Vers Le Phare (6)
Vers Le Phare (6)
Je fixe mes pieds, ça m'évite de voir les gens. Je peux m'imaginer n'importe où, sur une grande plage (sans sable et qui pue la pisse), la Place Rouge, une salle de cinéma vide. Si j'y mets la concentration nécessaire, ces exercices mentaux fonctionnent plutôt bien, mais le problème est bien que je n'arrive pas à me concentrer. Trop de stress et de fatigue mélangés.
Une main se pose sur mon épaule.
- Je sais ce que c'est, courage, on arrive bientôt.
Amandine.
Le phare.
Amandine.
Revenue de son portable, et avec sa main, sa vraie main, sur moi. Pour me réconforter. C'est déjà mieux que tout le reste, déjà le plus beau trajet de métro de ma vie. Ma respiration se calme en même temps que mon cœur s'emballe, drôle de contraste.
- Merci.
- Je reste là. Tu me dis si ça empire.
Ne retire pas ta main, jamais. Juste ta main, je ne demande rien d'autre. Tant qu'elle sera là, elle me tiendra. Comme s'adosser à un mur l'empêche de s'effondrer. Il suffit de le croire. J'ai foi en ta main. Ce sera ma nouvelle religion. Dont je veux être la seule adepte (je sais, je suis beaucoup trop possessive).
-D'accord.
Je remercie ma bouche d'être moins lyrique que mon cerveau. Première fois que je ne veux pas que le métro s'arrête, que les stations s'égrainant me rappellent le compte à rebours d'une bombe prête à exploser. Pitié, voix du métro, prends tes RTT immédiatement, n'annonce pas le terminus, fais nous croire que le voyage durera toujours, et que la main d'Amandine ne quittera pas mon épaule.
« Hôtel de Ville – Louis Pradel »
Connasse.
Amandine s'écarte, pourquoi cet abandon momentané est-il vécu comme la pire des ruptures ?
La rame se vide, nous suivons celui ou celle qui piétine devant nous pour atteindre l'extérieur. Dans le coin de ciel qu'on aperçoit depuis le pied de l'escalier pour rejoindre la surface se découpe la silhouette de l'Opéra, massive et rassurante. Le temps passé sous terre a suffi pour permettre à la nuit de rentrer pudiquement en scène.
Bien sûr, au même titre que « boire un coup » ne résume jamais à boire un coup, « la nuit » ne veut jamais uniquement dire « durée qui succède au jour ». La nuit revêt un rôle social et philosophique qui dépasse largement les notions d'horaires. La nuit est une nouvelle peau, ou plutôt un spray qu'on vaporise sur la peau comme on asperge des chaussures afin de les rendre imperméables, sauf qu'ici, le spray a la vocation inverse : rendre perméable à tout. Autant dire que pour une personne comme moi, qui a déjà une sacrée tendance à l'émotivité, la nuit est une mise en danger permanente, un alcool naturel, un stimulant aussi incontrôlable que la musique ou l'écriture.
Pas étonnant que les chasseurs de fantômes investissent les lieux a priori hantés à la tombée du jour, la nuit crée une réceptivité inégalable, peut-être la seule permettant de rentrer en contact avec d'autres formes de réalité. A ce propos : tous les cinéastes croient aux fantômes, même les plus rationnels. Tous s'accordent à dire qu'il y a quelque chose au delà de l'image, au delà du mouvement, de la lumière, de la musique, une force indépendante et vivante qui donne à l’œuvre sa spécificité, son intimité. Ces fantômes sont aussi présents au creux des mots, il n'y a pas d'écriture sans une cohorte d'êtres immatériels qui se cachent derrière les phrases. Les freudiens frustrés appelleront ça l'inconscient, grand bien leur fasse s'ils veulent refuser le sacré au dernier domaine qui le mérite encore.