Vers Le Phare (16)
Vers Le Phare (16)
- A quoi tu penses ?
Une question d'amoureux. Si intrusive quand elle ne vient pas d'une personne suffisamment proche, à qui on a remis un double des clés de (chez) soi.
- Je me demandais si je serais à la hauteur.
- À la hauteur de quoi ?
- De tout.
- Vaste programme. Si tu veux mon avis, ce n'est pas un mal de revoir ses ambitions à la baisse. Les déceptions sont difficiles à encaisser quand elles s'accumulent, et j'en sais quelque chose.
- Bien souvent, mes ambitions se résument à laisser filer le temps en imaginant qu'il va se passer quelque chose, comme si la vie était elle aussi soumise à l'impératif de l'élément perturbateur.
- Les éléments perturbateurs, on apprend vite à s'en passer.
- Je ne te crois pas.
- Ah vraiment ?
- Tu es actrice. Tu vis pour les mises en danger.
- Mise en danger, tu parles.
D'une pichenette, elle donne une impulsion à son verre vide qui glisse vers l'intérieur du bar.
- Pascal, tu me ressers le même ?
- Tu ne prends même plus la peine de picoler avec les autres, maintenant ?
- Ma super copine m'accompagne, je ne risque rien.
- Oh tu sais, moi, je ne m'inquiète pas tant que tu payes à la fin. Ou qu'un de ta bande s'en charge. Je recharge la super copine ?
Il me faut deux secondes de trop pour réaliser que c'est à moi qu'il parle.
- Euh oui oui.
La connivence entre Pascal et Amandine, forcément plus familière des lieux que moi, me fait perdre la confiance que j'étais parvenue à accumuler. Je la soupçonne même d'avoir voulu renverser le rapport de force, alors que je commençais à la coincer. Amandine est de celles qui se faufilent au dernier moment, quand on appuie sur le déclencheur de l'appareil photo, ne laissant sur le cliché qu'une traînée lumineuse, vestige furtif d'une mise en cadre refusée. Ca doit être le lot des actrices, cette capacité à savoir rebondir, faire diversion, s'échapper de soi pour devenir inaccessible, comme dans ces rêves où l'on poursuit quelqu'un que l'on ne rattrape jamais, dont on n'arrive pas à saisir le visage, jusqu'au réveil, si frustrant.
Quand Amandine est avec vous, elle est déjà un souvenir.
Lors des premières années du cinéma, les spectateurs prenaient peur en découvrant les gens bouger à l'écran, d'autant plus quand il s'agissait de personnes décédées depuis la fin du tournage. Ils avaient l'impression d'assister à une séance de spiritisme convoquant des fantômes, à mi-chemin entre le fantasme et la réalité, répétant leurs mouvements comme un écho de leur passage sur terre.
Sans doute qu'Amandine, sous l’œil de la caméra, évoquerait le même constat, cette impression d'attraper quelque chose de vrai, mais jamais dans son entièreté, jamais dans ses détails les plus importants : un canevas, tout au plus.
C'est peut-être là où je m'y retrouve dans l'écriture : son imprécision en fait la plus à même de comprendre les êtres inclassables. Faute de pouvoir agripper chaque composant du sujet observé, elle doit se contenter d'un biais, d'une lueur, d'une note. De ce qu'on ne voit pas quand on regarde. L'écriture, c'est ce qu'il se passe juste avant le hors-champ, juste avant qu'on pointe la caméra ailleurs, comme un filet à papillons lumineux.
C'est se demander ce qu'il serait arrivé si on était resté quelques secondes de plus. La peur de la mort donc du temps nous a rendus si impatients que nous ne voyons plus rien, absorbés par la fuite. Les mots remettent les choses à leur place, rendent leur valeur aux projets avortés, aux regards contenus, aux sourires escamotés, aux gestes suspendus, tout ce langage de l'interruption qui passe inaperçu quand il est couvert par chaque nouvelle chevauchée.
Ce que j'aime chez Amandine : tout ce qu'elle ne donne pas à voir suffisamment longtemps pour qu'on le remarque, cette somme d'ambiguïtés, d'écarts à la norme de ses trajets, de ses paroles, ces mises en péril du quotidien, si négligeables quand on ne consacre pas chaque parcelle de son propre corps à y être attentif.
Et sans doute que j'aime autant le fait que, malgré ça, malgré les mots, malgré mon application, malgré ma vigilance presque scolaire, elle parvienne encore à être bien plus que cette somme, bien autre chose, tout le reste.
Je suis amoureuse parce que je ne me lasse pas de cette quête perdue d'avance. Au contraire, elle est mon moteur : je façonne ma connaissance d'Amandine comme on pratique un instrument, sans cesse ramenée à mes limites, à ma dextérité déficiente.
Combien de temps apprécie-t-on d'avoir fini un puzzle ? Juste assez pour l'encadrer, ne plus jamais le regarder, ou le ranger, et ne jamais le ressortir. Amandine rajoute en permanence des pièces, contribue inconsciemment à l'élaboration de sa propre énigme, pour que je ne puisse pas la résoudre.
- Aux mises en danger ! lance-t-elle en levant son verre déjà vide.
Amandine trinque toujours à la fin : il ne faudrait pas risquer de renverser.