Vers Le Phare (3)
Vers Le Phare (3)
Dans le tram, je me dis que notre escapade s'apparente à une étape de montagne du Tour de France. Partis tous ensemble, notre peloton va se dissoudre à l'approche des premières difficultés, certains lâcheront le groupe pour finir la soirée à leur rythme, d'autres, à l'inverse, s'échapperont plus loin et ne seront peut-être jamais rattrapés. Peu m'importe de remporter la course, je n'ai aucun intérêt à prendre de la distance, mon but est seulement d'accompagner le phare le plus longtemps possible, quitte à avoir mal aux jambes le lendemain...
- C'est chouette que tu nous accompagnes. On a besoin de nouvelles têtes, ça évite de s'enliser.
Je rougis. Le phare s'adresse à moi. Directement. J'espère qu'il ne devinera jamais que je pensais à du cyclisme, quelque chose me dit que je suis la seule à me satisfaire de ce genre de métaphore.
William, visiblement peu dérangé par le fait qu'il n'était pas invité, se cale entre nous deux.
- Oui, c'est vrai, je suis content que tu viennes, tu apportes quelque chose de différent.
La vérité, c'est que la première – et seule - fois que je suis venue, je n'ai quasiment pas ouvert la bouche, trop occupée à dévorer le phare des yeux, j'étais ivre à vingt-et-une heures, sur le point de pleurer en permanence, et je me suis perdue en rentrant chez moi. William a monopolisé l'attention en distillant ses avis péremptoires sur tout et rien, s'est mis au centre de chaque histoire qu'il a racontée, au point que Sonia et Alexis ont quitté le navire pour aller picoler – ou baiser – ailleurs.
- Ce qu'elle apporte, c'est deux oreilles de plus pour t'entendre déblatérer, va pas lui faire croire que tu t'intéresses à autre chose qu'à toi.
- Oh, je t'emmerde, Laurent.
Laurent ressemble à un grand corbeau qui aurait enfilé un t-shirt des Ramones. Ses longs cheveux noirs tombent en cascade contre son dos, et ses mains doivent peser des tonnes au nombre de bagues enfilées à chaque doigt. C'est un des premiers mecs qui est venu me parler au début, et surtout un des premiers qui n'a pas déclenché de mouvement de recul de ma part. Laurent a cette capacité de s'intéresser à ce que vous dites sans s'intéresser à vous, il ne donne donc jamais l'impression de venir vous extirper quelque chose, de vous écouter dans le but d'obtenir une rétribution. Quand on est une fille, et que les mecs commencent à converser avec nous, peu importe la quantité d'amour propre possédée – et dans mon cas, elle est relativement négligeable, on ne peut s'empêcher d'imaginer qu'il y a anguille sous roche, qu'il y a une menace cachée derrière les mots. C'est triste, probablement injuste pour beaucoup, mais c'est comme ça. Un homme peut chouiner tant qu'il veut, il ne peut pas savoir ce que c'est, d'être une proie potentielle.
Laurent traîne derrière lui cette indifférence polie aux êtres qui lui confère une certaine sécurité, contrairement à William qui infiltre chaque espace disponible, ou même indisponible.
Cette fois, son intervention non souhaitée a suffi pour que le phare réintègre le cocon rassurant de l'écran de son téléphone. Je n'ai pas le courage d'essayer de rattraper les dégâts. Je réalise avec effroi qu'un peu de jalousie me tiraille en constatant que le phare préfère son portable à ce qu'il se passe ici. Et également de la déception quant au fait qu'il s'adonne à une occupation aussi commune et banale.
Je ne vais jamais finir la soirée si je m'émeus de si peu. Je décide donc de m'écarter provisoirement du phare pour me concentrer sur les débatteurs en chef, que la perspective du « boire un coup » n'a pas bouleversés outre-mesure. Comme souvent, c'est Flore qui mène la danse. J'aimerais avoir son charisme, son aisance qui ne s'accompagne pas de condescendance, qui lui permet parfois d'affronter trois ou quatre adversaires sans se démonter.
- A un moment, il faut juste savoir reconnaître que l'on est totalement à côté de la plaque. Que depuis le début, on ne parle pas de ce qui est important.
- Ce qui est important à tes yeux ne l'est pas forcément dans l'absolu. Personne n'a dit que le cinéma devait se cantonner à l'humain.
- J'ai jamais dit qu'il devait s'y cantonner, Amélie, mais que depuis le début de notre cursus, on ne nous en parle jamais. Qu'il est à chaque fois question de cadrage, de lumière, d'espace sonore, comme si ce qui était filmé n'avait aucune valeur, que c'était une donnée négligeable.
- Tu veux absolument donner une dimension sensible au cinéma, intimiste, mais ce n'est qu'un outil, une technique, l'affect n'a rien à voir là-dedans, et on ne peut se permettre de juger une œuvre à l'aune de son sujet, sinon, ça devient une affaire de goût, et on perd toute objectivité.
J'ai peu parlé avec Amélie, mais je me rappelle soudainement pourquoi je n'ai pas accroché plus que ça avec elle. Sa foutue objectivité.
- Je crois que le problème se situe précisément ici. L'objectivité. Quel rapport entre le cinéma et l'objectivité ? Pourquoi vouloir faire de nous des scientifiques ? Si je suis ici, ce n'est pas pour me réfugier dans la sûreté des théories irréfutables.
- Non, tu es là pour te réfugier dans le vaporeux des considérations individuelles, de l'émotion, de l'intangible. Mais nous sommes en fac, pas en école d'art.
Chaque semaine, c'est toujours la même histoire. Les pragmatiques contre les idéalistes, les analystes contre les artistes, les rats de bibliothèque contre les souris de terrain. Indubitablement, je me trouve dans la seconde catégorie, même si je n'ai pas le courage de défendre mon point de vue. Je pense qu'Amélie a raison, et c'est pour ça que je suis de l'avis contraire. Les gens comme Flore et moi partons perdants d'avance. Nous serons vite rattrapés par la froideur du réel, mais au moins nous n'avons pas l'hypocrisie de nous faire passer pour ce que nous ne sommes pas. Amélie veut rentabiliser son cursus, en faire une accumulation de compétences qu'elle pourra ressortir, en bref, elle veut gagner sa vie. Pour cela, elle invente une légitimité rationnelle à un domaine beaucoup trop incompréhensible. C'est valable au regard d'un métier, profondément superficiel à la mesure d'une vie. Amélie échappera au chômage mais pas à l'ennui, nous l'inverse.
Enfin, j'espère. Parce que l'ennui, pour l'instant, je le connais bien. Ce brouillard lourd qui s'accroche à moi et trempe mes fringues. La fac est un environnement formidable pour un tas de choses, mais elle éclaire aussi très bien les béances, les angoisses, les vides. Dans les rayons des bibliothèques, dans les couloirs, en cours, on attend qu'il se passe quelque chose. Peu se leurrent sur l'utilité du Savoir. Apprendre, comprendre, connaître, s'éprouvent souvent sur une échelle différente de celle de l'ennui, comme un appartement qu'on remplirait d'un tas de meubles pour ne finalement jamais y habiter. Ce que tout le monde attend, c'est la Rencontre. La rencontre avec au mieux une raison d'être, sinon une raison d'être là, à ce moment. Ce n'est pas nécessairement tributaire d'une personne définie, sur laquelle on tomberait au détour d'une allée, d'un discours, et qui nous donnerait la clé pour tout assembler, mais j'ai du mal à croire à la révélation immanente. Encore une fois, chacun cherche son phare, et l'amour a toujours sa place là-dedans.