Vers Le Phare (2)
Vers Le Phare (2)
Ça commence à se clairsemer, le champ de bataille se vide de ses occupants. Quelques sacs oubliés font office de boucliers abandonnés. Le gros de ma classe est encore là, un étudiant en cinéma est rarement tenu de rentrer tôt pour faire ses devoirs. Je sais que la plupart est à l'affût, comme moi, mais sans pression supplémentaire, ils ont adopté le rituel de l'attente car ils connaissent d'avance le résultat.
C'est Béatrice, grande tige brune fraîchement débarquée du Canada, inexplicablement catapultée capitaine de route, qui se lance : « bon, c'est bien joli, tout ça, mais on va pas non plus prendre racine. On va boire un coup ? »
Nous y sommes. La croisée des chemins. Il est temps pour moi de prendre ma décision. Rien n'est moins anodin dans ma vie que ce choix. En les accompagnant, je prends le risque du fiasco, de la plongée cafardeuse, de la déprime décuplée. En y renonçant, je ne prends aucun risque, sinon celui du tête-à-tête avec la solitude, qui peut se révéler d'une violence inouïe.
Pour être honnête, ça ne dépend pas vraiment de moi. Je les suivrai si mon phare se joint à eux, et si le nombre de convives s'avère suffisamment réduit pour que mes chances d'approcher le phare soient honorables.
Ça parlemente, certains ne veulent pas – en semaine, quand même, assumant par la même occasion s'être trompé de cursus, d'autres hésitent et se décideront pendant le trajet du tram jusqu'au centre-ville. La dernière catégorie, une bonne dizaine de personnes, hausse les épaules façon de dire « oui, évidemment, quelle question ». Mon phare en fait partie. Je peux rejoindre le groupe.
- J'en suis.
- Ah, je crois que nous avons une camarade qui commence à prendre goût à nos apéros.
C'est prononcé sans moquerie, Béatrice se charge des nouveaux venus pour qu'ils soient intégrés le plus naturellement possible, même si une fois la soirée réellement lancée, c'est chacun avec ses espoirs, ses fantômes et son verre.
Béatrice, Nicolas, Flore, Amélie, William, Rudy, Amandine, Sonia, Alexis, Laurent, Khalil, et Sylvie.
Et moi.
Après un rapide calcul, je vois que nous sommes treize. Histoire de se mettre dans l'ambiance. Visiblement, aucun superstitieux n'est arrivé à la même conclusion, car personne ne renonce au voyage.
A ce stade, il convient de faire un point pratique. « Boire un coup » est la litote parfaite. Boire un coup n'a rien à voir avec une bière partagée en terrasse pour profiter des derniers rayons de soleil en papotant gentiment. Cela n'a rien à voir non plus avec les bassouilles débilitantes des écoles de commerce ou de médecine, où l'alcool est cette matière qui noircit le sol et colle aux chaussures, aux chemises, aux œsophages.
Non, boire un coup, c'est une porte. Une entrée vers le monde de la nuit, de la liberté, des histoires d'amour fantasmées, des philosophies improvisées, des débats fondamentaux. C'est là que les étudiants en cinéma acceptent la stupidité de leur romantisme, ou le romantisme de leur stupidité. Qu'ils troquent leur arrogance de façade pour leurs obsessions intimes. Chaque pérégrination est une expérience sur soi, chacun part en se demandant ce qu'il vient chercher.
Je viens chercher mon phare. S'il veut bien de moi.