Vers Le Phare (7)
Vers Le Phare (7)
Nous sommes mi-octobre mais la température ne se ressent pas, ni dans un sens ni dans l'autre, comme si elle ne souhaitait pas interférer dans nos déambulations. Mine de rien, c'est bon signe pour moi si je dois rentrer après les derniers métros. Quand on quitte un bar le cœur au bord des lèvres (à cause de l'alcool et du désespoir), mieux vaut ne pas en plus se geler les miches.
Presque à la file indienne, nous rejoignons la place des Terreaux, sa fontaine centrale entourée d'échafaudages permettant sa rénovation. Odeurs de cigarettes et de houblon. Heureusement que nous n'avons pas prévu de nous fixer ici, les bières sont trop chères et les places déjà prises.
Se retrouver sur les pentes de la Croix-Rousse et le signe de la plus grande boboïtude mais nous sommes des étudiants en cinéma à Lyon, donc déjà bobos par définition. Béatrice mène le groupe, et j'essaye de ne pas suivre Amandine de trop près.
Amandine. Depuis que ce prénom s'est imprimé, je vois tout sous son prisme. J'accorde beaucoup d'importance aux noms, et je pense qu'Amandine porte trop de tendresse et de délicatesse en le sien pour être malveillante. Tout y est : l'espoir de l'amante, la gorge serrée du manque, la douceur de l'ondine. Amandine est brune tirant sur le roux, comme du bois d'acajou commençant à brûler. Elle semble toujours en transition, hésitant entre sa nature réservée et le monstre libéré. Contrairement à la majorité de ses congénères théâtreux qui voient la vie comme une scène et se révèlent rapidement fatigants, c'est une extravertie de circonstance. Il faut que le jeu en vaille la chandelle. Elle ne lâche les chevaux que pour les moments importants et se tait le reste du temps, ce qui rend ses interventions précieuses et mémorables. Avec William, c'est la seule qui fait double licence cinéma et théâtre, j'ignore comment elle fait pour tenir le rythme (William, son égo lui sert de dopant naturel, je me fais pas de souci pour lui).
L'amour n'est jamais instantané. Le coup de foudre est une réponse hormonale à un signal esthétique, il peut être une composante de l'amour, sa mise en œuvre, mais l'essentiel ne se joue pas à ce moment-là. C'est une maladie, ou plutôt, une irradiation. Le mal est invisible, incolore, inodore, il vous infiltre sans que vous ne le sachiez, et alors que vous rentrez chez vous après une journée de cours en apparence normale, les cellules de votre corps commencent déjà leur mutation. Les symptômes se développent avec le temps, et quand vous vous en rendez compte, les dégâts se sont déjà produits. A posteriori, je sais bien à quelle occasion tout ça a commencé, quand Amandine est devenue mon phare, et en y réfléchissant, je crois qu'il n'y a pas de meilleure façon de tomber amoureuse qu'en entendant une déclaration d'amour. Cela veut dire que l'on est prêt à rejoindre l'autre à cet endroit, celui de la mise à nu, de l'intimité brute, et que c'est même exactement cela qu'on souhaite de l'autre.
C'était lors d'un cours mutualisé avec les étudiants en théâtre, consacré à l'étude d'auteurs contemporains. J'avais déjà repéré Amandine, je la trouvais belle, j'en étais mal à l'aise (je culpabilise toujours de résumer les femmes à leur attrait physique et je ne vis pas dans un monde où l'homosexualité est une source d'épanouissement, même au sein d'une filière a priori plutôt libérale sur la question), mais je n'en faisais pas tout un foin, car statistiquement, il faut se lever tôt pour trouver des étudiants en théâtre moches. Je n'entends pas par là qu'ils correspondent tous aux normes reconnues, mais qu'ils ont ce mélange de charisme et de fragilité, celui qui permet de s'offrir devant un public et de trouver ça normal. Tout l'inverse de moi qui ai choisi d'être derrière la caméra pour cette raison : je n'ai pas ça. Je ne dégage pas ça. Je le sais, personne ne pourra me convaincre du contraire, je suis d'accord avec l'idée que le don tombe sur l'un et pas sur l'autre. Les injustices ontologiques me choquent moins que celles créées par les humains pour asservir leur prochain. Je ne serai jamais un génie des maths, de la musique, de la cuisine, au même titre que je n'aurai jamais la prestance pour porter un texte sur scène. Chacun son domaine.
L'auteure que nous étudions était Sarah Kane. A l'époque, je ne connaissais pas cette dramaturge anglaise suicidée précocement (est-ce un pléonasme ?), mais elle est devenue par la suite une des clés de voûte de ma culture littéraire, une source d'inspiration inépuisable, un cri dans la nuit pour me maintenir éveillée. L'absence de compromis de Kane, considérée par les critiques jugeant ses pièces de son vivant comme une débauche d'énergie puérile (adolescente, encore une fois, avec tout le mépris que ce mot inspire à ceux qui ne connaîtront plus jamais cet état) m'a immédiatement parlé. Une vérité brute, qui ne s'accommode jamais avec la réalité pour la rendre plus supportable, mais une foi inébranlable en l'amour et la beauté comme sauveurs du monde (même s'ils échouent, bien entendu, car la tâche est trop ardue). Pour la première fois, les études m'apportaient quelque chose, et ce n'était même pas par le biais de mon cursus principal. J'avais compris que c'était justement l'intérêt de la fac en comparaison des écoles plus balisées, cette liberté d'explorer les chemins de traverse, d'avoir le temps de se perdre en papillonnements palpitants. Sarah Kane était ma récompense pour m'être accordé l'errance.