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Vers Le Phare (5)

21 Février 2018 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #écriture, #verslephare

épisode 4

 

Vers Le Phare (5)

 

 

Les arrêts de tram défilent, nous sommes encore dans l'antichambre du lâcher-prise. Nous partageons encore l'existence avec des gens qui n'ont rien à voir avec nous, nous ne nous sommes pas encore retirés du monde, comme le couple qui s'échappe discrètement d'un salon bondé pour monter à l'étage. A ce stade, mes paroles n'ont aucune valeur, rien n'indique que je suis avec eux et pas avec d'autres, et pas avec personne, je demeure cette fille de rien du tout crispée à la barre verticale, tachant de ne pas regarder trop souvent en direction du phare – c'est éblouissant.

 

C'est comme la veille de Noël, quand la couette relevée jusqu'au menton, on fermait les yeux jusqu'à se faire mal pour s'endormir plus vite et enfin retrouver le sapin garni. L'excitation avait l'effet inverse, on tournait encore et encore, commençant à se demander si les cadeaux seraient à la hauteur de l'attente, si la liste émise avait bien été respectée, si l'on méritait, au fond, tout ce qui allait nous être offert. On se demandait, surtout, si l'on n'était pas en train de vivre le plus beau moment, si la magie ne serait pas retombée dès l'entrée dans le salon, dès les premiers papiers déchirés.

En amour, c'est souvent pareil, la réalisation rivalise mal avec la projection. La vie galère à égaler les romans qu'on s'écrit en vitesse dans un coin de la tête, où tout est parfaitement dramatique, suspendu, où cette pureté adolescente – car qu'est-ce que l'adolescence sinon cette fureur d'exister en abattant les murs ?, se détache du temps pour ne laisser qu'un substrat, une liqueur, inoubliables.

 

Fin de notre trajet en tram. Nous avons encore quelques stations de métro à parcourir pour rejoindre notre havre de déliquescence. Cette fois, les hésitants sont condamnés à faire leur choix. Suivre le groupe ou s'assurer une arrivée à l'heure demain en amphi ? De ce que je vois, personne ne souhaite s'ajouter aux treize que nous sommes. Tant mieux, moins il y a de monde, plus mes chances sont élevées de me retrouver proche du phare.

 

Voilà à quoi j'en suis réduite, pour l'instant. Aux probabilités.

 

Les travailleurs pressés de ne pas rater le JT du soir, les étudiants pressés de retrouver leurs coquillettes jambon sans jambon, les familles revenant de shoppings aléatoires. Et puis mon groupe, que je tâche de ne pas perdre de vue. J'ai l'impression d'être en colonie, sauf qu'il n'y a pas de signe distinctif pour nous repérer. Il n'y aurait rien de grave à être séparés à ce stade, je connais le bar où nous allons, je les y retrouverais sans problème. Mais je garde enfouie en moi cette peur de me planter sur toute la ligne, de ne voir personne sur place et de me rendre compte que j'ai raté une info essentielle portant sur une nouvelle destination. Alors j'accepte de me cogner aux poussettes et aux aisselles rendues suantes par les open spaces surchauffés pour ne pas me faire larguer. La métaphore de la course cycliste reste valable.

 

Les autres ne semblent pas affectés par l'espace soudainement réduit de la rame de métro, ils continuent leurs discussions, leurs révisions ou leurs embrassades, j'envie presque leur imperméabilité. Comme si se contenter d'une zone de 30cm² était une donnée négligeable, une contrainte passagère qui n'affecte en rien. Mais c'est bien mon problème depuis toujours. Je suis affectée par tout. Comme une antenne mal réglée qui capterait des ondes qui ne lui sont pas destinées. Je trouve le monde agressif, violent, surtout quand il est réduit à l'état de foule fatiguée. Personne ne sait à quel point c'est une épreuve pour moi d'en passer par là, que quand j'arriverai au bar, j'aurai déjà entamé la lutte contre moi-même alors qu'ils ne seront même pas échauffés.

C'est le prix à payer pour les fragiles comme moi. On part amputé de quelque chose qu'on ne parvient pas vraiment à identifier. La confiance. Ou bien l'assurance. Peut-être juste l'énergie. Pour les gens comme moi, vivre est fatiguant avant même que les emmerdes commencent. Mais on ne peut jamais s'épandre là-dessus, les autres ne comprennent pas. Les autres diront qu'on ne fait pas assez d'efforts, qu'il ne faut pas en faire tout un plat.

 

On n'irait pas dire à des poissons qu'on a peur de se noyer.

 

Cette amputation, ce défaut de conception, j'aimerais pouvoir en parler au phare, qu'il l'accepte, le comprenne, ne voie pas en moi seulement ce qui manque, mais ce qui reste, ce qui compense, ce qui se bat pour surnager. Peut-être me prends-je à espérer qu'il me livre aussi ses petites béances, ses chairs douloureuses.

 

L'intimité, c'est de la douleur partagée. C'est de la douleur soignée par une présence.

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