Vers Le Phare (8)
Vers Le Phare (8)
La rigueur, le jusqu'au-boutisme et le contenu souvent brutal des pièces de Kane ne les rendent pas facilement adaptables sur scène, portées par des acteurs. Quand la prof a demandé qui souhaitait se prêter au jeu, les théâtreux connaissaient le traquenard et sont restés silencieux. Quant aux apprentis cinéastes, bouffis d'orgueil, ils n'ont pas voulu se ridiculiser, ou s'abaisser à bavasser sur ce qui ne sont que des mots (alors que bien entendu, les mots ne sont jamais que des mots, surtout chez Kane).
Une seule personne a levé la main, Amandine. Elle s'est rendue jusqu'au bureau sous le tableau et a toisé le reste de la classe avec l'aplomb d'Iphigénie face à son bûcher. Peut-être que mes souvenirs me jouent des tours mais il me semble qu'il n'y avait plus un bruit, alors qu'en temps normal, taire une promo d'Arts du Spectacle demande au moins un film de Tarkovski (parce qu'ils dorment tous).
Elle a baissé les yeux sur l'extrait de la pièce, puis les a relevés : vers moi.
Elle connaissait ce passage par cœur.
Pour la petite histoire, j'ai essayé de l'apprendre par la suite, je n'ai pas réussi, submergée par l'émotion et mon incapacité à retenir les choses importantes.
Amandine a pris une grande bouffée d'air, car respirer se révélerait être un exercice périlleux par la suite. Et elle s'est lancée :
- et fumer assis sur les marches jusqu'à ce que ton voisin rentre et fumer assis sur les marches jusqu'à ce que tu rentres et m'inquiéter quand tu es en retard et m'émerveiller quand tu es en avance et te donner des tournesols et aller à ta fête et y danser à en devenir bleu et me trouver désolé quand je suis dans mon tort et heureux quand tu me pardonnes et regarder tes photos et désirer t'avoir toujours connue et entendre ta voix dans mon oreille et sentir ta peau contre ma peau et avoir peur de tes colères quand tu te retrouves avec un œil tout rouge et l'autre bien bleu, les cheveux du côté gauche et ton visage qui prend un air oriental et te dire que tu es splendide et te serrer contre moi quand tu es anxieuse et t'étreindre quand tu as mal et te vouloir rien qu'à sentir ton odeur et te blesser quand je te touche et gémir quand je suis à tes côtés et gémir quand je ne le suis pas et bavoter sur tes seins et te recouvrir dans la nuit et avoir froid quand tu tires la couverture et chaud quand tu ne le fais pas et m'attendrir quand tu souris et fondre quand tu ris et ne pas comprendre pourquoi tu penses que je te rejette quand je ne te rejette pas et me demander comment tu pourrais bien penser que ça pourrait un jour arriver et me demander qui tu es mais t'accepter de toutes façons et te parler du garçon arbre et ange à la fois de la forêt enchantée qui a traversé l'océan parce qu'il t'aimait et t'écrire des poèmes et me demander pourquoi tu ne me crois pas et éprouver un sentiment si profond que je ne trouve pas les mots pour l'exprimer et avoir l'idée de t'acheter un chaton et j'en serais jaloux parce que tu t'occuperais plus de lui que de moi et te garder au lit quand tu dois t'en aller et pleurer comme un bébé quand tu finis par le faire et me débarrasser des cafards et t'acheter des cadeaux dont tu ne veux pas et que je remballe comme d'habitude et te demander en mariage pour que tu me dises non comme d'habitude et que je recommence malgré tout parce que même si tu penses que je ne le souhaite pas pour de bon c'est exactement ce que je veux depuis ma toute première demande et errer dans la ville en trouvant que sans toi elle est vide et vouloir ce que tu veux et me dire que je me perds mais tout en sachant qu'avec toi je suis en sûreté et te raconter ce que j'ai de pire et te donner ce que j'ai de mieux parce que tu ne mérites pas moins et répondre à tes questions quand j'aimerais autant pas et te dire la vérité quand je n'y tiens vraiment pas et chercher à être honnête parce que je sais que tu préfères et me dire tout est fini mais tenir encore dix petites minutes avant que tu ne me sortes de ta vie et oublier qui je suis et chercher à me rapprocher de toi parce que c'est beau d'apprendre à te connaître et ça mérite bien un effort et m'adresser à toi dans un mauvais allemand et en hébreu c'est encore pire et faire l'amour avec toi à trois heures du matin et peu importe peu importe peu importe comment mais communiquer un peu de l'irrésistible immortel invincible inconditionnel intégralement réel pluri-émotionnel multispirituel tout-fidèle éternel amour que j'ai pour toi.
Sans me lâcher des yeux. Jamais. C'était sorti comme une crise d'angoisse. Amandine venait de me bombarder de ses rayons gamma, et mes cellules commençaient leur lente et inexorable mutation.
S'en sont suivies de longues semaines à essayer de retrouver ce lien, à l'aide de courtes discussions volées entre deux amphis, de cafés avalés rapidement (alors que je ne bois pas de café), de clopes partagées sous la grande toile tendue du forum (alors que je ne fume pas).
Jusqu'à aujourd'hui, cette main posée, cette envie de plus, de trop sans doute, sans rien lui demander car une réponse négative me ferait bien plus de mal que pas de réponse du tout.
Je ne fais pas partie des gens qui tentent leur chance et qui en cas d'échec passent à autre chose. Je suis de celles qui décortiquent tout, à distance, qui macèrent dans leurs fantasmes, qui se disent que tant que rien n'a été fait, tout est encore possible, qu'en ne brusquant rien, les planètes s'aligneront peut-être d'elles-mêmes, par compassion face à tant de retenue. Je justifie ma timidité et ma lâcheté par de la politesse. Ne pas mettre Amandine face à la douloureuse décision de me mettre un râteau, de me dire que non désolée, elle n'aime pas les filles, pas comme moi je les aime. Pas comme moi je l'aime, elle. L'espoir me fait tenir, me fait sortir de mon appartement, prendre le métro, affronter la foule, que me restera-t-il quand il me sera confisqué ? Bien sûr, il y a toujours l'infime probabilité qu'Amandine partage mes ressentis et soit entravée par la même inquiétude, auquel cas je risquerais de passer à côté de quelque chose en ne lui parlant pas. Mais je fais plus confiance aux maths pour me plonger la tête sous l'eau que pour m'en sortir. Ma foi envers Amandine n'englobe pas la possibilité de me faire aimer d'elle. J'assume donc d'en être à quémander silencieusement ces touches d’intimité, ces instants fragiles où j'intègre son univers, sans bouleverser le cours des choses.