Vers Le Phare (11)
Vers Le Phare (11)
J'ai fini mon verre. Je me rassure en voyant que je ne suis pas la seule autour de la table. Comme si j'avais besoin d'une validation, comme si je n'étais pas une adulte à part entière, pouvant se murger dans son coin sans rien demander à personne. J'ignore à quel moment j'ai raté le virage menant à la confiance en soi, mais sûr que j'ai fait trois tonneaux dans le ravin en contrebas.
J'ai attendu avec impatience le jour de mes 18 ans, imaginant que cette frontière symbolique s'accompagnerait d'une compréhension d'ensemble qui m'était refusée par lacune biologique. Je me voyais déjà entrer dans un casino (alors que je suis nulle au poker), passer le permis (ce que je n'ai pas fait), cliquer sur « je suis majeure » en page d'accueil d'un site porno (ce qui ne ferait qu'une fois de plus), bref, basculer de l'autre côté. Or il n'y a rien eu, évidemment, pas de révélation suprême, de puzzle qui s'emboîte, au contraire les pornos ont perdu bien de leur attrait maintenant que j'ai le droit d'en regarder (et de m'en lasser).
Peut-être devrais-je attendre le retour d'Amandine avant de recommander ? Si je suis déjà en train de rouler sous la table alors qu'elle n'a pas fini sa première bière, comment puis-je espérer l'accompagner au bout de la nuit (en considérant qu'elle accepte que je la suive ?). Je repousse mon verre symboliquement au milieu de la table et tâche d'agripper une conversation comme on zappe au hasard sur sa télévision.
- Je ne sais pas pourquoi tu t'inquiètes vis-à-vis de Charbot, il va faire comme d'hab, blablater cinq minutes, puis dire qu'il met la moyenne à tout le monde pour qu'on puisse réellement parler de nos films sans pression.
- C'est vis-à-vis de moi, je n'aime pas rendre un projet dont je ne suis pas satisfait, peu importe la note.
- Ce prof est un escroc, intervient Amélie, il se la pète avec ses cheveux gras et son joint dès dix heures du matin, mais il n'a aucune légitimité pour parler de ce qu'on fait. Aucune analyse sérieuse, que du ressenti personnel. C'est pas avec lui qu'on pourra se préparer à la FEMIS.
Amélie et sa satanée FEMIS, le Graal des étudiants en cinéma qui veulent la validation académique de leur talent. Ça ne m'étonne pas de l'entendre descendre en flèche Bruno Charbot, il incarne tout ce qu'elle reprochait déjà à Flore lors du trajet en tram : la subjectivité en porte-étendard, la technique au service de l'émotion, la vie plus importante que la caméra.
Son premier cours avait été un modèle du genre. Sortant de deux heures d'histoire du cinéma bien abrutissantes à éplucher des vieux articles, nous nous étions retrouvés face à une porte close. Il avait débarqué dix minutes plus tard : « vous êtes déjà là ? Personne n'est allé prendre l'air ? » Blouson de cuir, cheveux et barbe savamment entretenus pour donner l'impression qu'ils étaient laissés à l'abandon, copieuse odeur d'herbe derrière lui, Charbot semblait tout droit sorti d'un épisode de Californication. Une fois rentrés, il nous avait diffusé un court-métrage qu'il avait trouvé « intéressant », nous avait demandé notre avis. Personne n'avait rien dit, pas grave, il était passé à autre chose. Jusqu'à ce qu'il entre dans le vif du sujet.
- Je ne sais pas trop quelle est la philosophie de mes collègues de théorie, mais je vais vous demander de considérer qu'elle s'arrête aux portes de cette classe. Et ce, même quand on tournera en plein air. Ma vision est la suivante : prouvez-moi que j'ai tort.
Il s'attendait sans doute à une réaction, mais comme rien n'est venu de notre part, il a enchaîné.
- Je m'explique. Partons d'une vérité générale : les Rolling Stones sont le plus grand groupe de tous les temps. Ça ne souffre d'aucune contestation, c'est purement objectif, ça tombe sous le sens. Non non, baissez la main, je vous laisserai parler après. Ce que je vous demande, c'est de me montrer que ce sont les Beatles, le plus grand groupe. Ou le Velvet, ou Janis Joplin, peu m'importe, même U2 si vous aimez vraiment les défis. Je veux que vous me disiez « mais non, espèce de vieux con, tu racontes n'importe quoi, et quand tu auras vu ce que j'ai fait, tu en seras aussi convaincu que moi ».
- Et si on pense aussi que les Stones sont le plus grand groupe ? a lâché Laurent qui se prenait au jeu.
- Alors montrez-moi que je ne les aime pas de la bonne façon, ou plutôt que je peux les aimer d'une autre façon. Est-ce que vous pigez la métaphore ?
- C'est un peu flou...
- Faites confiance à votre personnalité. Ne vous faites pas bouffer par les règles. Apprenez-les pour qu'elles ne vous rattrapent pas, mais débarrassez-vous en quand il le faudra. Ayez de l'amour pour ce que vous faites, défendez-le, même si c'est raté, car même un enfant moche reste votre enfant. Ne soyez pas rationnels, à une chance contre cent, prenez-la. Je découvrirai vos travaux avec tout mon bagage, mes stéréotypes, mes préférences, je serai tenté de privilégier le confort. Bousculez-moi, faites-moi me remettre en question, me dire que la vie et le cinéma sont compliqués, me faire galérer quand il s'agira de vous mettre une note. Vous saisissez ?
- Mais les critères d'évaluation ?
- On est entre nous, mais tâchons de rester polis. J'ai d'autres ambitions dans la vie que de remplir des grilles de compétences, j'espère que vous aussi.
Amélie avait fermé sa gueule, mais avait boudé tout le reste du cours. Débarquant en ciné après une année de prépa, elle n'était pas habituée à ce que la notation soit relayée au rang de contrainte pénible et voyait cela comme un aveu de je-m’en-foutisme. Elle avait mis un peu d'eau dans son vin au fil des séances en réalisant que Charbot n'était pas qu'un baratineur mais aussi un technicien hors-pair qui ne laissait rien passer. Il considérait simplement chaque erreur comme un potentiel, une raison de diverger, d'appréhender le problème différemment. Moi qui auparavant perdais toute contenance à l'approche d'une difficulté, convaincue que chaque manquement trahissait un déficit inhérent à ma personne, j'avais petit à petit appris à retomber sur mes pattes en empruntant des routes annexes, en m'autorisant les imperfections, comme un lot de cicatrices dont je viendrais à apprécier le tracé sur ma peau.
Au niveau de l'écriture, ça m'avait libérée. Je ne me sentais plus obligée de justifier chaque mot, certaines choses allaient de soi et j'étais prête à les assumer. Si je n'étais pas encore capable de transposer cet état à la vie, il y avait du progrès, et Charbot, derrière ses airs de punk à chien rigolard, n'y était pas étranger.