Vers Le Phare (12)
Vers Le Phare (12)
L'escalier craque et Amandine fait sa réapparition. La voir surgir de la sorte renforce son côté actrice. J'ai l'impression qu'elle va nous faire un discours, casser quelque chose ou tuer quelqu'un (tout n'est qu'affaire de légères nuances).
Il n'y a pas grand monde pour s'en soucier, les projets du deuxième semestre concentrent l''attention. Comme quoi, même les étudiants en cinéma parlent boulot une fois dans les bars.
- J'ai besoin de fumer. Qui m'aime me suive.
J'essaye de ne pas jaillir de ma chaise. De faire celle qui rend service mais qui n'attendait pas ce moment comme si sa vie en dépendait. Je me dis que si elle n'a pas fumé directement alors qu'elle était dehors, c'est soit qu'elle n'avait pas son paquet sur elle, soit (et ça me plaît de suivre cette hypothèse moins prosaïque) qu'elle est venue réclamer quelqu'un pour l'assister.
Étonnamment, personne ne se lève, il est trop tôt, on n'en est pas encore aux contre-soirées sur le trottoir.
- Je t'accompagne.
Voilà, c'est dit.
Rudy me tape discrètement dans le dos, pour m'encourager, je suppose.
Nous descendons, Amandine joue à l'équilibriste avec son verre dans une main et son paquet de clopes dans l'autre. Je n'ai pas envie de sortir sans rien dans les miennes.
- Tu m'attends deux secondes ? Je recharge les batteries.
Je fais un crochet par le bar et commande un nouveau gin. Je suis une fois de plus rattrapée par mon manque de confiance en moi, debout devant le zinc (je suis trop petite pour y poser les coudes négligemment), comme si on allait me demander ma carte d'identité.
Rien de tout ça, Pascal me fait glisser le verre et accroche la note au clou correspondant à notre table.
- Tu as pris de l'avance sur moi, me glisse Amandine avec une déception feinte.
- Je n'y peux rien si madame passe plus de temps au téléphone qu'à boire.
Heureusement que l'oral permet d'ajouter à cette phrase un ton de plaisanterie, car en l'état, elle apparaît comme noyée dans la jalousie (ce qu'elle est, conne que je suis).
Amandine ne dit rien, impossible de savoir si ma remarque l'a affectée (après tout, de quoi je me mêle ?), elle se contente de passer la porte et de sortir une cigarette comme on extirpe un sabre de son fourreau.
- Tu en veux une ?
- C'est mauvais pour la santé.
- La vie est mauvaise pour la santé. Et mieux vaut mourir d'un cancer dans trente ans que d'ennui tout de suite.
- Argument valide.
Évidemment que j'accepte. Comme j'ai accepté toutes les précédentes. Chaque cadeau d'Amandine, même empoisonné, est précieux. Tout ce qui me reproche d'elle a de la valeur.
A l'inverse de la plupart des ses collègues théâtreux, elle ne fume pas de roulées, car quitte à payer pour mourir plus vite, autant ne pas perdre de temps avec les préliminaires.
Ils veulent interdire l'usage de la clope au cinéma parce qu'ils pensent que ça favorise l'addiction, et ils ont totalement raison (sur le constat) : il n'y a rien de plus photogénique qu'un briquet qui perce la nuit pour éclairer un visage, que ce phare (encore lui) qui s'allume à l'horizontale entre une paire de lèvres pincées, que cette première fumée (la meilleure) qui s'élève devant des yeux perdus dans le vague. Bien sûr que ça favorise l'addiction, car tout le monde espère atteindre cet instant de perfection, mais il ne faut surtout pas l'interdire, car si on interdit ce qui tue, à ce compte-là, plus d'alcool, plus d'amour, plus de poésie. L'art n'a pas pour vocation d'augmenter l'espérance de vie, mais l'espérance dans la vie, ce qui est souvent contradictoire.
Comme je ne fume quasiment jamais, la première inhalation m'étouffe à moitié et me fait tourner la tête. J'ai l'impression que de l'eau froide coule dans mon corps jusqu'au bout de mes doigts, je me sens anesthésiée de part en part. J'ai le désœuvrement léger, et je me dis que c'est peut-être ça, ce qu'ils cherchent, ce moment où tout glisse. Ce n'est pas une défaite, c'est juste un renoncement. On ne peut pas perdre un combat que l'on refuse de mener.
Quand j'étais plus jeune, à l'arrière de la voiture de mes parents, il nous arrivait de rentrer un peu tard d'une soirée chez des amis en ville, je voyais par la fenêtre ces bandes d'étudiants investissant les trottoirs, éclairés par les néons des bars, et je m'imaginais aussi libre qu'eux, sans contrainte d'heure, sans famille sur le dos (sinon celle de circonstance au gré des rencontres), rendue à la nuit, simplement. J'étais morte de jalousie, j'avais peur de ne jamais passer de l'autre côté de la barrière.
Mission accomplie ?
Si seulement j'avais su que ce moment ne marquait pas un aboutissement, loin de là, mais au contraire un horizon des possibles...
A ce stade, comme au dernier tram, comme au premier verre, il n'y a encore rien d'enclenché. Le point de non-retour n'est pas franchi. Se rend-on compte de sa position seulement une fois qu'il est dépassé ?