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Vers Le Phare (14)

17 Mai 2018 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #verslephare

épisode 13

 

Vers Le Phare (14)

 

 

A cet instant, j'espère qu'Amandine ne va pas rentrer dans les détails. Je suis fascinée par ma capacité à m'émouvoir d'événements survenus bien avant ma rencontre avec elle. Le gin – lui bien réel – en train de me scier les pattes est sans doute d'une précieuse aide pour renforcer ma contrariété.

 

- J'arrivais à voir au-delà de son petit manège et lui... lui va savoir ce qu'il voyait en moi, mais ces quelques mois ont été fondamentaux.

- Je suppose que c'est là que ça s'est gâté ?

- Si tu pars du principe que me planter le jour de la grande première comme dans une vulgaire rom com américaine pour filer à Angers et ne plus me donner de nouvelles correspond à ta définition de « se gâter », alors on peut le résumer de la sorte.

- J'avoue que... Angers, quoi...

- N'est-ce pas ? Il m'a dit que son père avait eu une « opportunité professionnelle », qu'il espérait ne pas partir avant la pièce, et ne pas avoir eu le cran de m'avertir. Sans déconner.

- Tu as joué quand même ?

- Nous avions des doublures et on ne pouvait pas annuler alors que tout le monde avait réservé sa place. Je n'ai aucun souvenir de la représentation tellement j'étais furieuse. J'ai tout fait en pilote automatique. J'aurais voulu m'évanouir réellement comme le fait Cate quand elle angoisse trop. Mais non, j'étais bloquée dans mon corps, devant composer avec ce coup dans le dos, devant saluer un public ravi qui n'avait pas vu la différence entre la parodie que j'avais fournie et ce que nous avions prévu d'offrir avec Antoine. Ce jour-là, j'ai compris qu'il n'y a pas besoin d'être en couple avec quelqu'un pour le larguer. Dix minutes après la pièce, je gerbais tout ce que je pouvais dans les géraniums du hall. Ils ont cru que c'était le trac qui retombait, ces cons.

- Personne n'aurait pu comprendre ce qui t'arrivait... je suppose que tu n'as pas fait de vieux os ?

- Je ne me suis même pas changée, j'ai déblayé en costume de scène et je suis rentrée directement chez moi. Mes parents, qui savaient que j'étais toujours fourrée avec Antoine pour répéter, ont dû se douter que quelque chose déconnait, ils ont eu la délicatesse de me laisser tranquille.

- Tu l'as rappelé, après ?

- On efface pas plusieurs mois aussi intenses d'un revers de la main. J'ai essayé de surmonter ma rancœur, me disant qu'il n'avait pas eu le choix, qu'il avait essayé de me protéger en gardant la nouvelle pour lui. Je sais, c'est idiot, mais nous sommes éduquées à tout pardonner aux mecs, on s'en échappe pas si facilement. Pour autant, j'avais besoin qu'il se rattrape, qu'il me rattrape de cette horrible soirée.

- Laisse-moi deviner : il a démissionné ?

- Pas immédiatement, pas brutalement. Ça aurait demandé un courage qu'il n'avait pas. Non, il a laissé mourir le truc, comme une plante qu'on arrête d'arroser, comme un film qu'on met en pause un soir et qu'on ne reprend jamais, happé par d'autres nouveautés. Trois mois plus tard, il arrêté de répondre. J'ai laissé tomber le théâtre, je ne pouvais plus le supporter, je suis partie en socio, pendant deux ans. Deux ans pas très beaux, où j'ai touché le fond du dégoût, où j'ai envoyé balader chaque personne qui venait vers moi. Hors de question qu'on me refasse le même coup. Mais j'ai fini par réaliser que si je ne voulais pas mourir – ça n'avait jamais été mon but, il fallait que je revienne au théâtre. J'ai viré de cursus, optant pour la double licence cinéma, d'abord parce que j'avais besoin d'occuper le plus de temps possible pour ne pas replonger, ensuite parce que j'avais peur de ne m'enfermer qu'avec des théâtreux. William est un bon exemple de ce qu'on peut croiser chez moi.

- Tu n'as pas le monopole de la filière pourrie, il contamine à énergie égale la promo de cinéma... Mais revenons à Antoine. C'était lui au téléphone ?

