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Vers Le Phare (9)

28 Mars 2018 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #verslephare

épisode 8

 

Vers Le Phare (9)

 

 

Le bar se situe deux rues en contrebas, j'espère que la table que le gérant réserve au groupe à l'étage sera disponible, que nous n'aurons pas à nous dispatcher aux quatre coins de la salle, que je ne serai pas séparée d'Amandine par la cruauté du hasard.

Nous arrivons à l'Hectopascal – Nicolas m'a expliqué que ce nom faisait référence à la qualité des bières pressions servies ici, j'ai toujours eu du mal avec les blagues de physiciens, mais passons, Béatrice en tête comme à son habitude. Nous la suivons en file indienne, disciplinés. Pascal (je sens là-aussi une inspiration pour l'appellation de son bar) nous confirme que la table royale nous attend. J'ignore si un membre du groupe l'appelle à l'avance pour le prévenir de notre arrivée, ou si les virées ici sont devenues si fréquentes que Pascal ne prend plus le risque d'offrir la table à des clients risquant de moins consommer que nous. Car un étudiant en cinéma, même fauché, sait où trouver du budget pour des bières, quitte à sauter un repas ou deux (l'ivresse n'en sera que plus intense). En bref, nous sommes des « bons clients », alors Pascal nous chouchoute, s'assurant son régiment d'une quinzaine de personnes à chaque fois.

 

Nous escaladons le fragile escalier de bois en colimaçon. Dans quelques heures, il deviendra la terreur des jambes branlantes et des vessies pleines (pas de toilettes à l'étage). La dernière fois, j'ai failli me gameller à deux reprises, peut-être plus (mes souvenirs n'étaient plus très nets passé une certaine heure), rien ne dit que j'aurai appris de mes erreurs pour aujourd'hui.

C'est ce qui est frustrant avec l'alcool: on a l'impression de repartir de zéro à chaque nouvelle cuite. On se dit « ce coup-ci, je ne parlerai pas toute seule en allant aux chiottes, je ne me renverserai pas une partie de mon verre sur les genoux en ratant ma bouche, je ne verrai pas dans les musiques diffusées dans le bar des indices sur le devenir de la soirée » et en fait si, on refait systématiquement pareil.

Ce soir, nous sommes accueillis avec un morceau de Hope Sandoval, et bêtement superstitieuse, je le prends comme un bon signe. Tomber sur une chanson que je connais, que j'aime et a fortiori que personne n'écoute, me met en confiance, j'ai l'impression d'être un peu chez moi. Ce sentiment est renforcé quand je découvre en me tournant vers Amandine qu'elle articule les paroles sans bruit.

 

Que disais-je, déjà, sur les planètes alignées ?

 

On se déploie autour de la grande table, et je suis confrontée à un nouveau questionnement. Mieux vaut-il être assise en face ou à côté ? En face permet de regarder le phare naturellement, sans passer pour une weirdo ou se faire un torticolis. Mais à côté autorise les contacts involontaires, les frôlements, les cheveux contre cheveux.

Le temps que je réfléchisse, tout le monde ou presque s'est installé et je me retrouve quasiment en bout de table. Heureusement, Amandine, retardée par une rapide analyse d'une toile immonde accrochée au mur, a elle aussi raté la mise en place.

 

Nous sommes face à face. Côté sortie. J'aurais pu difficilement rêver mieux. Si, que William ne soit pas encore collé à nos basques.

 

Voilà notre théâtre du soir, la scène et ses acteurs, une pièce qui s'écrit au fur et à mesure, avec ses bides, ses accrocs, ses fausses pistes. La vie est forcément moins réussie que l'art parce qu'on ne la relit pas avant publication. Ou alors est-ce pour cette raison qu'elle a plus de valeur ? Dans quelques heures, je vomirai. Entre temps, j'aurai sans doute espéré, pleuré, embrassé mon verre, bu Amandine des yeux, mangé trop peu, titubé, monologué sur les corps pleins et les cœurs vides, raté quelque chose, une marche ou une occasion, mon existence peut-être. Comme chaque soir, en somme.

 

Dois-je profiter de ces dernières minutes de sobriété ou au contraire m'en débarrasser le plus vite possible ? On sait ce qu'on perd, pas ce qu'on gagne.

 

Béatrice paye la première tournée, c'est la tradition, parce que c'est la plus riche du groupe et qu'on est pour la redistribution des revenus. La bière est dominante. Sylvie et Khalil tournent au sirop. Je demande un gin tonic.

 

- Tu es sacrément motivée ! me lance Nicolas du bout de la table.

- La bière me fait beaucoup trop pisser, et j'ai peur, à force, de perdre contre l'escalier.

- C'est juste que tu risques de finir caillée hyper vite.

- Raison de plus.

 

Amandine me lâche un petit sourire un peu désabusé. Elle doit se douter que j'ai hâte d'atteindre l'état de libération, tout en s'inquiétant des répercussions. S'en fait-elle réellement pour moi ou n'est-ce que du maternage ? La dernière chose dont j'ai besoin, c'est qu'elle me voit comme une gamine qui veut faire son intéressante en attaquant direct aux alcools forts.

 

J'en reviens à la légitimité. Je suis otage de ce sentiment d'usurpation, comme si l'on m'avait donné la fiche d'un personnage de jeu de rôle et que je n'avais pas eu le temps de la lire avant de l'incarner, redoutant à chaque instant le sourcil interrogateur face à mes incohérences. Ma vie est un scénario que je ne peux pas corriger, dont je dois supporter les moindres accrocs sans revenir en arrière. Je suppose que c'est le cas pour tout le monde, mais est-ce que tout le monde a l'impression que ce scénario est écrit par quelqu'un d'autre ? Comme Amandine, je suis une actrice, mais médiocre parce que je découvre la pièce au dernier moment, j'ignore tout du texte comme de la mise en scène, et je me prends les pieds dans ma robe trop longue. Ce n'est pas un hasard si la plupart de mes rêves se résument à une humiliation en public, pour cause de nudité, de bégaiement ou d'oubli généralisé. Faire du cinéma, s'il m'a rajouté toute une palette d'angoisses, m'a au moins permis de mettre l'improvisation de côté : si ce que j'écris ou filme n'est pas à la hauteur, je recommence, et personne n'en saura rien.

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