glisse entre deux personnes qui sortent du bar. N'ayant pas son agilité, j'attends que la voie se libère pour la rejoindre. Ses quelques secondes d'avance lui ont suffi pour trouver refuge auprès de Pascal.

 

- Voyons ce que vaut ton fameux gin tonic.

- Tu n'en as jamais bu ?

- Pas à ce stade de la soirée, à l'heure où le goût a encore une importance.

- Je refuse de soutenir le poids de ton éventuelle déception. J'aurais bien assez à faire avec ma tristesse.

 

Les deux verres glissent sur le zinc, au son du tintement des glaçons. Pascal nous regarde à peine, bien occupé à faire semblant de s'en foutre (mais quel intérêt de faire ce boulot, si ce n'est pour écouter les complaintes des piliers de bar ?). Amandine se hisse sur un tabouret.

 

- On remontera après, ils sauront se passer de nous.

 

Trop heureuse d'éviter la cohue et de garder mon actrice en tête-à-tête, j'escalade douloureusement – ma petite taille s'ajoutant à mon manque d'équilibre – le mien en guise d'assentiment.

Rompue à la bière, Amandine attaque son gin avec l'énergie d'un manager devant un diagramme en bâtons.

 

- La vache, c'est fort.

- Plus que la pisse d'ours que tu avales généralement, c'est sûr.

- Je vais être cassée en moins de deux.

- Ça te casse au début, avant de te reconstruire, puis ça te brise à nouveau... c'est un alcool sisyphéen. D'un côté, je trouve rassurant de savoir que ce n'est qu'un cycle.

- Mais tu n'as pas peur de la retombée à chaque fois ?

- Si, ça c'est l'autre côté.

 

Je suis désarçonnée – et c'est plutôt plaisant – d'expérimenter un domaine que je maîtrise mieux qu'Amandine, même si ce domaine consiste en un lent suicide à 40°.

 

Nous buvons en silence, en tout cas sans se parler, car le bar est désormais bien rempli, entre étudiants d’autres filières, petits couples rassurés par le fait de ne pas s’entendre, solitaires venus se gorger d’un peu d’effervescence. Les voix multiples mêlées à la musique forment une bande-son de choix pour notre dégustation en duo et je réalise que ce n’est pas si grave de ne rien se dire. Nous partageons un moment qui se suffit à lui-même, et c’est étrange à apprécier pour l’éternelle insatisfaite que je suis.

Je repense à Charbot, me conseillant d’alléger les dialogues dans mes films, et me disant que cette peur du vide est le meilleur moyen de la faire ressentir. « Cela dépend toujours de ce que tu cherches à faire, exprimer la maladie à l’image ou la soigner par l’image. » Je commence à saisir ce qu’il voulait dire par là, ce choix qui m’était offert d’embrasser l’angoisse en la noyant sous le bruit, ou au contraire l’affronter en la mettant à nu. Ce soir, aux côtés d’Amandine et de mon gin que je descends à une vitesse hallucinante pour le prix qu’il coûte, malgré tout ce qui s’agite en moi quant à ce que je devrai dire ou ne pas dire par la suite, j’apprécie de me taire.

 

Amandine, moins habituée aux ivresses rapides que moi, a déjà cette brillance dans l’œil qui indique que la soirée sera longue. Nous sommes à l'étape où l’alcool éclaire de multiples chemins que nous avons envie de tous emprunter, tout en sachant que dans quelque temps, nous n’aurons envie de suivre que celui qui mène aux chiottes. Une réduction des opportunités, comme dans la vie.

 

Viendra un moment, comme l'a dit Amandine, où il faudra se demander ce que se murger en permanence dit de nous. Peut-être deviendrons-nous réellement adultes quand nous commencerons à nous en inquiéter, quand le poids de la cuite deviendra trop lourd à porter, quand il ne restera de ces soirées que des bouches pâteuses et des aigreurs d'estomac. Quand dès la nuit tombée, nous penserons au lendemain, à la destruction, à la solitude.

Où il faudra combler nos manques avec d'autres rustines : des anxiolytiques, des voyages, des enfants.

 

Comment se relève-t-on de ça ? Comment passe-t-on de l'autre côté sans vivre éternellement avec la nostalgie de ces envies foisonnantes, de ces années où l'on avait le droit d'espérer, de ne pas faire de calculs, de rentrer fin rond à l'aube sans personne pour nous le reprocher, de souffrir d'un cœur brisé sans se dire qu'il ne serait jamais réparé ?

 

Passe-t-on forcément de l'autre côté ? J'ai l'impression d'être sur un quai de gare sans oser monter dans un train, car pour avoir fait un peu d'histoire, je sais que les voyages en train ne finissent pas toujours bien.

 

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