- Ce connard de lâcheur me rappelle de nulle part, pour me dire qu'il va mal, que je lui manque, que c'est de la faute de son père qui n'a jamais écouté ce qu'il avait à dire, qu'il est désolé... je te laisse insérer ici tout le chapitre larmoyant. Et tu sais quoi ? Je pense effectivement que son père est responsable, qu'on n'impose pas un déménagement à un mois du bac et à un soir d'un projet aussi important pour son fils, qu'ils auraient pu s'arranger pour être au moins là pour la représentation. Je ne lui en veux même pas pour cette soirée.
Mais pour ne pas avoir eu confiance en moi, pour avoir préféré se murer dans le silence plutôt que me parler. Avant et après. Pour avoir privilégié la facilité. Pour m'avoir fait comprendre que je ne méritais pas d'entendre ses explications ni ses douleurs. Et je devrais lui ouvrir les bras bien grand alors qu'il se réveille avec trois ans de retard, lui dire que tout est pardonné et que je serai là pour lui comme il ne l'a pas été pour moi ? Non merci, j'ai assez donné. Je ne regarde jamais de remakes, ce n'est pas pour les vivre. Je n'ai plus de sentiments pour lui, que de la douleur, et c'est justement parce qu'il est si dur de se passer de la douleur que je n'y retournerai pas. Je l'ai envoyé chier. J'assume mon égoïsme, mais pour moi c'est de la survie. Tu penses que j'ai eu tort ?

 

Je ne réponds pas tout de suite. Je pense à ma propre histoire, qui comporte quelques similitudes, en moins extrêmes, comme un calque timide qui ne garderait que les grandes lignes sans appuyer sur les traits.

 

Été dernier.

 

J'étais rentrée comme un zombie de ma soirée initiatique où j'avais décidé de partir en cinéma et de ne plus tomber amoureuse des mauvaises personnes (alors que c'est toujours le cas), et j'avais passé les trois derniers mois me séparant du bac à côté de moi-même, indifférente au stress de mes camarades ainsi qu'à leurs ambitions d'orientation. Je savais que j'allais en fac, je n'avais donc qu'à valider mes examens, sans viser de mention, et c'était très bien comme ça car mentalement, je n'y étais pas. L'amie en question ne s'était rendu compte de rien mais comme je m'étais écartée progressivement d'elle pour ne pas ressasser en boucle, je m'étais aperçue qu'elle n'avait fait aucun effort pour me garder auprès d'elle. Ainsi, sans dispute, sans affrontement, sans rien, voilà qu'une relation disparaissait, et je devais cumuler deux deuils en un, l'impossibilité d'un amour et la perte d'une amitié, si tant est que celle-ci eût existé hors de mon cerveau.

 

Plus que jamais, j'étais dans la salle d'attente de ma vie. Mes dix-huit ans venaient de pointer le bout de leur nez, sans rien changer, et le lycée, j'en avais fait le tour. Même mes profs l'avaient remarqué. Ils me laissaient dans mon coin, comptant les jours, ils savaient que je ferais le nécessaire pour m'en sortir en juin, mais n'exigeaient plus ma participation. Mes parents, quant à eux, se sentant plus responsables parce que m'ayant mise au monde, se montraient plus récalcitrants à l'idée de me foutre la paix.

 

Ils avaient bien sûr soupçonné la déception amoureuse, sans se douter que l'intitulé englobait un peu plus de problèmes qu'il ne le laissait supposer. J'étais restée vague, par fatigue de rentrer dans les détails, et parce qu'aborder mon homosexualité impliquait peut-être un peu plus que deux phrases échangées au moment du repas. J'avais fini par les convaincre en renversant la situation : prétexter que mon apathie du moment était en fait due à mon impatience de commencer mes études universitaires.

Ce n'était pas un mensonge, la vérité pointait en creux, et c'était suffisant.

 

Aurais-je voulu que l'amie me rappelle aujourd'hui, s'excusant de ne pas avoir été attentive à mon mal-être et à ma disparition progressive ? Ou au contraire pour m'accuser d'avoir été l'instigatrice de cet éloignement ? Dans mon histoire, j'étais à la fois celle qu'on abandonne et celle qui ne dit rien, je ne m'étais pas livrée comme Amandine, j'avais préféré taire mes désirs et mes craintes, aurais-je dû être surprise que personne ne fasse le boulot à ma place ? Non, l'amie ne m'aurait pas rappelée parce que je n'avais rien fait pour, je m'étais résignée avant même qu'elle s'en charge.

Amandine, quant à elle, avait gagné le droit et la malédiction d'être recontactée. Et de pouvoir dire non.

 

- Tu penses que j'ai été trop brutale avec lui ?

- Non. Je pense qu'il t'a enfin permis de passer à autre chose. Et que tu as assez payé.

 

     

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