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Vers Le Phare (10)

4 Avril 2018 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #verslephare

épisode 9

 

Vers Le Phare (10)

 

 

Rudy, assis à ma droite, se penche vers moi.

 

- C'est pas la peine d'avaler de travers, elle va revenir.

- De quoi tu parles ?

- Tu comptes lui dire un jour ?

 

Je ne sais pas si c'est dû à la propre homosexualité de Rudy, mais il a été le premier (et le seul, à ma connaissance, pour le moment), à m'avoir grillée vis-à-vis d'Amandine. Cela fait plusieurs semaines qu'il me pousse à avouer mes sentiments, selon la logique implacable du « vaut mieux être fixé ». Rudy est de ces gens qui fixent les choses, qui ne s'embarrassent pas des questions en suspens. En début d'année, lors du premier projet, il annonce être gay dans un documentaire où il enquête sur lui-même dans la peau d'un détective tout droit sorti d'un film noir. Bourré d'autodérision et d'humour méta, je trouve son travail formidable et sacrément osé. Une bonne partie de la classe lui reproche une supposée prétention (surtout William, car cela fait bien longtemps que l'hôpital ne se préoccupe plus de la charité) et ne voit pas quel intérêt il y a à faire « étalage » de son orientation sexuelle. Car toute mention d'un fonctionnement différent de la norme est directement qualifié d'étalage, tandis que celle relevant de la norme est... normale (on n'en sort jamais).

 

Pour autant, si j'admire Rudy pour son courage, j'aimerais qu'il comprenne mes propres réticences à lui emboîter le pas. Trop de contradictions s'entremêlent en moi pour que je puisse m'en remettre au « vaut mieux être fixé ».

 

- Tu sais, Élise, un jour tu arrives au bout de ta vie, tu repenses à tout ce que tu n'as pas osé faire, et tu flippes grave, crois-moi.

- Qu'est-ce que tu en sais, tu es mort souvent ?

- Pas besoin d'être mort pour ça. C'est une simple question de logique : la frustration s'accumule. Pourquoi disparaîtrait-elle à l'ultime moment ?

- Au pire, si c'est à l'ultime moment, il suffit qu'il passe, et on n'en parle plus.

- Non. On n'en parle plus et on ne parle plus de rien. Pas de seconde chance, pas de sauvegarde à recharger, que dalle. Ose me dire que tu préfères ça que de te prendre un éventuel râteau.

- Ce n'est pas si simple.

- Pourquoi ?

- Parce que tu peux pas tout ramener à la mort. C'est trop facile de dire tout est mieux que rien quand il faut assumer le poids de ses actes chaque jour jusqu'à la fin.

- Tu parles à quelqu'un qui a fait son coming out à des parents abonnés à Valeurs Actuelles. Je sais ce que veut dire assumer le poids de ses actes.

 

Je ne sais pas quoi répondre. Est-ce que je veux me protéger à tout prix ? Peut-être. Mais suis-je capable de supporter la violence à laquelle Rudy a été confronté ? Rien n'est moins sûr. L'invisibilité a sa lâcheté mais aussi son confort, sa douceur. Il est possible que ma vie d'adulte débute par le renoncement à ces avantages.

 

En l'état actuel des choses, je ne vois donc que le gin pour me permettre de devenir adulte.

 

- On en reparle dans quelques verres, d'accord ? Je fais ce que je peux pour suivre le rythme.

- Loin de moi l'intention de te retirer tes béquilles magiques, petite sœur.

 

Il joint le geste à la parole et descend le reste de sa bière d'une traite.

 

Amandine n'est pas encore revenue. Elle a laissé sa veste, au moins ne partira-t-elle pas sans prévenir. Les gens n'abandonnent pas leur veste dans les bars, si ?

 

Je jette un coup d’œil au reste de la tablée, comme on scrute la rue en attendant son rencard à la terrasse d'un café. Le niveau sonore est considérablement monté et ne tardera pas à me saouler. Tout le monde parle en même temps et personne ne s'écoute, il faut croire que c'est un passage obligé.

 

Je bois vite, mon verre ne retouche pas la table entre chaque gorgée (c'est très mauvais signe). A ce rythme, je vais y passer mon budget bouffe de la semaine. Vu que je ne parle pas aux autres, je gamberge vite : et si j'étais rentrée directement chez moi pour un tête à tête avec Netflix ? J'aurais pu m'enrouler dans une couette avec un bol de pâtes au fromage, sans face à sauver, sans pollution sonore, sans trou dans le compte en banque le lendemain.

Ce n'est même pas trop tard, je pourrais me tirer maintenant, croiser Amandine sans un regard, filer dans la nuit, habillée d'un romantisme bien désespéré, susciter un peu de manque parmi ceux qui restent....c'est ça, rêve, ma grande, tu vivras plus tard.

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