Vers Le Phare (4)
Vers Le Phare (4)
Je sais bien que mes camarades n'accordent pas tous la même importance à notre expédition. Certains ont déjà un phare, d'apparence humaine ou juste intellectuelle, ils ont cet équilibre offert aléatoirement qui leur permet d'être confiants, relâchés, détachés, d'aborder les événements de manière moins fondamentale.
Depuis beaucoup plus jeune je remarque ce fossé qui me sépare de la majeure partie de mes contemporains, cette impression de trouver tout grave tandis qu'eux se contentent de peurs ponctuelles mouchetées de tristesse en cas de coups durs. Au départ, j'ai pris ça pour la maladie typique de l'adolescence, qui se déclenche au centuple chez les individus à risque, les différents, les faibles, les mélancoliques. Mais la sensation a perduré, et elle explose avec le début de ma vie étudiante, parce que se rajoute la notion d'urgence. Je ne serai jamais aussi libre qu'aujourd'hui. Je ne ressentirai jamais les choses aussi fort qu'aujourd'hui. Adolescente, je découvrais tout ça mais j'étais endiguée par mon âge, le mépris des adultes, la méconnaissance du corps et des sentiments. Je voyais ce que ça pouvait être par un carreau sale, c'était un but indéfini, aux contours flous. Maintenant, je suis passée de l'autre côté de la fenêtre.
Terrorisée.
J'ai détesté être une petite fille et j'ai pourtant le sentiment de le rester, en retard sur les autres, en retard sur la vie, cavalant derrière le train avec un sac trop lourd, suante, dégoulinante de malaise et d'incompréhension.
Peut-être mes compagnons cachent-ils très bien une sensation similaire, faire semblant est parfois un don accordé aux inadaptés. Mais même s'ils n'y voient pas la même profondeur que moi, s'ils ne cherchent pas à être sauvés, ils attendent forcément quelque chose de spécifique de ces soirées. Une inspiration, une assurance, une fuite. Ce qui m'intéresse, c'est évidemment de savoir ce que cherche mon phare. Avec l'appréhension de n'être pas incluse – pourquoi le serai-je?- dans cette quête.
Sonia et Alexis, la première sur les genoux du second, occupant une des rares places assises libres du tram, s'embrassent furieusement, un peu à l'écart du groupe, sans se soucier des tribulations philosophiques qui animent la rame. Sonia et Alexis se sont mis ensemble une semaine après la formation des groupes pour la réalisation du premier film de l'année, et depuis ils ne se quittent plus. Ils étudient, mangent, écrivent, filment conjointement, ne se lassent pas, se roulent des pelles quand ils n'ont rien à se dire. Je les envie autant qu'ils me font peur, tant la présence d'une personne à mes côtés m'attire et me dérange. Je crois que ce qui m'impressionne le plus, c'est leur capacité à être créatifs en duo. Ma conception de l'art est profondément, irrémédiablement, et désespérément solitaire, c'est quelque chose qui m'engage si loin, si intimement, que je vois pas comment je pourrais en faire un acte de coopération. Mais peut-être est-ce parce que je n'ai jamais atteint la situation de Sonia et Alexis, ce stade de confiance aveugle, un peu dangereuse, où l'on se met encore plus à nu qu'en jetant ses vêtements aux quatre coins de la pièce.
Saurais-je écrire avec le phare ?
Je me demande pourquoi le couple nous accompagne, il n'a visiblement pas besoin de nous. Cela relance mes interrogations quant aux motivations qui peuvent animer les participants. Que peut-on trouver ici quand on voit déjà tout ce qu'on souhaite en la personne face à nous, et que cette personne nous accompagnerait partout ailleurs, dans un cinéma, un restaurant ou sous une couette ? Je suppose que Sonia et Alexis ont besoin de cette appartenance au groupe, à cette famille élargie, qu'ils ne veulent pas que leur amour les isole totalement du monde, conscients que de tout mettre sur les épaules de l'autre est le meilleur moyen de l'étouffer. Dans ce genre de soirée, même s'ils préfèrent le plus souvent rester collés, ils savent qu'ils ont la possibilité de s'éloigner un moment, et c'est cette alternative qui fait toute la différence. Je ne les pense pas assez narcissiques pour avoir pour unique objectif d'étaler leur bonheur sur place publique, ce besoin est présent chez les gens qui sont malheureux ensemble, pour compenser.
Je n'ai pas entendu Khalil depuis qu'il nous a confirmé sa venue. Les yeux plongés dans un bouquin de Deleuze, il révise maintenant vu qu'il sait qu'il n'aura pas le temps de le faire plus tard. Il ne faut pas espérer relire un cours après une soirée comme celles-ci, on a généralement à peine le temps de dormir un peu avant de retourner sur les bancs des amphis. Surtout quand on se paume au retour.
Pourtant, Khalil ne boit pas d'alcool, plus par dégoût que par réelle coutume religieuse, il doit donc rentrer relativement plus frais que nous. J'ignore comment on vit ces soirées en enchaînant les grenadines, le temps doit passer beaucoup plus lentement, mais il n'a pas l'air de s'en plaindre.
Dans le groupe, Sylvie est la seule autre que je n'ai pas vue prendre d'alcool. Elle nous a dit plusieurs fois qu'elle n'avait pas le budget pour, mais a refusé les verres que le groupe lui a offerts. Je la soupçonne d'avoir peur de perdre le contrôle. Sylvie est une flippée généralisée. Jamais il ne lui viendrait à l'idée d'arriver en retard en cours, ou pire, de rater une matinée pour cause de décuite. Ce tempérament n'est pas gênant – on n'en est plus à se moquer des premiers de la classe, mais il s'accorde souvent mal avec les virées nocturnes. Personne n'a envie de se faire rappeler qu'il est tard , que les exams arrivent, que les derniers métros sont pour bientôt, alors que les verres vides s'empilent et que les équilibres se font plus précaires. Sylvie l'a rapidement compris, et elle s'est intégrée au groupe (bien avant moi), faisant sans doute office de référent bonne conduite, mais refusant le rôle d'infirmière que doivent se coltiner celles et ceux qui restent sobres. Chacun sa merde, chacun assume sa part de déchéance.
La fois où je les ai tous accompagnés, Sylvie n'a pas dit grand-chose de la soirée, délestant son aura de douceur sur la tablée, le nez dans son verre de limonade au citron. Elle a des airs de Charlotte Gainsbourg mais je ne lui en ai pas fait part, je sais combien les gens détestent être comparés à d'autres.
J'aurais pu m'en faire une alliée pour m'insérer, après tout, nous souffrons de la même peur de disparaître totalement, mais j'ai rapidement compris que l'effet inverse risquait de se produire : un duo de larguées qui n'ouvrent pas la bouche au bout d'une table, qui ne dérangent pas, mais qui n'apportent rien, et repartent sans laisser de trace. Peut-être que ça convient à Sylvie de rester en périphérie pour observer, que son phare à elle ne se situe pas à ce niveau, mais moi non. Je veux que mon phare me remarque, je veux avoir une place, une importance. Ce petit impact qui modifie légèrement le déroulement des événements.
Je veux rentrer dans la danse.